Comment une charretée de cadavres, ayant traversé la rue
Saint-Denis, M. Lebrenn, son fils, Georges le menuisier, et leurs
amis, élevèrent une formidable barricade.--De l'inconvénient
d'aimer trop les montres d'or et la monnaie, démontré par les
raisonnements et par les actes du père _Bribri_, du jeune
_Flamèche_ et d'un forgeron, aidés de plusieurs autres scrupuleux
prolétaires.
Lorsque M. Lebrenn, son fils et Gildas, accoururent à la porte de la
boutique, attirés par le bruit et le tumulte croissant, la rue était
déjà encombrée par la foule.
Les fenêtres s'ouvraient et se garnissaient de curieux. Soudain des
reflets rougeâtres vacillants éclairèrent la façade des maisons. Un
immense flot de peuple, toujours grossissant, accompagnait et
précédait ces sinistres clartés. Les clameurs devenaient de plus en
plus terribles. On distinguait parfois, dominant le tumulte, les cris:
--Aux armes! vengeance!
À ces cris répondaient des exclamations d'horreur. Des femmes,
attirées aux croisées par ces rumeurs, se rejetaient en arrière avec
épouvante, comme pour échapper à quelque effrayante vision...
Le marchand et son fils, le coeur serré, la sueur au front,
pressentant quelque horrible spectacle, se tenaient au seuil de leur
porte.
Enfin le funèbre cortége parut à leurs yeux.
Une foule innombrable d'hommes en blouse, en habit bourgeois, en
uniforme de garde nationale, brandissant des fusils, des sabres, des
couteaux, des bâtons, précédaient un camion de diligence lentement
traîné par un cheval et entouré d'hommes portant des torches.
Dans cette charrette était entassé un monceau de cadavres.
Un homme, d'une taille énorme, coiffé d'un berret écarlate, nu jusqu'à
la ceinture, la poitrine déchirée par une blessure récente, se tenait
debout sur le devant du camion, et secouait une torche enflammée.
On l'eût pris pour le génie de la vengeance et de l'insurrection.
À chaque mouvement de sa torche, il éclairait de lueurs rouges ici des
têtes blanches de vieillards souillées de sang, là le buste d'une
femme, aux bras pendants et ballottants comme sa tête livide et
ensanglantée, que voilaient à demi ses longs cheveux dénoués.
De temps à autre l'homme au berret écarlate secouait sa torche et
s'écriait d'une voix tonnante:
--On massacre nos frères! Vengeance!... Aux barricades!... aux armes!
Et des milliers de voix, frémissantes d'indignation et de colère,
répétaient:
--Vengeance!... aux barricades!... aux armes!...
Et des milliers de bras, ceux-ci armés, ceux-là désarmés, se
dressaient vers le ciel sombre et orageux, comme pour le prendre à
témoin de ces serments vengeurs.
Et la foule exaspérée que recrutait ce funèbre cortége allait toujours
grossissant. Il avait passé comme une sanglante vision devant le
marchand et son fils. Leur première impression fut si douloureuse,
qu'ils ne purent trouver une parole; leurs yeux se remplirent de
larmes en apprenant que ce massacre de gens inoffensifs et désarmés
avait eu lieu sur le boulevard des Capucines.
À peine la voiture de cadavres eut-elle disparu, que M. Lebrenn saisit
une des barres de fer de la fermeture de son magasin, la brandit comme
un levier au-dessus de sa tête, et s'écria en s'adressant à la foule
indignée:
--Amis!... la royauté engage la bataille en massacrant nos frères...
Que leur sang retombe sur cette royauté maudite! que ce sang l'étouffe
à jamais!... Assez de rois!... assez de tueurs de peuple!... Aux
barricades!... aux armes!... Vive la république!...
Et le marchand, ainsi que son fils, soulevèrent les premiers pavés.
Ces paroles, cet exemple, furent électriques, et des cris mille fois
répétés répondirent:
--Aux armes!... Aux barricades!... À bas les rois!... À bas les tueurs
de peuple!... Vive la république!...
