De là une certaine désaffection du public, une impopularité croissante,

et de là aussi, chez l'écrivain, bien des ombrages et des

découragements. George Sand ne cesse pas de le relever dans ses

défaillances; elle lui prodigue les meilleurs conseils, au hasard de son

coeur et de sa plume; elle l'excite, le rassure, semant, à travers sa

correspondance, les idées les plus saines sur la vraie situation de

l'artiste, qui ne doit pas s'isoler trop orgueilleusement de l'humanité,

sur les conditions de l'art, sur les devoirs qu'il impose et qu'il ne

faut pas confondre avec les servitudes et les exigences des coteries.

Dans toute cette partie de la correspondance, tout en se peignant au

naturel, George Sand se maintient à un niveau très élevé de raison et de

coeur. Pleine de sollicitude pour le cher artiste tourmenté et malade,

elle fait tous ses efforts pour lui communiquer quelque chose de sa

sérénité et de sa vigueur saine d'esprit. Qu'il s'abandonne un peu plus

à son imagination naturelle; qu'il la tourmente moins au risque de la

paralyser: «Vous m'étonnez toujours avec votre travail pénible; est-ce

une coquetterie? Ça paraît si peu.... Quant au style, j'en fais meilleur

marché que vous. Le vent joue de ma vieille harpe comme il lui plaît. Il

a ses _hauts_ et ses _bas_, ses grosses notes et ses défaillances; au

fond, ça m'est égal, pourvu que l'émotion vienne, mais je ne peux rien

trouver en _moi_. C'est l'_autre_ qui chante à son gré, mal ou bien, et,

quand j'essaye de penser à ça, je m'en effraye et me dis que je ne suis

rien, rien du tout. Mais une grande sagesse nous sauve; nous savons nous

dire: «Eh bien, quand nous ne serions absolument que des instruments,

c'est encore un joli état et une sensation à nulle autre pareille que de

se sentir vibrer....» Laissez donc le vent courir un peu dans vos

cordes. Moi, je crois que vous prenez plus de peine qu'il ne faut, et

que vous devriez laisser faire l'_autre_ plus souvent....» Elle revient

à chaque instant sur ce conseil qui contient en germe toute une hygiène

appropriée au talent de Flaubert, devenu le tourmenteur et le supplicié

de lui-même. «Ayez donc moins de cruauté envers vous. Allez de l'avant,

et, quand le souffle aura produit, vous remonterez le ton général et

sacrifierez ce qui ne doit pas venir au premier plan. Est-ce que ça ne

se peut pas? Il me semble que si. Ce que vous faites paraît si facile,

si abondant! C'est un trop-plein perpétuel. Je ne comprends rien à votre

angoisse.» Elle souffre aussi de voir qu'il se fâche à tout propos

contre le public, qu'il est _indécoléreux_. «À l'âge que tu as,

j'aimerais te voir moins irrité, moins occupé de la bêtise des autres.

Pour moi, c'est du temps perdu, comme de se récrier sur l'ennui de la

pluie et des mouches. Le public, à qui l'on dit tant qu'il est bête, se

fâche et n'en devient que plus bête. Après ça, peut-être que cette

indignation chronique est un besoin de ton organisation; moi, elle me

tuerait.» Elle combat sans cesse son hérésie favorite, qui est que l'on

écrit pour vingt personnes intelligentes et qu'on se moque du reste. «Ce

n'est pas vrai, puisque l'absence de succès t'irrite et t'affecte.»

Pas de mépris pour le public! Il faut écrire pour tous ceux qui ont soif

de lire et qui peuvent profiter d'une bonne lecture. Pas d'isolement

orgueilleux en dehors de l'humanité! Elle ne peut pas admettre que, sous

prétexte d'être artiste, on cesse d'être soi-même, et que l'homme de

lettres détruise l'homme. Quelle singulière manie, dès qu'on écrit, de

vouloir être un autre homme que l'être réel, d'être celui qui doit

disparaître, celui qui s'annihile, celui qui n'est pas! Quelle fausse

règle de bon goût! Pour elle, elle se met tant qu'elle peut dans _la

peau de ses bonshommes_. Tout écrivain doit faire ainsi, s'il veut

intéresser. Il ne s'agit pas de mettre sa personne en scène. Cela, en

effet, ne vaut rien. «Mais retirer son âme de ce que l'on fait, quelle

est cette fantaisie maladive? Cacher sa propre opinion sur les

personnages que l'on met en scène, laisser par conséquent le lecteur

incertain sur l'opinion qu'il en doit avoir, c'est vouloir n'être pas

compris, et, dès lors, le lecteur vous quitte; car, s'il veut entendre

l'histoire que vous lui racontez, c'est à la condition que vous lui

montriez clairement que celui-ci est un fort, celui-là un faible.» Ç'a

été le tort impardonnable de l'_Éducation sentimentale_ et l'unique

cause de son échec. «Cette volonté de peindre les choses comme elles

sont, les aventures de la vie comme elles se présentent à la vue, n'est

pas bien raisonnée, selon moi. Peignez en réaliste ou en poète les

choses inertes, cela m'est égal; mais quand on aborde les mouvements du

coeur humain, c'est autre chose. Vous ne pouvez pas vous abstraire de

cette contemplation; car l'homme, c'est vous, et les hommes, c'est le

lecteur.»

Flaubert répondait qu'il préférait une phrase bien faite à toute la

métaphysique, et il se renfermait, avec une sorte de mystère jaloux,

dans le culte de la forme. Tout récemment le _Journal des Goncourt_ nous

donnait un croquis intime d'une de ces séances du club des initiés, au

bureau de l'_Artiste_; il nous retraçait l'image alourdie de Théophile

Gautier répétant et rabâchant amoureusement cette phrase: «De la forme

naît l'idée», une phrase que lui avait dite le matin même Flaubert et

qu'il regardait comme la formule suprême de l'école, et qu'il voulait

qu'on gravât sur les murs. C'est contre cette école que George Sand use

les dernières armes de sa dialectique toujours jeune malgré l'âge. Ce

sont là des formules déplorables, des partis pris excessifs _en

paroles_. «Au fond, disait-elle à Flaubert, tu lis, tu creuses, tu

travailles plus que moi et qu'une foule d'autres. Tu es plus riche cent

fois que nous tous; tu es un riche et tu cries comme un pauvre. Faites

la charité à un gueux qui a de l'or plein sa paillasse, mais qui ne veut

se nourrir que de phrases bien faites et de mots choisis.... Mais, bêta,

fouille dans ta paillasse et mange ton or. Nourris-toi des idées et des

sentiments amassés dans ta tête et dans ton coeur; les mots et les

phrases, la _forme_, dont tu fais tant de cas, sortira toute seule de ta

digestion. Tu la considères comme un but, elle n'est qu'un effet.... La

suprême impartialité est une chose antihumaine; un roman doit être

humain avant tout. S'il ne l'est pas, on ne lui sait point gré d'être

bien écrit, bien composé et bien observé dans le détail. La qualité

essentielle lui manque: l'intérêt.» Et la note affectueuse venait

corriger ce que le conseil avait de sévère: «Il te faut un succès après

une mauvaise chance qui t'a troublé profondément; je te dis où sont les

conditions certaines de ce succès. Garde ton culte pour la forme; mais

occupe-toi davantage du fond (qui était, pour elle, les idées et la

signification précise de l'oeuvre). Ne prends pas la vertu vraie pour un

lieu commun en littérature. Donne-lui son représentant; fais passer

l'honnête et le fort à travers ces fous et ces idiots dont tu aimes à te

moquer. Quitte la caverne des réalistes et reviens à la vraie réalité,

qui est mêlée de beau et de laid, de terne et de brillant, mais où la

volonté du bien trouve quand même sa place et son emploi.»

J'ai tenu à terminer ce portrait par ces belles et simples paroles qui

lui donnent son vrai relief et sa vraie couleur. Quoi qu'on puisse dire

de George Sand, de ses aventures de toute sorte, des événements d'idée

ou autres, où l'a jetée la fougue de son imagination, enfin de ses

chimères qui, en un temps, sont allées jusqu'à la violence de la pensée,

il est certain qu'à mesure qu'on avance dans sa vie, notée presque jour

pour jour dans sa correspondance, on voit s'accroître le trésor de son

expérience et de sa raison, sa fortune intellectuelle, et se mieux fixer

l'emploi de ces biens chèrement payés. Et quoi qu'on puisse penser

d'elle un jour, de sa vie et de son oeuvre, il se dégage de ses lettres

comme une image ennoblie des qualités rares qui resteront son signe

privilégié dans l'histoire littéraire de ce temps: la fécondité

merveilleuse des conceptions, le génie naturel du style et une idée

fière de l'art, qui constitue la probité de son talent.

FIN

NOTES:

[Note 13: _Lutèce_.]

[Note 14: Théophile Gautier.]

[Note 15: Un jeune graveur malade, recueilli chez elle.]

[Note 16: Une de ses petites-filles.]

[Note 17: Voir spécialement les lettres des 14 novembre, 14 décembre

1838, des 15 et 20 janvier, 22 février et 8 mars 1839.]

[Note 18: Mme Sand a recueilli avec soin les principales de ces pièces

dans un volume à part: _le Théâtre de Nohant_, où se trouvent _le Drac,

Plutus, le Pavé, la Nuit de Noël, Marielle_. Ce ne sont pas tout à fait

les pièces telles qu'elles avaient été récitées sur la scène de Nohant,

d'après un canevas détaillé, mais telles que l'auteur les a écrites

après coup, sous l'impression qui lui en était restée.]

[Note 19: Voir la lettre, si curieuse à ce point de vue, à Flaubert, du

31 décembre 1867.]

[Note 20: À côté de ces conseils, nous voudrions en placer d'autres,

empruntés à des lettres inédites au comte d'A..., dont la belle-fille

est devenue plus tard un de nos meilleurs romanciers. Mme Sand voulait

qu'avant tout on respectât l'originalité de chaque esprit qui entre dans

la carrière des lettres: «Vous savez, disait-elle, que je suis toute à

votre service. Mais, croyez-moi, ne soumettez à aucune consultation, pas

même à la mienne, le talent et l'avenir de votre jeune écrivain.

Laissez-la se risquer et se produire dans sa spontanéité. Je sais par

expérience que les avis les plus sincères peuvent retarder l'élan et

faire dévier l'individualité.... Elle sait écrire, elle apprécie bien,

elle est très capable de faire de la bonne critique. Quant à

l'imagination, si elle n'en a pas, aucun conseil ne lui en donnera, et

si elle en a, les conseils risquent de lui en ôter. Dites-lui que tant

que j'ai consulté les autres, je n'ai pas eu d'inspiration, et que j'en

ai eu le jour où j'ai risqué d'aller seule.» (6 août 1860.)]

[Note 21: Ce qu'elle souffrait le moins, c'était l'opinion de certains

critiques légers qui disent «qu'on n'a pas besoin d'une croyance à soi

pour écrire, et qu'il suffit de réfléchir les faits et les figures comme

un miroir.... Non, ce n'est pas vrai, le lecteur ne s'attache qu'à

l'écrivain, qu'à une individualité, qu'elle lui plaise ou qu'elle le

choque. Il sent qu'il a affaire à une personne et non à un instrument.»

(1er mars 1803, _Correspondance inédite_, citée plus haut.)]

[Note 22: Lettre à M. Louis Viardot, 10 juin 1868.]

[Note 23: Lettre à M. Edmond About, mars 1863.]

[Note 24: Lettre à Alexandre Dumas, 23 mai 1871. Voir, pour le

commencement de cette amitié, la lettre à M. Charles Edmond, du 27

novembre 1857.]

[Note 25: Lettre à Maurice Sand du 20 juin 1865.]

[Note 26: Lettres du 10 mars 1862.]

TABLE DES MATIÈRES

CHAPITRE PREMIER

LES ANNÉES D'ENFANCE ET DE JEUNESSE DE GEORGE SAND.--LES ORIGINES ET LA

FORMATION DE SON ESPRIT.

CHAPITRE II

HISTOIRE DES OEUVRES DE GEORGE SAND.--L'ORDRE ET LA SUCCESSION

PSYCHOLOGIQUE DE SES ROMANS.

CHAPITRE III

LES SOURCES DE L'INSPIRATION DE GEORGE SAND.--LES IDÉES ET LES

SENTIMENTS.

CHAPITRE IV

L'INVENTION ET L'OBSERVATION CHEZ GEORGE SAND.--SON STYLE.--CE QUI DOIT

PÉRIR ET CE QUI SURVIVRA DANS SON OEUVRE.

CHAPITRE V

LA VIE INTIME À NOHANT.--LA MÉTHODE DE TRAVAIL DE GEORGE SAND.--SA

DERNIÈRE CONCEPTION DE L'ART.

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