C'est _lui!..._

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Voyage au pays

Jacques ira passer ses vacances au pays.

C'est ma mère qui m'annonce cette nouvelle.

«Tu vois, on te pardonne tes farces de cette année, nous

t'envoyons chez ton oncle; tu monteras à cheval, tu pêcheras des

truites, tu mangeras du saucisson de campagne. Voilà trois francs

pour tes frais de voyage.»

La vérité est que mon oncle le curé, qui _va sur soixante-dix_, a

parlé de me faire son héritier, et il demande à m'avoir près de

lui pendant les vacances.

Le vieux prêtre, qui économise, a pour notaire un bonhomme qui en

a touché deux mots à mon père dans une lettre qu'on a oubliée sur

la table et que j'ai lue. Je suis au courant. On me laisserait une

somme de... payable à ma majorité: c'est l'idée du testament.

J'ai mon paletot sur le bras, une casquette sans visière et une

gourde.

«Il a l'air d'un Anglais.»

Ce mot me remplit d'orgueil.

Mon père (il me gâte!) m'emmène au café pour lamper le coup de

l'étrier.

«Allons, bois cela, ça te fera du bien.»

J'avale l'eau-de-vie tout d'un trait, ce qui me fait éternuer

pendant cinq minutes et me mouille les yeux, comme si j'avais

pleuré toute la nuit. La langue me cuit à vouloir la tremper dans

le ruisseau.

«Sois aimable avec ton oncle.»

C'est la dernière recommandation de mon père.

«Aie bien soin de ta veste neuve.»

C'est le cri suprême de ma mère.

En route, fouette, cocher!

Les adieux ont été simples. Il faut que j'arrive au plus vite chez

le grand-oncle.

On n'a pas fait de sentiment.

Et je n'attendais, moi, que le moment où les chevaux fileraient...

J'ai passé ma nuit à savourer ma joie. J'ai bu, dormi, rêvé, j'ai

pris des sirops au buffet, j'ai soulevé les vasistas, je suis

descendu_ aux côtes_.

À six heures du matin, je me suis trouvé en plein Puy, devant le

café des Messageries.

Je laisse mon bagage au bureau, et je grimpe vers notre ancienne

maison, où mademoiselle Balandreau doit m'attendre. On lui a écrit

que j'arriverais, sans fixer le jour.

Je frappe.

Ah! ce n'est pas long! La bonne vieille fille m'arrive ébouriffée

et émue! et m'embrasse, m'embrasse--comme jamais ne m'a embrassé

ma mère.

Elle s'occupe de me débarrasser, et elle a peur que je sois las,

et que j'aie eu froid...

«Tu dois être fatigué. Ôte-moi ce paletot-là. Ce n'est pas

possible, ce n'est pas toi!--Comme tu es grand!--Toute la nuit

en voiture, pauvre petit,--tu dois avoir sommeil. As-tu dormi?

--Pas fermé l'oeil.»

Je mens comme un arracheur de dents, mais cela la flattera que son

favori n'ait pas fermé l'oeil et paraisse si frais, si fort.--

C'est un grand garçon qui peut passer les nuits.

«Veux-tu te coucher?--Tiens, couche-toi.--Tu ne veux pas?--

Tu vas prendre une tasse de café au moins?--Tu sais, comme je

t'en donnais en cachette de ta mère, avec du lait.--Tu

l'écrémais toujours,--tu disais: "donne-moi _la peau_".»

Comme elle m'aime!

Nous faisons le café ensemble. Elle a l'air d'une sorcière, et moi

d'un diablotin; elle, avec ses _coques_ en l'air, tournant le

moulin; moi, dans les cendres, soufflant le feu...

Comme toutes les vieilles filles--qui ont une gourmandise--

elle aime son café au lait à l'adoration,--et il est bon, ma

foi! J'en ai les lèvres toutes grasses et les joues toutes

chaudes. C'est le même bol que celui où je trempais autrefois mon

museau, en buvant des gorgées doubles parce que ma mère pouvait

arriver et que ma mère ne voulait pas qu'on me gâtât en dehors

d'elle;--puis le café au lait, c'est mauvais pour les enfants,

«ça donne des glaires».

«Mais venez donc le voir!»

Elle est allée chercher les voisins, elle a ramené les commères.

Il y a une petite demoiselle dans un coin.

«Tu ne reconnais pas mademoiselle Perrinet?»

Quoi, cette petite fille qui avait toujours un pantalon de

velours, ses cheveux défaits, avec qui je me battais, qui

m'égratignait--j'en ai encore la marque,--elle était méchante

comme la gale; c'est elle qui est là avec une belle natte retenue

par un peigne d'écaille, un noeud bleu au corsage, une petite

fraise de tulle qui entoure son cou doré, une fumée brune sur les

joues et la lèvre?

«Embrassez-vous donc!»

Je n'ose pas, elle attend. On me pousse, elle avance. Pas trop!

Je suis rouge, elle l'est bien un peu aussi! Nous avions joué au

petit mari et à la petite femme, dans le temps; nous avions fait

la dînette ensemble, et la grande égratignure, celle qui me reste

comme un bout de fil blanc, avait été donnée, je crois, à la suite

d'une scène de jalousie.

Je m'en souviens, elle ne l'a peut-être pas oublié.

«Ma malle est aux messageries.»

Je dis cela avec un revenez-y de vanité, il est entendu que j'irai

avec un petit voisin la chercher.

«C'est bien lourd pour toi», dit mademoiselle Balandreau.

Il y a mon trousseau, quelques chemises, ma veste neuve, un paquet

pour la tante Rosalie, un paquet pour le vieil oncle et une pierre

pour un monsieur.

Ce monsieur est un personnage qui fait une collection de cailloux

et a cherché partout un _rognon_.

J'ai entendu parler de ce rognon pendant six mois, toujours avec

le même étonnement; à la fin on a trouvé une chose couleur de fer,

que mon père a empaquetée avec soin et que je dois porter au

collectionneur; il est parent de je ne sais plus qui dans la haute

Université, et la fortune professionnelle de M. Vingtras peut

s'accrocher à ce rognon.

Ce mot de rognon me gêne tout de même, et quand une dame, qui se

trouve là au moment où je déboucle ma malle, demande ce que c'est

que ce caillou bleu, je ne lui dis pas comment on l'appelle.

J'emporte vite cette pierre chez le destinataire qui la tourne,

retourne et la regarde comme on mire un oeuf. Il me reconduit et

me met cinq francs dans la main en arrivant à la porte.

«C'est pour toi, fait-il.

--Pas pour mes parents? ai-je dit tout bouleversé.

--Pour toi, pour t'amuser en vacances.»

Je viens de faire le tour de la ville, j'ai longé la rivière, j'ai

cherché des endroits déserts, j'avais besoin d'être seul.

À la tête d'une fortune!--Si jeune, à mon âge, sans que j'aie

besoin d'en rendre compte à mes parents, avec le droit d'en

disposer comme je l'entendrai, de faire des folies ou

d'économiser, de mettre cet argent dans un pot ou de le jeter par

les fenêtres!

Il y a peut-être un crime là-dessous.

Non, M. Buzon, le destinataire, est un honnête homme, il a une

bonne figure,--même l'air un peu bête;--j'ai entendu dire que

les criminels n'ont jamais l'air bête. M. Buzon a une situation à

l'abri du soupçon.

Cependant!--Je ne sais pas, moi, si je dois garder l'argent de

ce monsieur!... Oh! j'ai eu tort. Je suis un petit mendiant.

«Dis, mademoiselle Balandreau, tu le lui rapporteras, je t'en

prie! tu diras que je l'ai pris sans savoir...»

Et je n'ai pas de cesse que je ne l'aie entraînée par sa robe

jusque devant la porte du monsieur «au rognon».

Je suis caché dans un coin et je regarde si elle entre.

Quand elle sort, elle me dit: «C'est fait», et elle m'embrasse en

se frottant le nez plusieurs fois.

«Mais tu pleures!

--Cher petit! fait-elle en ne cachant plus ses larmes et en

s'essuyant les yeux. Le brave homme, il ne voulait pas reprendre

la pièce. Je lui ai dit qu'il le fallait. Je pleure. Est-ce que je

pleure?... C'est de voir que tu as fait cela, toi, tout petit!

Déjà si fier...»

Elle s'éponge le nez et les cils.

Moi, j'ai envie de jeter des pierres dans les carreaux en m'en

allant; un peu plus, je lui en casserais pour ses cinq francs.

À cheval!

Mon oncle m'attend demain. Quelques-uns de ses paroissiens venus

pour la foire doivent repartir en bande; ils m'emmèneront. L'un

d'eux a justement acheté un cheval. Je le monterai et nous irons

en caravane à Chaudeyrolles.

Le rendez-vous est chez Marcelin.

Marcelin tient une auberge dans une rue du faubourg. Il a la

réputation à dix lieues à la ronde pour le vin blanc et les

grillades de cochon.

Il y a, quand on entre, une odeur chaude de fumier et de bêtes en

sueur qui avance, comme une buée, de l'écurie. Dans la salle où

l'on boit, on sent le piquant du vinaigre cuit, versé sur la

grillade, et qui mord les feuilles de persil.

Il y a aussi les émanations fortes du fromage bleu.

C'est vigoureux à respirer, et c'est plein de montant, plein de

bruit, plein de vie.

On dit des bêtises en patois, et l'on se verse le vin à rasades.

Je joue avec une paire de vieux éperons qui rôdent sur la table,

et je soupèse de gros bâtons cravatés de cuir: quelques-uns ont

une histoire qu'on raconte.--Il y a après le bout de la peau

d'huissier.

_Anyn!... _Il faut partir.

Le bruit que font les étriers en se cognant au moment où l'on

apporte les selles, le clic-clac des cuirs, le rongement du mors,

j'ai encore cela dans l'oreille, avec le nom de Baptiste, le

garçon d'écurie.

Je suis trop petit: on me plante et on raccourcit les courroies.

Encore, encore! J'ai les jambes si courtes. M'y voilà! On me met

rênes en mains.

«Tu feras comme ceci, comme cela. As-tu monté quelquefois?

--Non.

--Ça ne fait rien. _As pas peur!»_

Tout le monde est à cheval. Nous sommes cinq en me comptant. On

s'occupe à peine de moi. On me trouve assez grand, on me trouve

assez au courant pour me laisser seul. J'en suis si fier!

L'enfant · 第 15 / 53 题