En un instant le peuple eut envahi les maisons voisines, demandant
partout des armes, et des leviers pour dépaver la rue. La première
tranchée ouverte, ceux qui ne possédaient ni barres de fer ou de bois,
arrachaient les pavés avec leurs mains et leurs ongles.
M. Lebrenn et son fils travaillaient avec ardeur à élever une
barricade à quelques pas de leur porte, lorsqu'ils furent rejoints par
Georges Duchêne, l'ouvrier menuisier, accompagné d'une vingtaine
d'hommes armés, composant une demi-section de la société secrète à
laquelle ils étaient affiliés, ainsi que le marchand.
Parmi ces nouveaux combattants se trouvaient les deux voituriers
d'armes et munitions apportées à la boutique dans la journée: l'un
était un homme de lettres distingué, l'autre un savant éminent, et
Dupont, le mécanicien.
Georges Duchêne s'approcha de M. Lebrenn au moment où celui-ci,
cessant un instant de travailler à la barricade, distribuait, à la
porte de son magasin, les armes et les munitions à des hommes du
quartier sur lesquels il pouvait compter; tandis que Gildas, dont la
poltronnerie s'était changée en héroïsme depuis l'apparition de la
sinistre charretée de cadavres, revenait de la cave avec plusieurs
paniers de vin, qu'il versait aux travailleurs de la barricade pour
les réconforter.
Georges, vêtu de sa blouse, portait une carabine à la main et des
cartouches dans un mouchoir serré autour de ses reins. Il dit au
marchand:
--Je ne suis pas venu plus tôt, monsieur Lebrenn, parce que nous avons
eu beaucoup de barricades à traverser; elles s'élèvent de tous
côtés... Je quitte Caussidière et Sobrier; ils s'apprêtent à marcher
sur la Préfecture: Leserré, Lagrange, Étienne Arago, doivent, au point
du jour, marcher sur les Tuileries et barricader la rue Richelieu; nos
autres amis se sont partagé divers quartiers.
--Et les troupes, Georges?
--Plusieurs régiments fraternisent avec la garde nationale et le
peuple aux cris de: Vive la réforme! À bas Louis-Philippe!... Mais la
garde municipale et deux ou trois régiments de ligne et de cavalerie
se montrent hostiles au mouvement.
--Pauvres soldats!--reprit tristement le marchand;--eux, comme nous,
subissent cette fatalité terrible, qui arme les frères les uns contre
les autres... Enfin, cette lutte sera peut-être la dernière... Et
votre grand-père, Georges, l'avez-vous vu pour le rassurer?
--Oui, monsieur; je descends à l'instant de chez lui... Malgré son âge
et sa faiblesse, il voulait m'accompagner... Je l'ai décidé à rester
chez lui.
--Ma femme et ma fille sont là,--dit le marchand en montrant à Georges
les jalousies du premier étage, à travers lesquelles on voyait de la
lumière;--elles s'occupent à faire de la charpie pour les blessés...
On établira une ambulance dans notre magasin.
Tout à coup, ces cris: _Au voleur! au voleur!_ retentirent vers le
milieu de la rue, et un homme fuyant à toutes jambes fut bientôt
arrêté par cinq ou six ouvriers en blouse et armés de fusils. Parmi
eux, l'on remarquait un chiffonnier à longue barbe grise, encore agile
et vigoureux; il était vêtu de haillons, et quoiqu'il portât un
mousqueton sous son bras, il gardait toujours sa hotte sur son dos.
L'un des premiers il avait arrêté le fuyard, et le tenait au collet
d'une main ferme, pendant qu'une femme essoufflée accourait, criant de
toutes ses forces:
--Au voleur!... au voleur!...
--Ce cadet-là vous a volé, la petite mère?--dit le chiffonnier à cette
femme.
