variée, très étendue. Elle avait beaucoup lu, et, bien qu'elle l'eût
fait à tort et à travers, il lui était resté de ces études diverses des
alluvions assez riches qui, mêlées à son propre fonds, l'enrichissaient
singulièrement et aidaient à sa fécondité. Personne n'a mieux compris
qu'elle et mieux exprimé la nécessité de l'étude pour l'art. «Je ne sais
rien, disait-elle; mais cependant il me reste quelque chose d'avoir
beaucoup lu et beaucoup appris.... Je ne sais rien, parce que je n'ai
plus de mémoire; mais j'ai beaucoup appris, et à dix-sept ans je passais
mes nuits à apprendre. Si les choses ne sont pas restées en moi à l'état
distinct, elles ont fait tout de même leur miel dans mon esprit.» Nous
avons vu, en effet, dans l'_Histoire de ma vie_, combien de lectures
elle avait traversées au hasard, mais non stérilement, puisque de chaque
auteur, poète, philosophe, publiciste, Byron, Goethe, Leibniz et
Rousseau, il était resté quelque parcelle qui roulait un peu confusément
dans le vaste et puissant courant de sa vie cérébrale. Elle ne cessait
de recommander cette méthode aux dilettantes, aux amateurs, ou bien
encore aux jeunes paresseux qui s'adressaient à elle, comme à une
conseillère commode qui allait leur dire: «Vous avez du génie; fiez-vous
à lui et marchez sans crainte». C'est ce que répondent d'ordinaire les
grands avocats consultants de la gloire à tous les solliciteurs qui les
importunent et à qui ils envoient bien vite, pour s'en débarrasser,
quelque compliment stéréotypé, avec leur bénédiction littéraire. George
Sand s'abstenait de payer en ce genre de monnaie banale les jeunes
aspirants à l'art: «Vous voulez être littérateur, écrivait-elle à l'un
d'eux, je le sais bien. Je vous ai dit: Vous pouvez l'être si vous
apprenez tout. L'art n'est pas un don qui puisse se passer d'un savoir
étendu dans tous les sens.... Vous pouvez être frappé du manque de
solidité de la plupart des écrits et des productions actuelles: tout
vient du manque d'étude. Jamais un bon esprit ne se formera s'il n'a pas
vaincu les difficultés de toute espèce de travail, ou au moins de
certains travaux qui exigent la tension de la volonté.» Elle est
implacable, pour ceux à qui elle s'intéresse, sur cette hygiène
préparatoire de la volonté qui ne conduit pas à l'érudition proprement
dite, mais qui développe une aptitude spéciale à tout comprendre, le
jour où il le faudra et où l'écrivain le voudra. L'art tout seul, livré
à lui-même, se dévore et se consume. «Vous avez les instincts et les
goûts de l'art, dit-elle à l'un des favoris de sa critique; mais vous
pouvez constater à chaque instant que l'artiste purement artiste est
impuissant, c'est-à-dire médiocre ou excessif, c'est-à-dire fou.... Vous
croyez pouvoir produire sans avoir amassé.... Vous croyez qu'on s'en
tire avec de la réflexion et des conseils. Non, on ne s'en tire pas. Il
faut avoir vécu et cherché. Il faut avoir digéré beaucoup; aimé,
souffert, attendu, et en piochant toujours. Enfin, il faut savoir
l'escrime à fond avant de se servir de l'épée. Voulez-vous faire comme
tous ces gamins de lettres qui se croient des gaillards parce qu'ils
impriment des platitudes et des billevesées? Fuyez-les comme la peste,
ils sont les vibrions de la littérature[20].» C'est là, on en
conviendra, une mâle et fière rhétorique qui vaut toutes les
rhétoriques de l'école. C'était la voix puissante d'un talent mûri; les
conseils de sa vieillesse à l'impatiente jeunesse de ses solliciteurs
confinaient à la plus haute morale: «L'art est une chose sacrée,
s'écriait-elle, un calice qu'il ne faut aborder qu'après le jeûne et la
prière. Oubliez-le, si vous ne pouvez mener de front l'étude des choses
de fond et l'essai des premières forces de l'invention.»
