Nous demeurons dans une vieille maison replâtrée, repeinte, mais
qui sent le vieux, et quand il fait chaud il s'en dégage une odeur
de térébenthine et de fonte qui me cuit comme une pomme de terre à
l'étouffée: pas d'air, point d'horizon!
Je passe là, les dimanches surtout, des heures pénibles. Pas de
bruit, que celui des cloches, et ma tristesse d'ailleurs, même en
semaine, est plus lourde dans ce pays, sous ce ciel clair, que
sous le ciel fumeux de Saint-Étienne.
J'aimais le bruit des chariots, le voisinage des forgerons, le feu
des brasiers, et il y avait une chronique des malheurs de la mine
et des colères des mineurs.
Ici, dans le quartier que nous habitons du moins, il n'y a pas
d'usines à étincelles et d'hommes à oeil de feu, comme presque
tous ceux qui travaillent le fer et vivent devant les fournaises.
Il y a des paysans aux cheveux longs et rares, tristes et laids:
ils vont muets derrière leurs chariots à travers la ville et ont
l'air terne et morne des sourds. Pas de gestes robustes, point
l'allure large, la voix forte! La lèvre est mince ou le nez est
pointu, l'oeil est creux et la tempe en front de serpent,--ils
ne ressemblent pas, comme les paysans de la Haute-Loire, à des
boeufs,--ils ne sentent pas l'herbe, mais la vase; ils n'ont pas
la grosse veste couleur de vache, ils portent une camisole d'un
blanc sale, comme un surplis crotté. Je leur trouve l'air dévot,
dur et faux, à ces fils de la Vendée, à ces hommes de Bretagne.
Le cours Saint-Pierre me paraît si vide--avec ses quelques vieux
qui viennent s'asseoir sur les bancs! Il y a aussi les ombres qui
glissent comme des insectes noirs du côté de l'église...
Je me sens des envies de pleurer!
On ne me bat plus. C'est peut-être pour ça. J'étais habitué à la
souffrance ou à la colère,--je vivais toujours avec un peu de
fièvre.
On ne me bat plus. Le proviseur n'est pas de cette école. Il a
entendu parler d'un de ses professeurs qui appliquait la même
méthode que mon père sur les reins de son fils;--il l'a fait
venir.
«Vous irez rosser vos enfants ailleurs, si cela vous tient trop,
a-t-il dit; mais si j'apprends que vous continuez ici, je demande
votre changement et j'appuie pour votre disgrâce.»
La nouvelle est arrivée aux oreilles de mon père et a protégé les
miennes.
Ma mère a fait connaissance de la femme d'un professeur qui est
bossue.
On va se promener tous les soirs quand il fait beau.
J'ai l'air d'un prisonnier qu'on sort un peu. Je marche devant
avec ordre de ne pas m'écarter, de ne pas courir, et je ne puis
même pas me baisser pour ramasser une branche ou un caillou,--
cela ferait éclater mon pantalon.
Il est arrivé qu'une de mes culottes a craqué un jour, et madame
Boireau, qui n'y voit pas clair, a cependant été très offusquée.
On m'a défendu de me baisser jusqu'à ce qu'on m'ait fait une
culotte large.
On me l'a faite, il n'y a plus de danger,--j'y flâne à l'aise,--
j'ai l'air d'un canard dont le derrière pousse.
Je vois bien qu'on me regarde et les mariniers m'entourent, mais
ils me respectent comme l'inconnu! Les camarades qui me
connaissent me font des niches, tirent cela en passant comme la
queue d'un chien,--on y met du sel aussi,--on m'appelle Circé.