Mais chez George Sand, à ce don naturel se joignait une culture très

variée, très étendue. Elle avait beaucoup lu, et, bien qu'elle l'eût

fait à tort et à travers, il lui était resté de ces études diverses des

alluvions assez riches qui, mêlées à son propre fonds, l'enrichissaient

singulièrement et aidaient à sa fécondité. Personne n'a mieux compris

qu'elle et mieux exprimé la nécessité de l'étude pour l'art. «Je ne sais

rien, disait-elle; mais cependant il me reste quelque chose d'avoir

beaucoup lu et beaucoup appris.... Je ne sais rien, parce que je n'ai

plus de mémoire; mais j'ai beaucoup appris, et à dix-sept ans je passais

mes nuits à apprendre. Si les choses ne sont pas restées en moi à l'état

distinct, elles ont fait tout de même leur miel dans mon esprit.» Nous

avons vu, en effet, dans l'_Histoire de ma vie_, combien de lectures

elle avait traversées au hasard, mais non stérilement, puisque de chaque

auteur, poète, philosophe, publiciste, Byron, Goethe, Leibniz et

Rousseau, il était resté quelque parcelle qui roulait un peu confusément

dans le vaste et puissant courant de sa vie cérébrale. Elle ne cessait

de recommander cette méthode aux dilettantes, aux amateurs, ou bien

encore aux jeunes paresseux qui s'adressaient à elle, comme à une

conseillère commode qui allait leur dire: «Vous avez du génie; fiez-vous

à lui et marchez sans crainte». C'est ce que répondent d'ordinaire les

grands avocats consultants de la gloire à tous les solliciteurs qui les

importunent et à qui ils envoient bien vite, pour s'en débarrasser,

quelque compliment stéréotypé, avec leur bénédiction littéraire. George

Sand s'abstenait de payer en ce genre de monnaie banale les jeunes

aspirants à l'art: «Vous voulez être littérateur, écrivait-elle à l'un

d'eux, je le sais bien. Je vous ai dit: Vous pouvez l'être si vous

apprenez tout. L'art n'est pas un don qui puisse se passer d'un savoir

étendu dans tous les sens.... Vous pouvez être frappé du manque de

solidité de la plupart des écrits et des productions actuelles: tout

vient du manque d'étude. Jamais un bon esprit ne se formera s'il n'a pas

vaincu les difficultés de toute espèce de travail, ou au moins de

certains travaux qui exigent la tension de la volonté.» Elle est

implacable, pour ceux à qui elle s'intéresse, sur cette hygiène

préparatoire de la volonté qui ne conduit pas à l'érudition proprement

dite, mais qui développe une aptitude spéciale à tout comprendre, le

jour où il le faudra et où l'écrivain le voudra. L'art tout seul, livré

à lui-même, se dévore et se consume. «Vous avez les instincts et les

goûts de l'art, dit-elle à l'un des favoris de sa critique; mais vous

pouvez constater à chaque instant que l'artiste purement artiste est

impuissant, c'est-à-dire médiocre ou excessif, c'est-à-dire fou.... Vous

croyez pouvoir produire sans avoir amassé.... Vous croyez qu'on s'en

tire avec de la réflexion et des conseils. Non, on ne s'en tire pas. Il

faut avoir vécu et cherché. Il faut avoir digéré beaucoup; aimé,

souffert, attendu, et en piochant toujours. Enfin, il faut savoir

l'escrime à fond avant de se servir de l'épée. Voulez-vous faire comme

tous ces gamins de lettres qui se croient des gaillards parce qu'ils

impriment des platitudes et des billevesées? Fuyez-les comme la peste,

ils sont les vibrions de la littérature[20].» C'est là, on en

conviendra, une mâle et fière rhétorique qui vaut toutes les

rhétoriques de l'école. C'était la voix puissante d'un talent mûri; les

conseils de sa vieillesse à l'impatiente jeunesse de ses solliciteurs

confinaient à la plus haute morale: «L'art est une chose sacrée,

s'écriait-elle, un calice qu'il ne faut aborder qu'après le jeûne et la

prière. Oubliez-le, si vous ne pouvez mener de front l'étude des choses

de fond et l'essai des premières forces de l'invention.»

