M. Lebrenn reprit ainsi:

--Hier, monsieur Barrot et ses compères, après avoir agité la France

pendant trois mois, avaient appelé le peuple dans la rue; ces

intrépides agitateurs n'ont pas osé venir à leur rendez-vous... Le

peuple y est venu pour constater son droit de réunion et faire

lui-même ses affaires... On dit ce soir que le roi a pris pour

ministres monsieur Barrot et ses compères... Nous ne descendons pas

dans la rue pour faire ministre cet homme ridicule, la marionnette de

M. Thiers. Ce que nous voulons, ce que le peuple veut, c'est renverser

le trône, c'est la république, c'est la souveraineté pour tous... des

droits politiques pour tous... afin d'assurer à tous éducation,

bien-être, travail, crédit, moyennant courage et probité!... Voilà ce

que nous voulons, femme!... Est-ce juste ou injuste?

--C'est juste!--dit madame Lebrenn d'une voix ferme et

convaincue.--C'est juste!

--Je t'ai dit ce que nous voulions,--poursuivit M. Lebrenn;--voici ce

que nous ne voulons plus... Nous ne voulons plus que deux cent mille

électeurs privilégiés décident seuls du sort de trente-quatre millions

de prolétaires ou petits propriétaires; de même qu'une imperceptible

minorité conquérante, romaine ou franque, a spolié, asservi exploité

nos pères pendant vingt siècles... Non, nous ne voulons pas plus de la

féodalité électorale ou industrielle que de la féodalité des

conquérants! Femme! est-ce juste ou injuste?

--C'est juste! car le servage, l'esclavage, s'est perpétué de nos

jours,--reprit madame Lebrenn avec émotion.--C'est juste; car je suis

femme, et j'ai vu des femmes, esclaves d'un salaire insuffisant,

mourir à la peine, épuisées par l'excès du travail et par la misère...

C'est juste! car je suis mère, et j'ai vu des filles, esclaves de

certains fabricants, forcées de choisir entre le déshonneur et le

chômage... c'est-à-dire le manque de pain!... C'est juste! car je suis

épouse, et j'ai vu des pères de famille, commerçants probes,

laborieux, intelligents, esclaves et victimes du caprice ou de la

cupidité usuraire de leurs seigneurs les gros capitalistes, tomber

dans la faillite, la ruine et le désespoir... Enfin, ta résolution est

juste et bonne, mon ami,--ajouta madame Lebrenn en tendant la main à

son mari,--parce que, assez heureux jusqu'ici pour échapper à bien des

maux, ton devoir est de te dévouer à l'affranchissement de nos frères

qui souffrent des malheurs dont nous sommes exempts.

--Vaillante et généreuse femme! tu redoubles mes forces et mon

courage,--dit le marchand en serrant la main de madame Lebrenn avec

effusion.--Je n'attendais pas moins de toi... Maintenant, un dernier

mot... Ces droits si justes que nous réclamons pour nos frères, il

faudra, comme toujours, les conquérir par la force, par les armes...

--Je le crois, mon ami.

--Aussi,--reprit le marchand,--cette nuit, des barricades... demain,

au point du jour, la bataille... Voilà pourquoi j'ai été chercher

notre fils à son école... M'approuves-tu?... Veux-tu qu'il reste?

--Oui,--reprit madame Lebrenn;--la place de ton fils est à tes

côtés...

--Oh! merci, mère!--s'écria le jeune homme en sautant au cou de madame

Lebrenn, qui le serra contre son sein.

--Vois donc, mon père,--dit Velléda au marchand avec un demi-sourire

en montrant Sacrovir du regard;--il est aussi content que si on lui

donnait congé...

--Mais, dis-moi, mon ami,--reprit madame Lebrenn en s'adressant au

marchand,--la barricade où, toi et mon fils, vous vous battrez...

sera-t-elle près d'ici? dans cette rue?

--À notre porte...--répondit M. Lebrenn.--C'est convenu... Nos amis me

gâtent.

--Ah! tant mieux!--dit madame Lebrenn;--nous serons là... près de

vous.