--Oui, mon brave homme,--répondit-elle.--J'étais sur le pas de ma
porte; cet homme me dit: Le peuple se soulève, il nous faut des
armes.--Monsieur, je n'en ai pas, lui ai-je répondu.--Alors il m'a
repoussée, est entré malgré moi dans ma boutique en disant:--Eh bien!
s'il n'y a pas d'armes, je veux de l'argent pour en acheter.--En
disant cela, il a ouvert mon comptoir, a pris trente-deux francs qui
s'y trouvaient avec une montre d'or. J'ai voulu l'arrêter, il a tiré
un couteau-poignard... heureusement j'ai paré le coup avec ma main...
Tenez, voyez comme elle saigne... J'ai redoublé mes cris, et il s'est
enfui...
L'accusé était un homme bien vêtu, mais d'une figure ignoble; le vice
endurci avait laissé sur ses traits flétrits son empreinte
ineffaçable.
--Ce n'est pas vrai! je n'ai pas volé!--s'écria-t-il d'une voix
enrouée, en se débattant pour éviter d'être fouillé--Laissez-moi... Et
d'ailleurs, est-ce que ça vous regarde?
--Un peu que ça nous regarde, mon cadet!--reprit le chiffonnier en le
retenant.--Tu as donné un coup de poignard à cette pauvre dame après
l'avoir volée au nom du peuple... Minute... faut s'expliquer.
--Voilà déjà la montre,--dit un ouvrier après avoir fouillé le voleur.
--La reconnaîtriez-vous, madame?
--Je crois bien, monsieur; elle est ancienne et très-grosse.
--C'est bien ça,--dit l'ouvrier.--Tenez, la voici.
--Et dans son gilet,--dit un autre en continuant de fouiller le
voleur,--six pièces cent sous et une pièce de quarante sous.
--Mes trente-deux francs!--s'écria la marchande.--Merci, mes bon
messieurs, merci...
--Ah ça! maintenant, mon cadet! à nous autres,--reprit le
chiffonnier.--Tu as volé et voulu assassiner au nom du peuple, toi,
hein?
--Ah ça, voyons, les amis, sommes-nous, oui ou non, en
révolution?--répondit le voleur d'une voix enrouée en riant d'un air
cynique.--Alors, crèvons les comptoirs!!
--C'est ça que tu appelles la révolution, toi?--dit le
chiffonnier--Crever les comptoirs?...
--Tiens...
--Tu crois donc que le peuple s'insurge pour voler... brigand que tu
es?...
--Pourquoi donc alors que vous vous insurgez, tas de feignants? C'est
peut-être pour l'honneur?--répondit le voleur avec audace.
Le groupe d'hommes armés (moins le chiffonnier) qui entouraient le
voleur se consultèrent un moment à voix basse. L'un d'eux, avisant une
boutique d'épicier à demi ouverte, s'y rendit; deux autres se
détachèrent du groupe en disant:
--Il faut en parler à monsieur Lebrenn et lui demander son avis.
Un autre enfin dit quelques mots à l'oreille du chiffonnier, qui
répondit:
--J'en suis... C'est juste... Faudrait ça pour l'exemple... Mais, en
attendant, envoyez-moi _Flamèche_ pour m'aider à garder ce mauvais
Parisien-là.
--Eh! Flamèche!--dit une voix,--viens aider le père _Bribri_ à garder
le voleur!
Flamèche accourut. C'était le type du gamin de Paris: hâve, frêle,
étiolé par la misère, cet enfant, d'une figure intelligente et hardie,
avait seize ans; il n'en paraissait pas douze. Il portait un mauvais
pantalon garance troué, des savates, un bourgeron bleu presque en
lambeaux, et était armé d'un pistolet d'arçon. Il arriva en gambadant.
--Flamèche!--dit le chiffonnier,--ton pistolet est-il chargé?
--Oui, père Bribri; deux billes, trois clous et un osselet... J'ai
fourré dedans tout mon saint frusquin.
--Ça suffit pour régaler _mossieu_, s'il bouge... Attention, Flamèche!
le doigt sur la détente... et le canon dans le gilet de _mossieu_...
--Ça y est, père Bribri.