L'étude des choses de fond, c'est la condition de l'écrivain futur. S'il

ne s'est pas amassé d'avance un trésor de connaissances sérieuses, dans

un ordre quelconque des idées où s'est exercée la grande curiosité

humaine, histoire, sciences naturelles, droit, économie politique,

philosophie, qu'importe qu'il ait l'outil? L'outil travaille à vide; que

devient l'artiste dans son frivole labeur, s'il ne l'applique pas à

quelque matière résistante, s'il ne s'occupe que de la forme,

indifférent aux choses, s'il ne se fait pas une loi de pénétrer en tout

sujet au delà du banal et du convenu et de donner des dessous et de la

solidité à sa peinture?

Excellents conseils et qu'elle avait, toute sa vie, appliqués pour son

propre compte, ne cessant pas de porter, dans les ordres les plus divers

des connaissances humaines, sa mobile et enthousiaste curiosité.

D'ailleurs, s'il faut des racines dans l'art comme dans la vie, elle en

avait et qui dataient de loin et qu'elle ne cessait pas de développer et

de fortifier dans le sol d'où s'élançait son talent en superbes

moissons. C'était telle science, comme l'histoire naturelle, dont elle

avait fait une constante étude, ou d'une manière plus large, la nature,

qu'elle n'avait pas cessé de contempler des yeux de son corps et de son

esprit. Un problème d'histoire naturelle la passionnait, elle ne le

quittait pas qu'elle ne l'eût résolu, et pendant tout le temps qu'elle

en poursuivait la solution, rien n'existait plus pour elle. Il lui

arrivait, par exemple, pendant des mois entiers, de s'occuper de

recherches de ce genre avec son fils Maurice, qui en était épris de son

côté; elle n'avait plus dans sa cervelle que des noms plus ou moins

barbares. Dans ses rêves, elle ne voyait que prismes rhomboïdes, reflets

chatoyants, cassures ternes, cassures résineuses; ils passaient des

heures entières à se demander: «Tiens-tu l'_orthose_?--Tiens-tu

l'_albite_?» Elle avait, au lendemain de ces orgies scientifiques,

toutes les peines du monde à se remettre à la vie ordinaire et à ses

besognes accoutumées; mais elle y revenait avec plus de force. D'autres

fois, c'était la botanique qui la possédait: «Ce que j'aimerais, ce

serait de m'y livrer absolument; ce serait pour moi le paradis sur la

terre.» N'était-ce pas encore un travail de ce genre que ces excursions

annuelles qu'elle entreprenait à travers la France? «J'aime à avoir vu

ce que je décris. N'eussé-je que trois mots à dire d'une localité,

j'aime à la regarder dans mon souvenir et à me tromper le moins que je

peux.» Elle avait une manière à elle de regarder la nature,

silencieusement. Mais ce silence était actif; elle absorbait chaque

détail présent devant ses yeux, et l'emportait vivant dans sa vision

interne, aussi nette que la perception même. De là le charme et la

vérité de ses paysages. Même quand on ne les a pas vus dans la réalité,

on s'écrie devant eux, involontairement, comme devant le portrait d'un

grand maître, quand on ne connaît pas l'original: «C'est bien cela!»

L'art seul vous fait croire à la ressemblance.

D'autres racines, plus profondes encore, c'étaient celles qui

l'attachaient, depuis les premières années de sa jeunesse, à tout un

ensemble d'idées philosophiques, politiques et religieuses[21]. Elles

s'étaient enfoncées de bonne heure dans cette âme ouverte et avide;

elles s'y étaient, de bonne heure aussi, exagérées et faussées; à la

longue, pourtant, quelques-unes s'étaient redressées d'elles-mêmes par

la force naturelle d'un bon esprit; d'autres s'étaient assouplies, dans

leur rigidité primitive, à la rude école de la vie. Plutôt que

d'insister encore une fois sur les aberrations de goût et de bon sens

qui l'avaient désignée autrefois aux inquiétudes de la conscience

publique, ou même à des haines et à des vengeances terribles venues de

deux côtés bien différents de l'opinion, du côté de Proudhon et du côte

de Louis Veuillot, mieux vaudrait montrer George Sand dans la dernière

période de sa vie, la représenter non pas comme une convertie à la

modération, ni comme le transfuge de ses idées, mais s'appliquant, avec

une bonne foi méritoire, à les modifier dans une mesure plus acceptable

pour elle-même et à reconquérir, au moins sur certains points, la

liberté de son _moi_ et son indépendance d'esprit.