--Ma mère,--reprit Velléda,--ne nous faudra-t-il pas cette nuit

préparer du linge?... de la charpie?... Il y aura beaucoup de blessés.

--J'y pensais, mon enfant. Notre magasin servira d'ambulance.

--Oh! ma mère!... ma soeur!...--s'écria le jeune homme,--nous

battre... sous vos yeux, pour la liberté!... Quelle ardeur cela

donne!... Hélas!--ajouta-t-il après un instant de réflexion,--pourquoi

faut-il que ce soit entre frères... qu'on se batte?...

--Cela est triste, mon enfant,--répondit en soupirant M. Lebrenn--Ah!

que le sang versé dans cette lutte fratricide retombe sur ceux-là qui

forcent un peuple à revendiquer ses droits par les armes... comme nous

le ferons demain, comme l'ont fait nos pères, presque à chaque siècle

de notre histoire! et souvent deux ou trois fois par siècle, les

vaillants qu'ils étaient! Aussi, mes enfants, bénissons leur mémoire

ignorée! Il a fécondé le germe de toutes nos libertés le sang de ces

héros... de ces martyrs inconnus! puisque, hélas! il n'est pas une

réforme sociale... politique ou religieuse... qu'ils n'aient été

forcés de conquérir par ces terribles insurrections populaires où tant

d'eux ont péri!

--Grâce à Dieu, de nos jours on se bat du moins sans haine,--reprit le

jeune homme.--Le soldat se bat au nom de la discipline... le peuple au

nom de son droit. Duel fatal, mais loyal, après lequel les adversaires

survivants se tendent la main.

--Mais comme il n'y a pas que des survivants... et que moi ou mon fils

pouvons rester sur une barricade,--reprit M. Lebrenn en souriant,--un

dernier mot, mes enfants. Vous le voyez, où d'autres pâliraient

d'effroi... nous sourions avec sérénité. Pourquoi? Parce que la mort

n'existe pas pour nous, parce que, élevés dans la croyance de nos

pères, au lieu de voir dans ce qu'on appelle la fin de la vie je ne

sais quoi de lugubre, d'effroyable, qui éteint à jamais l'existence

dans des ténèbres éternelles, nous ne voyons, nous, dans la mort que

ceci: aller retrouver ou attendre un peu plus tôt, un peu plus tard,

ceux que nous aimions, et nous réunir à eux de l'autre côté de ce

rideau qui, pendant la première période de notre vie ici-bas, nous

cache les merveilleux, les éblouissants mystères de nos existences

futures, existences infinies, variées, comme la puissance divine dont

elles émanent. En un mot, nous ne cessons pas de vivre: nous allons

vivre ailleurs, dans des pays inconnus... voilà tout[16].

[Note 16: Nous avons supposé, chose moins étrange qu'elle ne le

paraît, puisque la religion juive, non moins ancienne que la religion

druidique, a encore ses croyants, nous avons supposé M. Lebrenn et sa

famille fidèles par tradition au dogme de l'_éternité de l'existence_

=physique=, si admirablement formulé par les druides des Gaules. Bien

des siècles avant l'apparition du christianisme, on verra dans le

courant de ces récits les prodiges opérés par cette foi dans la

_continuité et la perpétuité de l'existence_. Nous citerons seulement

ici un extrait du magnifique travail de notre excellent et illustre

ami Jean Raynaud sur les druides. (_Encyclopédie nouvelle_, article

=druidisme=).

«..... Telle était dans son essence la doctrine des druides, et voilà

pourquoi ceux qui la partageaient se trouvaient aussi délivrés que

possible du =mal de la mort=. L'homme détaché des organes dont il

s'était servi durant la période terrestre ne devenait point une ombre

comme dans le dogme du paganisme et de l'église romaine, l'âme

reprenait aussitôt possession d'une nouvelle enveloppe, et sans entrer

dans le fabuleux empire de Pluton, ni dans celui de Satan, pas plus

que dans les mystiques rayons de l'empirée, elle allait tout

simplement chercher sa résidence sur un autre astre que celui-ci.

_Ainsi, la mort en réalité ne formait qu'un point de division dans une

série d'existences périodiques._ C'est ce que décident les vers de

=Lucain=, dans la brièveté desquels sont amassées tant de lumières.

_Selon vous_ (dit-il en s'adressant aux druides), _les ombres ne se

rendent pas dans les domaines silencieux de l'Érèbe et dans les pâles

royaumes de Pluton; le même esprit régit dans un autre monde d'autres

membres._ =La mort=, _si ce que contiennent vos hymnes est certain_,

=n'est qu'un milieu dans une longue vie=.

»Que Lucain a bien raison d'ajouter que les Gaulois étaient heureux

d'une telle foi! Aussi ne faut-il pas s'étonner si le dogme de

l'immortalité formait le point capital de leur religion: il en était

le plus achevé, et par conséquent le plus fructueux. Rien n'était donc

plus juste que de le proposer au peuple comme la plus précieuse leçon.

Aussi les historiens sont-ils d'accord pour constater la prédilection

des druides en faveur de cette croyance, qui est en effet la plus

caractéristique du génie de la Gaule. =Pompilius Mela= dit que _c'était

le seul dogme qui fût populaire_. =César=, qui le considère au point de

vue du soldat, c'est-à-dire dans ses effets sur la guerre, assure de

même qu'il n'y avait rien à quoi les druides tinssent davantage._--En

premier lieu_ (dit César), _les druides veulent persuader que les âmes

ne périssent pas, et qu'après elles passent de l'un à l'autre; et ils

pensent que cela excite puissamment les hommes au courage, en leur

faisant négliger la crainte de la mort.--Aussi on disait à un

Gaulois:--Que crains-tu?_--=Je ne crains qu'une chose, c'est que le

ciel ne tombe=,--_répondit-il._»]

--Cela est tellement l'idée que je me fais de la mort,--s'écria

Sacrovir,--que je suis certain de mourir avec une _incroyable

curiosité_!... Que de mondes nouveaux! étranges! éblouissants à

visiter!

--Mon frère a raison,--reprit non moins _curieusement_ la jeune

fille.--Cela doit être si beau! si nouveau! si merveilleux! Et puis ne

se jamais quitter que passagèrement pendant l'éternité!... Quels

voyages variés, infinis, à faire ensemble... Ah! quand on songe à

cela, ma mère, l'esprit s'égare dans l'impatience de voir et de

savoir!

--Allons, allons, curieuse! pas tant d'impatience,--répondit madame

Lebrenn en souriant, et avec un accent d'affectueux reproche.--Tu

sais, quand tu étais petite? je te grondais toujours, lorsque dans ta

leçon de dessin tu songeais moins au modèle que tu copiais qu'à celui

que tu copierais ensuite... Eh bien, chère enfant! que ta curiosité,

si naturelle d'ailleurs, de savoir _ce qu'il y a de l'autre côté du

rideau_, comme dit ton père, ne te distraye pas trop de ce qu'il y a

de ce côté-ci...

--Oh! sois tranquille, ma mère!--répondit la jeune fille avec

effusion.--De ce côté-ci du rideau, il y a toi, il y a mon père, mon

frère; c'est assez pour m'occuper sans distraction...

--Et voilà comme le temps passe à philosopher!--dit en riant M.

Lebrenn.--Jeanike va venir nous avertir pour le dîner, et je ne vous

aurai rien dit de ce que je voulais vous dire... Dans le cas _où ma

curiosité serait satisfaite avant la vôtre_... ma chère

Hénory!--ajouta-t-il en s'adressant à sa femme et lui montrant un

secrétaire,--tu trouveras là mes dernières volontés... Tu les connais,

car nous n'avons qu'un coeur... Ceci,--reprit le marchand en tirant de

sa poche un pli fermé, mais non cacheté,--concerne notre chère fille,

et tu le lui remettras après l'avoir lu.

Velléda rougit légèrement en songeant qu'il s'agissait sans doute de

son mariage.

--Quant à toi, mon enfant,--dit le marchand en s'adressant à son

fils,--prends cette clef...--et il la détacha de la chaîne de sa

montre.--C'est la clef de la chambre aux volets fermés, dans laquelle

ta mère et moi sommes seuls entrés jusqu'ici... Le 11 septembre de

l'année prochaine, tu auras vingt-et-un ans accomplis; ce jour, mais

pas avant, tu ouvriras cette porte..... Entre autres objets, tu

trouveras dans ce cabinet un écrit que tu liras... Il t'apprendra par

suite de quelle immémoriale tradition de famille... car,--ajouta M.

Lebrenn en s'interrompant et en souriant,--nous autres plébéiens, nous

autres conquis, nous avons aussi nos archives, archives du prolétaire

souvent aussi glorieuses, crois-moi, que celles de nos conquérants...

Tu verras, dis-je, par suite de quelle tradition de notre famille, à

l'âge de vingt-et-un ans, le fils aîné, ou à défaut de fils, la fille

aînée, ou notre plus proche parente, prend connaissance de ces

archives et des divers objets qui y sont rassemblés... Maintenant, mes

amis,--ajouta M. Lebrenn d'une voix émue en se levant et tendant les

bras à sa femme et à ses enfants,--un dernier embrassement... Nous

pouvons avant demain être passagèrement séparés... et la possibilité

d'une séparation attriste toujours un peu.

Ce fut un tableau touchant... M. Lebrenn tendit les bras à ses enfants

et à sa femme, qui se suspendit à son cou, pendant qu'il entourait sa

fille de son bras droit et son fils de son bras gauche. Il les serra

passionnément contre sa poitrine, et ceux-ci, à leur tour, enlaçaient

leur mère dans une seule étreinte.

Ce groupe touchant, symbole de la famille, resta quelques moments

silencieux; on n'entendit que le bruit des baisers échangés. Puis,

cette dette payée à la nature, malgré un stoïcisme puisé dans la foi à

une existence éternelle, cette émotion calmée, ce groupe se délia, les

têtes se redressèrent calmes, mais attendries: la mère et la fille,

graves et sérieuses; le père et le fils, tranquilles et résolus.

--Et maintenant,--reprit le marchand,--à la besogne, mes enfants...

Toi, femme, tu t'occuperas avec ta fille et Jeanike de préparer du

linge et de faire de la charpie... Moi et Sacrovir, en attendant

l'heure où les barricades doivent s'élever simultanément dans tous les

quartiers de Paris, nous déballerons les cartouches et les armes que

bon nombre de nos frères viendront chercher ici.

--Mais, ces armes, mon ami,--demanda madame Lebrenn,--où sont-elles?

--Ces caisses,--dit le marchand en souriant;--ces caisses et ces

ballots de tantôt?...

--Ah! je comprends!--reprit madame Lebrenn.--Mais il te faudra mettre

Gildas dans ta confidence... C'est sans doute un honnête garçon...

Cependant ne crains-tu pas...

--À cette heure, chère Hénory, le masque est levé; il n'y a pas à

craindre une indiscrétion... Si ce pauvre Gildas a peur, je lui

offrirai une retraite sûre dans la cave... ou au grenier...

Maintenant, allons dîner; et ensuite, toi et ta fille, vous remonterez

ici préparer tout pour l'ambulance, avec Jeanike... Nous resterons au

magasin, moi et Sacrovir... car nous aurons cette nuit nombreuse

compagnie!

Le marchand et sa famille descendirent dans l'arrière-boutique, où ils

dînèrent en hâte.

L'agitation allait croissant dans la rue; on entendait au loin ce

grand murmure de la foule, sourd, menaçant, comme le bruit lointain de

la tempête sur les vagues. Quelques fenêtres de la rue étaient

illuminées en l'honneur du changement de ministère; mais quelques amis

de M. Lebrenn, qui entrèrent et sortirent plusieurs fois afin de lui

rendre compte du mouvement, annonçaient que ces concessions de la

royauté témoignaient de sa faiblesse, que la nuit serait décisive, que

partout le peuple s'armait en entrant dans les maisons et y demandant

des fusils; après quoi l'on écrivait sur la porte à la craie: _Armes

données_...

Le dîner terminé, madame Lebrenn, sa fille et la servante remontèrent

chez elles, au premier étage, donnant sur la rue: le marchand, son

fils et Gildas restèrent dans l'arrière-magasin.