L'étude des choses de fond, c'est la condition de l'écrivain futur. S'il
ne s'est pas amassé d'avance un trésor de connaissances sérieuses, dans
un ordre quelconque des idées où s'est exercée la grande curiosité
humaine, histoire, sciences naturelles, droit, économie politique,
philosophie, qu'importe qu'il ait l'outil? L'outil travaille à vide; que
devient l'artiste dans son frivole labeur, s'il ne l'applique pas à
quelque matière résistante, s'il ne s'occupe que de la forme,
indifférent aux choses, s'il ne se fait pas une loi de pénétrer en tout
sujet au delà du banal et du convenu et de donner des dessous et de la
solidité à sa peinture?
Excellents conseils et qu'elle avait, toute sa vie, appliqués pour son
propre compte, ne cessant pas de porter, dans les ordres les plus divers
des connaissances humaines, sa mobile et enthousiaste curiosité.
D'ailleurs, s'il faut des racines dans l'art comme dans la vie, elle en
avait et qui dataient de loin et qu'elle ne cessait pas de développer et
de fortifier dans le sol d'où s'élançait son talent en superbes
moissons. C'était telle science, comme l'histoire naturelle, dont elle
avait fait une constante étude, ou d'une manière plus large, la nature,
qu'elle n'avait pas cessé de contempler des yeux de son corps et de son
esprit. Un problème d'histoire naturelle la passionnait, elle ne le
quittait pas qu'elle ne l'eût résolu, et pendant tout le temps qu'elle
en poursuivait la solution, rien n'existait plus pour elle. Il lui
arrivait, par exemple, pendant des mois entiers, de s'occuper de
recherches de ce genre avec son fils Maurice, qui en était épris de son
côté; elle n'avait plus dans sa cervelle que des noms plus ou moins
barbares. Dans ses rêves, elle ne voyait que prismes rhomboïdes, reflets
chatoyants, cassures ternes, cassures résineuses; ils passaient des
heures entières à se demander: «Tiens-tu l'_orthose_?--Tiens-tu
l'_albite_?» Elle avait, au lendemain de ces orgies scientifiques,
toutes les peines du monde à se remettre à la vie ordinaire et à ses
besognes accoutumées; mais elle y revenait avec plus de force. D'autres
fois, c'était la botanique qui la possédait: «Ce que j'aimerais, ce
serait de m'y livrer absolument; ce serait pour moi le paradis sur la
terre.» N'était-ce pas encore un travail de ce genre que ces excursions
annuelles qu'elle entreprenait à travers la France? «J'aime à avoir vu
ce que je décris. N'eussé-je que trois mots à dire d'une localité,
j'aime à la regarder dans mon souvenir et à me tromper le moins que je
peux.» Elle avait une manière à elle de regarder la nature,
silencieusement. Mais ce silence était actif; elle absorbait chaque
détail présent devant ses yeux, et l'emportait vivant dans sa vision
interne, aussi nette que la perception même. De là le charme et la
vérité de ses paysages. Même quand on ne les a pas vus dans la réalité,
on s'écrie devant eux, involontairement, comme devant le portrait d'un
grand maître, quand on ne connaît pas l'original: «C'est bien cela!»
L'art seul vous fait croire à la ressemblance.
D'autres racines, plus profondes encore, c'étaient celles qui
l'attachaient, depuis les premières années de sa jeunesse, à tout un
ensemble d'idées philosophiques, politiques et religieuses[21]. Elles
s'étaient enfoncées de bonne heure dans cette âme ouverte et avide;
elles s'y étaient, de bonne heure aussi, exagérées et faussées; à la
longue, pourtant, quelques-unes s'étaient redressées d'elles-mêmes par
la force naturelle d'un bon esprit; d'autres s'étaient assouplies, dans
leur rigidité primitive, à la rude école de la vie. Plutôt que
d'insister encore une fois sur les aberrations de goût et de bon sens
qui l'avaient désignée autrefois aux inquiétudes de la conscience
publique, ou même à des haines et à des vengeances terribles venues de
deux côtés bien différents de l'opinion, du côté de Proudhon et du côte
de Louis Veuillot, mieux vaudrait montrer George Sand dans la dernière
période de sa vie, la représenter non pas comme une convertie à la
modération, ni comme le transfuge de ses idées, mais s'appliquant, avec
une bonne foi méritoire, à les modifier dans une mesure plus acceptable
pour elle-même et à reconquérir, au moins sur certains points, la
liberté de son _moi_ et son indépendance d'esprit.