Certes il reste bien toujours en elle, soit en politique, soit en

philosophie, une part suffisante d'exagération et de paradoxes. Mais

comme il y a loin déjà--par l'intervalle du temps et des idées--de la

révoltée d'autrefois! Depuis l'expérience de la guerre et de la Commune,

ce n'est qu'à des traits assez rares, clairsemés dans la correspondance,

que l'on reconnaîtrait l'ancienne amie de Mazzini et d'Armand Barbès,

l'utopiste des réformes sur la condition des femmes et le mariage, la

disciple enthousiaste et fougueuse de l'Évangile de Pierre Leroux, la

sectaire du Christianisme réformé par le panthéisme sombre de Lamennais,

plus tard l'ardente révolutionnaire de 1848, la collaboratrice de

Ledru-Rollin, le menaçant rédacteur des _Bulletins de la République_

émanés du ministère de l'Intérieur. Tant d'événements n'ont pas été

perdus pour elle, ni en politique, ni en philosophie sociale. Nous n'en

voulons ici donner que quelques preuves. Je ne les veux même pas tirer

de ce fameux _Journal d'un Voyageur pendant la guerre_, que la _Revue

des Deux Mondes_ publia avec tant de succès, au grand scandale de

quelques lecteurs, mais de la Correspondance elle-même, un témoin qui ne

peut pas mentir. Le 28 avril 1871 elle écrivait à Flaubert:

«L'expérience que Paris essaye ou subit ne prouve rien contre les lois

du progrès, et si j'ai quelques principes acquis dans l'esprit, bons ou

mauvais, ils n'en sont ni ébranlés ni modifiés. Il y a longtemps que

j'ai accepté la patience, comme on accepte le temps qu'il fait, la durée

de l'hiver, la vieillesse, l'insuccès sous toutes ses formes. Mais je

crois que les gens de parti (sincères) doivent changer leurs formules ou

s'apercevoir peut-être du vide de toute formule _a priori_.» Et à Mme

Adam, le 15 juin de la même année: «Pleurons des larmes de sang sur nos

illusions et nos erreurs.... Nos principes peuvent et doivent rester les

mêmes; mais l'application s'éloigne, et il peut se faire que nous soyons

condamnés à vouloir ce que nous ne voudrions pas.»

Quoi qu'elle en dise, les principes eux-mêmes s'étaient, non pas

ébranlés dans le fond, mais modifiés dans l'application. À un jeune

enthousiaste qui lui envoyait des poésies politiques: «Merci,

répondait-elle; mais ne me dédiez pas ces vers-là.... Je hais le sang

répandu, et je ne veux plus de cette thèse: «Faisons le mal pour amener

le bien; tuons pour créer». Non, non, ma vieillesse proteste contre la

tolérance où ma jeunesse a flotté. Il faut nous débarrasser des théories

de 1793; elles nous ont perdus. Terreur et Saint-Barthélemy, c'est la

même voie.... Maudissez tous ceux qui creusent des _charniers_. La vie

n'en sort pas. C'est une erreur historique dont il faut nous dégager. Le

mal engendre le mal....» (21 octobre 1871.) Et dans le style familier

qu'elle aime jusqu'à l'abus, avec ce tutoiement qui est chez elle un

reste de la vie d'artiste, elle disait à Flaubert: «J'ai écrit jour par

jour mes impressions et mes réflexions durant la crise. La _Revue des

Deux Mondes_ publie ce journal. Si tu le lis, tu verras que partout la

vie a été déchirée à fond, même dans les pays où la guerre n'a pas

pénétré! Tu verras aussi que je n'ai pas gobé, quoique très gobeuse, la

blague des partis.» Le style n'est pas noble, mais combien expressif!

Elle raille son enthousiasme d'autrefois sans critique et sans défiance,

cet optimisme, impatient des délais, qui voulait réaliser le progrès,

immédiatement et à tout prix, fût-ce par la force. Elle avait cependant

beaucoup fait pour améliorer sa nature, et voilà que les événements de

Paris remettent tout en question à ses yeux: «J'avais gagné beaucoup sur

mon propre caractère, j'avais éteint les ébullitions inutiles et

dangereuses, j'avais semé sur mes volcans de l'herbe et des fleurs qui

venaient bien, et je me figurais que tout le monde pouvait s'éclairer,

se corriger ou se contenir..., et voilà que je m'éveille d'un rêve....

C'est pourtant mal de désespérer.... Ça passera, j'espère. Mais _je suis

malade du mal de ma nation et de ma race._»--«Défendons-nous de mourir!»

s'écrie-t-elle sans cesse, et elle ajoute: «Je parle comme si je devais

vivre longtemps, et j'oublie que je suis très vieille. Qu'importe? je

vivrai dans ceux qui vivront après moi.» (1871.)

En toute chose, même dans l'ordre philosophique, il se produit ainsi

chez elle un notable apaisement; la passion excessive, qui jette dans

chacune de ses idées une flamme d'orage, s'est calmée. Elle demeure

spiritualiste ardente, comme elle l'a toujours été, mais elle ne croit

plus nécessaire de faire la guerre au christianisme; elle reste en

dehors, elle ne fulmine plus. On chercherait en vain, dans sa

correspondance des dernières années, ces déclamations furibondes contre

le prêtre qui éclataient à tout propos et hors de propos, vingt ans

auparavant, dans ses romans et dans ses lettres. Quant à ses convictions

philosophiques, elle les défend avec une obstination indomptable et

méritoire contre l'intolérance à rebours du matérialisme qui se prétend

scientifique. Elle ne supporte pas qu'on lui dise: «Croyez cela avec

moi, sous peine de rester avec les hommes du passé, détruisons pour

prouver, abattons tout pour reconstruire». Elle répond: «Bornez-vous à

prouver et ne nous commandez rien». Ce n'est pas le rôle de la science

d'abattre à coups de colère et à l'aide des passions.... Vous dites: «Il

faut que la foi brûle et tue la science, ou que la science chasse et

dissipe la foi». Cette mutuelle extermination ne me paraît pas le fait

d'une bataille, ni l'oeuvre d'une génération. La liberté y

périrait[22].» Elle ne voit pas la nécessité de forcer son entendement

pour en chasser de nobles idées, et de détruire en soi certaines

facultés _pour faire pièce aux dévots_. «Il n'est pas nécessaire, il

n'est pas utile de tant affirmer le néant, dont nous ne savons rien. Il

me semble qu'en ce moment on va trop loin, dans l'affirmation d'un

réalisme étroit et un peu grossier, dans la science comme dans l'art.»

On le voit, elle s'est graduellement affranchie des jougs de coterie qui

ont pesé sur elle si durement, et de l'influence excessive de certains

personnages qui l'ont presque dépossédée d'elle-même. Elle se retrouve

et se ressaisit avec ses convictions et aussi ses chimères mais du moins

avec celles qui sont bien à elle et qui constituent son _moi_. Elle

remonte à un niveau d'où sa passion et surtout celle des autres

l'avaient fait trop souvent descendre.

Dans l'intervalle, des talents nouveaux avaient surgi. Au moins dans

l'ordre de ses travaux personnels, elle ne voulait en ignorer aucun.

Elle s'intéressait vivement à ces diverses manifestations de la vie

littéraire. Elle avait été en relations d'exquise courtoisie avec Octave

Feuillet, qu'elle loua vivement et spontanément pour le _Roman d'un

jeune homme pauvre_; elle resta même avec lui en excellents termes

jusqu'à l'apparition de l'_Histoire de Sibylle_, qui provoqua de sa part

une réponse amère et passionnée, _Mademoiselle de la Quintinie_. Elle

avait suivi avec intérêt les débuts d'Edmond About, elle y avait

applaudi non sans quelques protestations contre le système de la

raillerie perpétuelle. «On s'est beaucoup moqué de nos désespoirs d'il

y a trente ans. Vous riez, vous autres, mais bien plus tristement que

nous ne pleurions.» Elle s'étonnait surtout que les jeunes talents

s'obstinassent «à voir et à montrer uniquement la vie de manière à

révolter douloureusement tout ce que l'on a d'honnêteté dans le coeur.

Nous en étions, nous, à peindre l'homme souffrant, le blessé de la vie.

Vous peignez, vous, l'homme ardent qui regimbe contre la souffrance et

qui, au lieu de rejeter la coupe, la remplit à pleins bords et l'avale.

Mais cette coupe de force et de vie vous tue; à preuve que tous les

personnages de _Madelon_ sont morts à la fin du drame, honteusement

morts, sauf _Elle_, la personnification du vice, toujours jeune et

triomphant.» Cette sorte de partialité du succès, sinon de la sympathie,

l'irrite. «Donc, quoi? Ce vice seul est une force, l'honneur et la vertu

n'en sont pas?... Je conviendrai avec vous que Feuillet et moi nous

faisons, chacun à notre point de vue, des légendes plutôt que des romans

de moeurs. Je ne vous demande, moi, que de faire ce que nous ne savons

faire; et puisque vous connaissez si bien les plaies et les lèpres de

cette société, de susciter _le sens de la force_ dans le milieu que vous

montrez si vrai[23].» Elle avait pour Alexandre Dumas un vrai culte fait

d'admiration et de tendresse. Elle jouit profondément de son succès;

elle lit _l'Affaire Clémenceau_ avec une sollicitude maternelle; elle

lui suggère aussitôt la contre-partie, qui pourra devenir, quelque

temps après, en changeant le sexe, _la Princesse Georges_. Lorsque

Alexandre Dumas se fait pour un jour publiciste, après la guerre et la

Commune, empruntant à Junius son masque et sa plume, elle applaudit avec

ravissement, elle proclame que c'est un pur chef-d'oeuvre. «Comme vous

allez au fond des choses et comme vous savez mettre des faits où je ne

mets que des intentions! Et puis, comme c'est dit! développé et serré en

même temps, vigoureux, ému et solide!» Ce qu'elle ne se lassait pas

d'admirer, c'est l'entente et la force scénique, la _vis dramatica_

prédestinée à de si grands succès qu'elle se faisait gloire d'avoir

devinés: «Vous souvenez-vous que je vous ai dit, après _Diane de Lys_,

que vous les enterreriez tous!... Je m'en souviens, moi, parce que mon

impression était d'une force et d'une certitude complètes. Vous aviez

l'air de ne pas vous en douter, vous étiez si jeune! Je vous ai

peut-être révélé à vous-même, et c'est une des bonnes choses que j'ai

faites en ma vie.»

Elle qui avait tant de soucis pour transformer ses romans en pièces et

qui, d'ailleurs, ne se piquait pas d'une grande science des agencements

scéniques, elle était frappée de cette franchise d'allure, de cet accent

de vérité forte dans les situations et les sentiments où _les autres_

n'échappent pas à la convention. «Et quels progrès depuis ce temps-là!

Vous êtes arrivé à savoir ce que vous faites et à imposer votre volonté

au public. Vous irez plus loin encore, et toujours plus loin[24].»

Cette aimable prophétie qu'elle lui envoyait avec ses bénédictions

maternelles, c'est au public à dire si elle s'est réalisée.

Si je voulais définir l'esprit de George Sand, en dehors des épisodes et

des aventures de sa vie littéraire, je dirais que c'était un esprit

dogmatique et passionné. Dogmatique, en ce sens qu'elle avait des

convictions fermes sur des choses fondamentales. Il faut distinguer la

valeur des idées et la foi aux idées. Quelle que fût la valeur des

siennes, elle y croyait fortement, elle les prenait fort au sérieux;

elle ne permettait pas qu'en quelque milieu que ce fût, sceptique ou

gouailleur, on en plaisantât; elle y subordonnait instinctivement la

meilleure partie d'elle-même, son art. Or les idées ont une telle force

en soi, que, fussent-elles contestables, elles communiquent quelque

chose de cette force aux esprits qui s'en nourrissent; elles lui donnent

un caractère d'élévation et de générosité en comparaison de ceux qui se

font une sorte d'esthétique de l'indifférence absolue. C'est là le

secret de cette supériorité qu'elle semble avoir conservée dans sa

longue correspondance avec Flaubert, où furent abordées quelques-unes

des plus délicates questions de la littérature, où purent se contrôler

réciproquement deux manières tout à fait diverses et presque opposées de

concevoir l'art.

Cette controverse amicale dura près de douze années, de 1864 à 1876.

Comment était née cette amitié littéraire entre deux personnages si

différents, il importe peu; sans doute ils se rencontrèrent un jour à ce

fameux dîner Magny où George Sand ne manquait pas de paraître, quand

elle passait par Paris, ne fût-ce que pour reprendre langue dans ce pays

des lettrés qu'elle oubliait dans les longs séjours de Nohant. Après

cette rencontre, plus ou moins fortuite, Flaubert avait applaudi de

toutes ses forces à la première représentation de _Villemer_, et George

Sand, reconnaissante, lui écrivait «qu'elle l'aimait de tout son coeur».

La connaissance était faite; les lettres devinrent de plus en plus

fréquentes; elles devaient durer autant que la vie de George Sand. Elle

avait admiré _Madame Bovary_; pour _Salammbô_, elle avait tout de suite

vu le défaut de la cuirasse. «Ouvrage très fort, très beau, disait-elle,

mais qui n'a vraiment d'intérêt que pour les artistes et les érudits.

Ils le discutent d'autant plus, mais ils le lisent, tandis que le public

se contente de dire: «C'est peut-être superbe, mais les gens de ce

temps-là ne m'intéressent pas du tout[25].»

Elle avait laissé, sans doute, percer quelque chose de cette impression

en causant avec Flaubert, qui, de son côté, avait plaisanté, paraît-il,

«le vieux troubadour de pendule d'auberge, qui toujours chante et

chantera le parfait amour». Troubadour, le nom plaît à George Sand,

elle l'adopte en riant et se désigne ainsi elle-même depuis ce jour-là.

L'artiste et le troubadour, c'était bien là l'opposition des deux

auteurs, caractérisée par deux mots pittoresques, et ce fut l'occasion

toute naturelle de la controverse. Il est assez vraisemblable qu'avant

cette époque George Sand, bien qu'elle eût souvent touché en passant à

ce sujet de l'art, n'avait jamais porté sa réflexion sur son art

personnel, qu'elle ne s'était jamais rendu un compte bien exact ni de

ses procédés de compositions ni du but qu'elle poursuivait. Elle avait

en cela, comme en autre chose, obéi à ses instincts et particulièrement

à cette vocation d'écrire pour raconter et pour peindre, qui s'exprimait

chez elle avec une force irrésistible et une facilité qui tenait du

prodige. Ce qui l'amena à réfléchir sur ces sujets et à se définir

elle-même, ce fut le spectacle des tendances et des richesses contraires

qui surgissaient autour d'elle, et la comparaison des talents les plus

divers qui s'imposait à elle. Le réalisme ne faisait que commencer; elle

put à peine connaître le premier grand succès de M. Zola. Mais Flaubert,

mais Jules et Edmond de Goncourt révélaient dans chacune de leurs

oeuvres un art nouveau, où se combinaient l'influence de Balzac par

l'intensité de l'observation et celle de Théophile Gautier par la

préoccupation et le souci de la forme. Il y avait là des symptômes qui

saisirent la curiosité de George Sand, tenue en éveil et avertie. Elle

profita des hasards de la vie d'abord, puis des relations d'amitié qui

la rapprochèrent de Flaubert, pour préciser, dès qu'elle en eut

l'occasion, les différences de tempérament littéraire qu'elle sentait en

elle, en présence de ces groupes nouveaux ou des personnalités qui en

résumaient le mieux les tendances. Le contraste était frappant entre sa

nature, prodigue jusqu'à l'excès, toute en effusion littéraire, d'une

fécondité inépuisable, d'une abondance si spontanée et si naturelle

d'expression qu'elle-même se comparait à une «eau de source qui court

sans trop savoir ce qu'elle pourrait refléter en s'arrêtant[26]», et un

écrivain tel que Flaubert, esprit d'invention et d'expression

laborieuse, difficile envers soi-même comme envers les autres, inquiet

et mécontent de son oeuvre, un des représentants de ce groupe et de

cette race d'artistes excessifs, grands ouvriers de la forme, bijoutiers

de style, ciseleurs de camées rares, un chercheur acharné du mot le plus

expressif ou de l'épithète la plus décorative, se torturant sur une page

comme si l'avenir du monde ou mieux l'avenir de l'art en dépendait,

tourmenté par une sorte d'acuité et de subtilité maladive de sensations

littéraires, épuisant ainsi dans le détail sa riche personnalité

d'artiste, indifférent au fond des choses, ne prenant ni parti ni

passion pour les grandes idées qui mènent le monde, curieux seulement de

noter la diversité des caractères qu'elles inspirent ou des manies

qu'elles produisent, observateur impassible des marionnettes humaines

et des fils secrets qui les agitent. Il n'en avait pas été toujours

ainsi. _Madame Bovary_ avait représenté, dans l'histoire de cet esprit,

un moment de dilatation et d'épanouissement, une richesse et une largeur

de composition, une sorte de bonheur de produire, une joie dans la

fécondité qu'il ne trouve pas plus tard. Cette large veine s'était

détournée ensuite du grand courant humain sur des curiosités

archéologiques ou des singularités de cas pathologiques.

George Sand(#13038) · 第 11 / 12 段