Et Flamèche introduisit délicatement le canon de son pistolet entre la
chemise et la peau du voleur. Le voleur, voulant regimber, Flamèche
ajouta:
--Gigottez pas... gigottez pas... vous ferez partir _Azor_.
--Flamèche veut dire le chien de son pistolet,--ajouta le père Bribri,
en manière de traduction.
--Mais, farceurs que vous êtes!--s'écria le voleur en ne bougeant
plus, mais commençant de trembler, quoiqu'il tâchât de
rire,--qu'est-ce que vous voulez donc me faire? Voyons, ça
finira-t-il? Assez blagué comme ça...
--Minute, cadet! reprit le chiffonnier.--Causons un brin... Tu m'as
demandé pourquoi nous nous insurgions... Je vas te le dire, moi...
D'abord, ça n'est pas pour crever des comptoirs et piller les
boutiques... Merci!... La boutique est au marchand, comme mon
mannequin est à moi... Chacun son négoce et ses objets... Nous nous
insurgeons, mon cadet, parce que ça nous embête de voir les vieux
comme moi crever de faim au coin des bornes, comme de vieux chiens
perdus, quand les forces nous manquent... Nous nous insurgeons, mon
cadet, parce que ça nous embête de nous dire que sur cent pauvres
filles qui raccrochent le soir sur les trottoirs, il y en a
quatre-vingt-quinze que la misère a réduites là... Nous nous
insurgeons, mon cadet, parce que ça nous embête de voir des milliers
de _voyous_ comme Flamèche, enfants du pavé de Paris, sans feu ni
lieu, sans père ni mère, abandonnés à la grâce du diable, et exposés à
devenir un jour ou l'autre, faute d'un morceau de pain, des voleurs et
des assassins comme toi, mon cadet!...
--Ayez pas peur, père Bribri,--reprit Flamèche.--Ayez pas peur... J'ai
pas besoin de voler; je vous aide, vous et les autres négociants en
vieilles loques, à décharger vos mannequins et à trayer vos
épluchures; je me paye les meilleures, que ces _aristos_ de chiens ont
laissées... je fais mon trou dans vos tas de chiffons, et j'y dors
comme un _Philippe_... Ayez donc pas peur, père Bribri! j'ai pas
besoin de voler... Moi, si je m'insurge, non d'un nom! c'est que ça
m'embête à la fin... de ne pouvoir pas pêcher de poissons rouges dans
le grand bassin des Tuileries... Et j'en veux pêcher à mort, si nous
sommes vainqueurs... Chacun son idée... Vive la réforme!... À bas
Louis-Philippe!...
Puis, s'adressant au voleur, qui, voyant revenir les cinq ou six
ouvriers armés, faisait un mouvement pour s'échapper:
--Bougez pas, =mossieu=! ou je lâche Azor.
Et il appuya de nouveau son doigt sur la détente du pistolet.
--Mais qu'est-ce que vous voulez donc faire de moi?--s'écria le voleur
en blêmissant à la vue des trois ouvriers qui apprêtaient leurs armes,
tandis qu'un autre, sortant de chez l'épicier où il était entré,
apportait un écriteau sur papier gris, fraîchement tracé, au moyen
d'un pinceau trempé dans du cirage.
Un sinistre pressentiment agita le voleur, il s'écria en se débattant:
--Vous dites que j'ai volé?... Alors, conduisez-moi chez le
commissaire...
--Pas moyen... le commissaire marie sa fille,--dit le père Bribri.--Il
est à la noce.
--Il a mal aux quenottes,--ajouta Flamèche;--il est chez le dentiste.
--Amenez le voleur près du bec de gaz,--dit une voix.
--Je vous dis que je veux aller chez le commissaire!--répéta ce
misérable en se débattant, et il se mit à hurler:
--Au secours!... au secours!
--Si tu sais lire, lis cela...--dit un ouvrier en mettant un écriteau
sous les yeux du voleur.--Si tu ne sais pas lire, il y a là écrit: