M. Dropal, le médecin passe, on l'arrête. Que va-t-il dire?

Si par hasard ce n'était rien, que deviendrais-je?

Comment oser rentrer devant ma mère. Et les lapidés, que me

feront-ils?

Le médecin hoche la tête avec un «ah!» qui est triste. Je fais

l'évanoui pour mieux l'entendre.

«C'est grave, c'est grave!»

Dieu soit loué! Qu'on aille vite dire à ma mère que c'est grave,

pour qu'elle ne pense pas à me gronder et à me rosser!

C'était grave; je ne pouvais pas dire un mot. Plus de chance que

je ne méritais: on dit que j'ai la langue coupée! Comme c'est

commode! pas d'explication à donner; je serai malade pendant

longtemps probablement, et tout sera apaisé quand je serai guéri.

Je restai longtemps sans pouvoir parler, mais je ne parlai point

dès que je le pus.

Je voyais bien qu'à mesure que je guérissais, ma mère faisait des

additions.

«Déjà pour deux francs de diachylum[2]!»

Brave femme qui voulait l'économie dans son ménage, et n'oubliait

jamais les lois d'ordre, qui sont seules le salut des familles, et

sans lesquelles on finit par l'hôpital et l'échafaud.

Moi, je me désolais à l'idée que j'allais guérir!

J'appréhendais le moment où je serais à point pour être corrigé,

quoique je n'eusse pas besoin d'une roulée pour n'avoir pas envie

de recommencer; je ne me sentais pas la moindre inclination pour

un nouveau siège, une nouvelle chute, un flot si terrible

d'émotions. J'aurais voulu que ma mère le sût, que mon père le

comprît, et l'on ne m'aurait peut-être pas frappé.

On ne me frappa pas--on fit pire.

On savait que je m'amusais chez les Fabre, on me punit par là.

Au surplus, il y avait longtemps que ma mère était jalouse et

honteuse; elle souffrait de me voir traîner dans un monde de

cordonniers, et depuis quelques semaines elle nourrissait le

projet de m'en détacher.

Seulement elle était bavarde, la mère Vingtras, et on l'écoutait

chez les Fabre. Avec leur bonhomie, ils croyaient peut-être

qu'elle leur était supérieure, cette dame à chapeau; en tout cas,

ils lui prêtaient une oreille complaisante, et l'on écartait la

poix et la colle avec politesse quand elle venait me chercher.

Elle voulait que son Jacques ne frayât plus avec les savetiers,

mais elle ne voulait pas perdre un auditoire.

Mon aventure de mardi gras lui permit de basculer la situation, de

ménager la chèvre et le chou.

Elle m'infligea comme punition de ne plus y retourner; elle ne se

brouilla point pourtant.

«Il faut punir Jacques, n'est-ce pas? Il faut le punir, mais il a

déjà assez souffert, le pauvre enfant.

--Oh oui, dit la mère Fabre qui pensait qu'une approbation--

même de savetière--, ferait pencher la balance du côté du pardon.

--Aussi je ne veux pas le battre.»

J'entendais la conversation, non pas que je l'écoutasse, mais

j'étais derrière la porte; ma mère le savait et voulait peut-être

que je l'entendisse. C'était la première sortie: j'étais encore

assez faible, mal recousu, nourri depuis quinze jours de bouillon

un peu pâle; ma mère savait que trop de suc fait plus de mal que

de bien, et qu'on grise les veines avec du jus de vache comme avec

du jus de raisin--car c'était de la vache.--«C'est plus

tendre, disait-elle, la vache pour les enfants, le boeuf pour les

grandes personnes.»

J'étais donc soutenu seulement par un peu de vache détrempée;

j'avais encore le détraquement de la chute, et ma tête me semblait

vide comme un globe: il me restait peu de sang; ce qui en restait

fit un tour, monta vers les joues creuses, et je les sentais qui

brûlaient.

«On ne voulait pas me battre!»

On voulait faire plus.

«Je ne veux pas le battre, reprit ma mère, mais comme je sais

qu'il se plaît bien avec vos fils je l'empêcherai de les voir; ce

sera une bonne correction.»

Les Fabre ne répondaient rien,--les pauvres gens ne se croyaient

pas le droit de discuter les résolutions de la femme d'un

professeur de collège, et ils étaient au contraire tout confus de

l'honneur qu'on faisait à leurs gamins, en ayant l'air de dire

qu'ils étaient la compagnie que Jacques, qui apprenait le latin,

préférait.