Certes il reste bien toujours en elle, soit en politique, soit en
philosophie, une part suffisante d'exagération et de paradoxes. Mais
comme il y a loin déjà--par l'intervalle du temps et des idées--de la
révoltée d'autrefois! Depuis l'expérience de la guerre et de la Commune,
ce n'est qu'à des traits assez rares, clairsemés dans la correspondance,
que l'on reconnaîtrait l'ancienne amie de Mazzini et d'Armand Barbès,
l'utopiste des réformes sur la condition des femmes et le mariage, la
disciple enthousiaste et fougueuse de l'Évangile de Pierre Leroux, la
sectaire du Christianisme réformé par le panthéisme sombre de Lamennais,
plus tard l'ardente révolutionnaire de 1848, la collaboratrice de
Ledru-Rollin, le menaçant rédacteur des _Bulletins de la République_
émanés du ministère de l'Intérieur. Tant d'événements n'ont pas été
perdus pour elle, ni en politique, ni en philosophie sociale. Nous n'en
voulons ici donner que quelques preuves. Je ne les veux même pas tirer
de ce fameux _Journal d'un Voyageur pendant la guerre_, que la _Revue
des Deux Mondes_ publia avec tant de succès, au grand scandale de
quelques lecteurs, mais de la Correspondance elle-même, un témoin qui ne
peut pas mentir. Le 28 avril 1871 elle écrivait à Flaubert:
«L'expérience que Paris essaye ou subit ne prouve rien contre les lois
du progrès, et si j'ai quelques principes acquis dans l'esprit, bons ou
mauvais, ils n'en sont ni ébranlés ni modifiés. Il y a longtemps que
j'ai accepté la patience, comme on accepte le temps qu'il fait, la durée
de l'hiver, la vieillesse, l'insuccès sous toutes ses formes. Mais je
crois que les gens de parti (sincères) doivent changer leurs formules ou
s'apercevoir peut-être du vide de toute formule _a priori_.» Et à Mme
Adam, le 15 juin de la même année: «Pleurons des larmes de sang sur nos
illusions et nos erreurs.... Nos principes peuvent et doivent rester les
mêmes; mais l'application s'éloigne, et il peut se faire que nous soyons
condamnés à vouloir ce que nous ne voudrions pas.»
Quoi qu'elle en dise, les principes eux-mêmes s'étaient, non pas
ébranlés dans le fond, mais modifiés dans l'application. À un jeune
enthousiaste qui lui envoyait des poésies politiques: «Merci,
répondait-elle; mais ne me dédiez pas ces vers-là.... Je hais le sang
répandu, et je ne veux plus de cette thèse: «Faisons le mal pour amener
le bien; tuons pour créer». Non, non, ma vieillesse proteste contre la
tolérance où ma jeunesse a flotté. Il faut nous débarrasser des théories
de 1793; elles nous ont perdus. Terreur et Saint-Barthélemy, c'est la
même voie.... Maudissez tous ceux qui creusent des _charniers_. La vie
n'en sort pas. C'est une erreur historique dont il faut nous dégager. Le
mal engendre le mal....» (21 octobre 1871.) Et dans le style familier
qu'elle aime jusqu'à l'abus, avec ce tutoiement qui est chez elle un
reste de la vie d'artiste, elle disait à Flaubert: «J'ai écrit jour par
jour mes impressions et mes réflexions durant la crise. La _Revue des
Deux Mondes_ publie ce journal. Si tu le lis, tu verras que partout la
vie a été déchirée à fond, même dans les pays où la guerre n'a pas
pénétré! Tu verras aussi que je n'ai pas gobé, quoique très gobeuse, la
blague des partis.» Le style n'est pas noble, mais combien expressif!
Elle raille son enthousiasme d'autrefois sans critique et sans défiance,
cet optimisme, impatient des délais, qui voulait réaliser le progrès,
immédiatement et à tout prix, fût-ce par la force. Elle avait cependant
beaucoup fait pour améliorer sa nature, et voilà que les événements de
Paris remettent tout en question à ses yeux: «J'avais gagné beaucoup sur
mon propre caractère, j'avais éteint les ébullitions inutiles et
dangereuses, j'avais semé sur mes volcans de l'herbe et des fleurs qui
venaient bien, et je me figurais que tout le monde pouvait s'éclairer,
se corriger ou se contenir..., et voilà que je m'éveille d'un rêve....
C'est pourtant mal de désespérer.... Ça passera, j'espère. Mais _je suis
malade du mal de ma nation et de ma race._»--«Défendons-nous de mourir!»
s'écrie-t-elle sans cesse, et elle ajoute: «Je parle comme si je devais
vivre longtemps, et j'oublie que je suis très vieille. Qu'importe? je
vivrai dans ceux qui vivront après moi.» (1871.)
En toute chose, même dans l'ordre philosophique, il se produit ainsi
chez elle un notable apaisement; la passion excessive, qui jette dans
chacune de ses idées une flamme d'orage, s'est calmée. Elle demeure
spiritualiste ardente, comme elle l'a toujours été, mais elle ne croit
plus nécessaire de faire la guerre au christianisme; elle reste en
dehors, elle ne fulmine plus. On chercherait en vain, dans sa
correspondance des dernières années, ces déclamations furibondes contre
le prêtre qui éclataient à tout propos et hors de propos, vingt ans
auparavant, dans ses romans et dans ses lettres. Quant à ses convictions
philosophiques, elle les défend avec une obstination indomptable et
méritoire contre l'intolérance à rebours du matérialisme qui se prétend
scientifique. Elle ne supporte pas qu'on lui dise: «Croyez cela avec
moi, sous peine de rester avec les hommes du passé, détruisons pour
prouver, abattons tout pour reconstruire». Elle répond: «Bornez-vous à
prouver et ne nous commandez rien». Ce n'est pas le rôle de la science
d'abattre à coups de colère et à l'aide des passions.... Vous dites: «Il
faut que la foi brûle et tue la science, ou que la science chasse et
dissipe la foi». Cette mutuelle extermination ne me paraît pas le fait
d'une bataille, ni l'oeuvre d'une génération. La liberté y
périrait[22].» Elle ne voit pas la nécessité de forcer son entendement
pour en chasser de nobles idées, et de détruire en soi certaines
facultés _pour faire pièce aux dévots_. «Il n'est pas nécessaire, il
n'est pas utile de tant affirmer le néant, dont nous ne savons rien. Il
me semble qu'en ce moment on va trop loin, dans l'affirmation d'un
réalisme étroit et un peu grossier, dans la science comme dans l'art.»
On le voit, elle s'est graduellement affranchie des jougs de coterie qui
ont pesé sur elle si durement, et de l'influence excessive de certains
personnages qui l'ont presque dépossédée d'elle-même. Elle se retrouve
et se ressaisit avec ses convictions et aussi ses chimères mais du moins
avec celles qui sont bien à elle et qui constituent son _moi_. Elle
remonte à un niveau d'où sa passion et surtout celle des autres
l'avaient fait trop souvent descendre.
Dans l'intervalle, des talents nouveaux avaient surgi. Au moins dans
l'ordre de ses travaux personnels, elle ne voulait en ignorer aucun.
Elle s'intéressait vivement à ces diverses manifestations de la vie
littéraire. Elle avait été en relations d'exquise courtoisie avec Octave
Feuillet, qu'elle loua vivement et spontanément pour le _Roman d'un
jeune homme pauvre_; elle resta même avec lui en excellents termes
jusqu'à l'apparition de l'_Histoire de Sibylle_, qui provoqua de sa part
une réponse amère et passionnée, _Mademoiselle de la Quintinie_. Elle
avait suivi avec intérêt les débuts d'Edmond About, elle y avait
applaudi non sans quelques protestations contre le système de la
raillerie perpétuelle. «On s'est beaucoup moqué de nos désespoirs d'il
y a trente ans. Vous riez, vous autres, mais bien plus tristement que
nous ne pleurions.» Elle s'étonnait surtout que les jeunes talents
s'obstinassent «à voir et à montrer uniquement la vie de manière à
révolter douloureusement tout ce que l'on a d'honnêteté dans le coeur.
Nous en étions, nous, à peindre l'homme souffrant, le blessé de la vie.
Vous peignez, vous, l'homme ardent qui regimbe contre la souffrance et
qui, au lieu de rejeter la coupe, la remplit à pleins bords et l'avale.
Mais cette coupe de force et de vie vous tue; à preuve que tous les
personnages de _Madelon_ sont morts à la fin du drame, honteusement
morts, sauf _Elle_, la personnification du vice, toujours jeune et
triomphant.» Cette sorte de partialité du succès, sinon de la sympathie,
l'irrite. «Donc, quoi? Ce vice seul est une force, l'honneur et la vertu
n'en sont pas?... Je conviendrai avec vous que Feuillet et moi nous
faisons, chacun à notre point de vue, des légendes plutôt que des romans
de moeurs. Je ne vous demande, moi, que de faire ce que nous ne savons
faire; et puisque vous connaissez si bien les plaies et les lèpres de
cette société, de susciter _le sens de la force_ dans le milieu que vous
montrez si vrai[23].» Elle avait pour Alexandre Dumas un vrai culte fait
d'admiration et de tendresse. Elle jouit profondément de son succès;
elle lit _l'Affaire Clémenceau_ avec une sollicitude maternelle; elle
lui suggère aussitôt la contre-partie, qui pourra devenir, quelque
temps après, en changeant le sexe, _la Princesse Georges_. Lorsque
Alexandre Dumas se fait pour un jour publiciste, après la guerre et la
Commune, empruntant à Junius son masque et sa plume, elle applaudit avec
ravissement, elle proclame que c'est un pur chef-d'oeuvre. «Comme vous
allez au fond des choses et comme vous savez mettre des faits où je ne
mets que des intentions! Et puis, comme c'est dit! développé et serré en
même temps, vigoureux, ému et solide!» Ce qu'elle ne se lassait pas
d'admirer, c'est l'entente et la force scénique, la _vis dramatica_
prédestinée à de si grands succès qu'elle se faisait gloire d'avoir
devinés: «Vous souvenez-vous que je vous ai dit, après _Diane de Lys_,
que vous les enterreriez tous!... Je m'en souviens, moi, parce que mon
impression était d'une force et d'une certitude complètes. Vous aviez
l'air de ne pas vous en douter, vous étiez si jeune! Je vous ai
peut-être révélé à vous-même, et c'est une des bonnes choses que j'ai
faites en ma vie.»
Elle qui avait tant de soucis pour transformer ses romans en pièces et
qui, d'ailleurs, ne se piquait pas d'une grande science des agencements
scéniques, elle était frappée de cette franchise d'allure, de cet accent
de vérité forte dans les situations et les sentiments où _les autres_
n'échappent pas à la convention. «Et quels progrès depuis ce temps-là!
Vous êtes arrivé à savoir ce que vous faites et à imposer votre volonté
au public. Vous irez plus loin encore, et toujours plus loin[24].»
Cette aimable prophétie qu'elle lui envoyait avec ses bénédictions
maternelles, c'est au public à dire si elle s'est réalisée.
Si je voulais définir l'esprit de George Sand, en dehors des épisodes et
des aventures de sa vie littéraire, je dirais que c'était un esprit
dogmatique et passionné. Dogmatique, en ce sens qu'elle avait des
convictions fermes sur des choses fondamentales. Il faut distinguer la
valeur des idées et la foi aux idées. Quelle que fût la valeur des
siennes, elle y croyait fortement, elle les prenait fort au sérieux;
elle ne permettait pas qu'en quelque milieu que ce fût, sceptique ou
gouailleur, on en plaisantât; elle y subordonnait instinctivement la
meilleure partie d'elle-même, son art. Or les idées ont une telle force
en soi, que, fussent-elles contestables, elles communiquent quelque
chose de cette force aux esprits qui s'en nourrissent; elles lui donnent
un caractère d'élévation et de générosité en comparaison de ceux qui se
font une sorte d'esthétique de l'indifférence absolue. C'est là le
secret de cette supériorité qu'elle semble avoir conservée dans sa
longue correspondance avec Flaubert, où furent abordées quelques-unes
des plus délicates questions de la littérature, où purent se contrôler
réciproquement deux manières tout à fait diverses et presque opposées de
concevoir l'art.
Cette controverse amicale dura près de douze années, de 1864 à 1876.
Comment était née cette amitié littéraire entre deux personnages si
différents, il importe peu; sans doute ils se rencontrèrent un jour à ce
fameux dîner Magny où George Sand ne manquait pas de paraître, quand
elle passait par Paris, ne fût-ce que pour reprendre langue dans ce pays
des lettrés qu'elle oubliait dans les longs séjours de Nohant. Après
cette rencontre, plus ou moins fortuite, Flaubert avait applaudi de
toutes ses forces à la première représentation de _Villemer_, et George
Sand, reconnaissante, lui écrivait «qu'elle l'aimait de tout son coeur».
La connaissance était faite; les lettres devinrent de plus en plus
fréquentes; elles devaient durer autant que la vie de George Sand. Elle
avait admiré _Madame Bovary_; pour _Salammbô_, elle avait tout de suite
vu le défaut de la cuirasse. «Ouvrage très fort, très beau, disait-elle,
mais qui n'a vraiment d'intérêt que pour les artistes et les érudits.
Ils le discutent d'autant plus, mais ils le lisent, tandis que le public
se contente de dire: «C'est peut-être superbe, mais les gens de ce
temps-là ne m'intéressent pas du tout[25].»
Elle avait laissé, sans doute, percer quelque chose de cette impression
en causant avec Flaubert, qui, de son côté, avait plaisanté, paraît-il,
«le vieux troubadour de pendule d'auberge, qui toujours chante et
chantera le parfait amour». Troubadour, le nom plaît à George Sand,
elle l'adopte en riant et se désigne ainsi elle-même depuis ce jour-là.
L'artiste et le troubadour, c'était bien là l'opposition des deux
auteurs, caractérisée par deux mots pittoresques, et ce fut l'occasion
toute naturelle de la controverse. Il est assez vraisemblable qu'avant
cette époque George Sand, bien qu'elle eût souvent touché en passant à
ce sujet de l'art, n'avait jamais porté sa réflexion sur son art
personnel, qu'elle ne s'était jamais rendu un compte bien exact ni de
ses procédés de compositions ni du but qu'elle poursuivait. Elle avait
en cela, comme en autre chose, obéi à ses instincts et particulièrement
à cette vocation d'écrire pour raconter et pour peindre, qui s'exprimait
chez elle avec une force irrésistible et une facilité qui tenait du
prodige. Ce qui l'amena à réfléchir sur ces sujets et à se définir
elle-même, ce fut le spectacle des tendances et des richesses contraires
qui surgissaient autour d'elle, et la comparaison des talents les plus
divers qui s'imposait à elle. Le réalisme ne faisait que commencer; elle
put à peine connaître le premier grand succès de M. Zola. Mais Flaubert,
mais Jules et Edmond de Goncourt révélaient dans chacune de leurs
oeuvres un art nouveau, où se combinaient l'influence de Balzac par
l'intensité de l'observation et celle de Théophile Gautier par la
préoccupation et le souci de la forme. Il y avait là des symptômes qui
saisirent la curiosité de George Sand, tenue en éveil et avertie. Elle
profita des hasards de la vie d'abord, puis des relations d'amitié qui
la rapprochèrent de Flaubert, pour préciser, dès qu'elle en eut
l'occasion, les différences de tempérament littéraire qu'elle sentait en
elle, en présence de ces groupes nouveaux ou des personnalités qui en
résumaient le mieux les tendances. Le contraste était frappant entre sa
nature, prodigue jusqu'à l'excès, toute en effusion littéraire, d'une
fécondité inépuisable, d'une abondance si spontanée et si naturelle
d'expression qu'elle-même se comparait à une «eau de source qui court
sans trop savoir ce qu'elle pourrait refléter en s'arrêtant[26]», et un
écrivain tel que Flaubert, esprit d'invention et d'expression
laborieuse, difficile envers soi-même comme envers les autres, inquiet
et mécontent de son oeuvre, un des représentants de ce groupe et de
cette race d'artistes excessifs, grands ouvriers de la forme, bijoutiers
de style, ciseleurs de camées rares, un chercheur acharné du mot le plus
expressif ou de l'épithète la plus décorative, se torturant sur une page
comme si l'avenir du monde ou mieux l'avenir de l'art en dépendait,
tourmenté par une sorte d'acuité et de subtilité maladive de sensations
littéraires, épuisant ainsi dans le détail sa riche personnalité
d'artiste, indifférent au fond des choses, ne prenant ni parti ni
passion pour les grandes idées qui mènent le monde, curieux seulement de
noter la diversité des caractères qu'elles inspirent ou des manies
qu'elles produisent, observateur impassible des marionnettes humaines
et des fils secrets qui les agitent. Il n'en avait pas été toujours
ainsi. _Madame Bovary_ avait représenté, dans l'histoire de cet esprit,
un moment de dilatation et d'épanouissement, une richesse et une largeur
de composition, une sorte de bonheur de produire, une joie dans la
fécondité qu'il ne trouve pas plus tard. Cette large veine s'était
détournée ensuite du grand courant humain sur des curiosités
archéologiques ou des singularités de cas pathologiques.