Gildas était doué par la nature d'un robuste appétit; cependant il ne

dîna pas; son inquiétude augmentait à chaque instant, et plus que

jamais il disait tout bas à Jeanike ou à lui-même:

--Étonnante maison!... étonnante rue!... étonnante ville que

celle-ci...

--Gildas!--lui dit M. Lebrenn,--apportez-moi un marteau et un ciseau;

j'ouvrirai ces caisses avec mon fils, pendant que vous ouvrirez ces

ballots.

--Ces ballots de toile, monsieur?

--Oui... Éventrez d'abord leur enveloppe avec un couteau.

Et le marchand, ainsi que Sacrovir, munis de marteaux et de ciseaux,

commencèrent à marteler vigoureusement les caisses, pendant que

Gildas, ayant placé un des gros rouleaux par terre, s'agenouilla, se

préparant à l'ouvrir.

--Monsieur!--s'écria-t-il soudain, effrayé des violents coups de

marteau que donnait M. Lebrenn sur les caisses.--Mais, monsieur, s'il

vous plaît, prenez donc garde... il y a écrit sur les caisses:

_Très-fragile_... Vous allez mettre les glaces en morceaux!

--Soyez tranquille, Gildas,--reprit en riant M. Lebrenn, tout en

cognant à tour de bras,--ces glaces-là sont solides.

--Elles sont étamées à fer et à plomb, mon ami Gildas,--ajouta

Sacrovir en frappant à coups redoublés.

--De plus en plus étonnant!--murmura Gildas en s'agenouillant devant

le ballot, afin de l'éventrer. Pour voir plus clair à sa besogne, il

prit une lumière, et la plaça sur le plancher à côté de lui. Il

commençait à découdre la grosse enveloppe de toile grise, lorsque M.

Lebrenn, s'apercevant seulement alors de l'illumination que s'était

ménagée le garçon de magasin, s'écria:

--Ah ça! Gildas, vous êtes donc fou? Remettez vite cette lumière sur

la table... Diable! vous nous feriez sauter, mon garçon!

--Sauter, monsieur!--s'écria Gildas effrayé, en sautant lui-même, et

de ce bond s'éloignant du ballot, pendant que Sacrovir replaçait la

lumière sur la table.--Pourquoi sauterais-je?

--Parce que ces ballots contiennent des cartouches, mon garçon; ainsi

faites attention.

--Des cartouches!--s'écria Gildas en reculant de plus en plus effrayé,

tandis que le marchand prenait deux fusils de munition dans la caisse

qu'il venait d'ouvrir, et que son fils y puisait une ou plusieurs

paires de pistolets et des carabines.

À la vue de ces armes, se sachant entouré de cartouches, Gildas eut un

éblouissement, devint d'une pâleur extrême, s'appuya sur une table et

se dit:

--Étonnante maison! où les ballots de toile sont des cartouches! les

glaces des fusils et des pistolets!...

--Mon bon Gildas,--lui dit affectueusement M. Lebrenn,--il n'y a aucun

danger à déballer ces armes et ces munitions. Voilà tout ce que

j'attends de vous... Cela fait, vous pourrez, si bon vous semble,

descendre dans la cave ou monter au grenier, et y rester en sûreté

jusqu'après la bataille; car je dois vous en avertir, Gildas, il y

aura bataille au point du jour... Seulement, une fois dans la retraite

de votre choix, ne mettez le nez ni à la lucarne ni au soupirail

lorsque vous entendrez la fusillade... car souvent les balles

s'égarent...

Ces mots de balles égarées, de bataille, de fusillade, achevèrent de

plonger Gildas dans une sorte de vertige très-concevable; il ne

s'attendait pas à trouver le quartier Saint-Denis si belliqueux.

D'autres événements vinrent redoubler les terreurs de Gildas... De

nouvelles rumeurs, d'abord lointaines, se rapprochèrent et éclatèrent

enfin avec une telle furie, que Gildas, M. Lebrenn et son fils,

presque alarmés, coururent à la porte de la boutique pour voir ce qui

se passait dans la rue.

Les mystères du peuple, tome I Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 24 / 66 题