Je compris leur silence, et je compris aussi que ma mère avait

deviné où il fallait me frapper, ce qui faisait mal à mon âme.

J'ai quelquefois pleuré étant petit; on a rencontré, on

rencontrera des larmes sur plus d'une page, mais je ne sais

pourquoi je me souviens avec une particulière amertume du chagrin

que j'eus ce jour-là. Il me sembla que ma mère commettait une

cruauté, était méchante.

Tout malade encore, presque estropié, enfermé depuis des semaines

dans une chambre avec la souffrance et la fièvre, j'avais besoin

de causer à des enfants comme moi, de leur demander des nouvelles,

et de leur raconter mon histoire.

Ils avaient eu l'air bon comme tout, en venant à moi dans

l'escalier, et m'avaient dit avec affection: «Comme tu es

pâle!...» Il y avait dans leur voix de l'émotion, presque de

l'amitié. Braves petits garçons, saine nichée de savetiers,

marmaille au bon coeur! Je les aimais bien. Ma mère aurait mieux

faire de me battre et de me laisser les revoir quand mon bras fut

guéri.

11

Le lycée

Mon père était donc professeur de septième, professeur

élémentaire, comme on disait alors.

J'étais dans sa classe.

Jamais je n'ai senti une infection pareille. Cette classe était

près des latrines, et ces latrines étaient les latrines des

petits!

Pendant une année j'ai avalé cet air empesté. On m'avait mis près

de la porte parce que c'était la plus mauvaise place, et en ma

qualité de fils de professeur, je devais être à l'avant-garde, au

poste du sacrifice, au lieu du danger...

À côté de moi, un petit bonhomme qui est devenu un haut

personnage, un grand préfet, et qui à cette époque-là était un

affreux garnement, fort drôle du reste, et pas mauvais compagnon.

Il faut bien qu'il ait été vraiment un bon garçon, pour que je ne

lui aie pas gardé rancune de deux ou trois brûlées que mon père

m'administra, parce qu'on avait entendu de notre côté un bruit

comique, ou qu'il était parti d'entre nos souliers une fusée

d'encre. C'était mon voisin qui s'en payait.

Chaque fois que je le voyais préparer une farce, je tremblais; car

s'il ne se dénonçait pas lui-même par quelque imprudence, et si sa

culpabilité ne sautait pas aux yeux, c'était moi qui la gobais;

c'est-à-dire que mon père descendait tranquillement de sa chaire

et venait me tirer les oreilles, et me donner un ou deux coups de

pied, quelquefois trois.

Il fallait qu'il prouvât qu'il ne favorisait pas son fils, qu'il

n'avait pas de préférence. Il me favorisait de roulées magistrales

et il m'accordait la préférence pour les coups de pied au

derrière.

Souffrait-il d'être obligé de taper ainsi sur son rejeton?

Peut-être bien, mais mon voisin, le farceur, était fils d'une

autorité.--L'accabler de pensums, lui tirer les oreilles,

c'était se mettre mal avec la maman, une grande coquette qui

arrivait au parloir avec une longue robe de soie qui criait, et

des gants à trois boutons, frais comme du beurre.

Pour se mettre à l'aise, mon père feignait de croire que j'étais

le coupable, quand il savait bien que c'était l'autre.

Je n'en voulais pas à mon père, ma foi non! je croyais, je sentais

que ma peau lui était utile pour son commerce, son genre

d'exercice, sa situation,--et j'offrais ma peau.--Vas-y, papa!

Je tenais tant bien que mal ma place (empoisonnée) dans ce milieu

de moutards malins, tout disposés à faire souffrir le fils du

professeur de la haine qu'ils portaient naturellement à son père.

Ces roulées publiques me rendaient service; on ne me regardait pas

comme un ennemi, on m'aurait plaint plutôt, si les enfants

savaient plaindre!

Mon apparence d'insensibilité d'ailleurs ne portait pas à la

pitié; je me garais des horions tant bien que mal et pour la

forme; mais quand c'était fini, on ne voyait pas trace de peur ou

de douleur sur ma figure. Je n'étais de la sorte ni un _patiras

_ni un pestiféré; on ne me fuyait pas, on me traitait comme un

camarade moins chançard qu'un autre et meilleur que beaucoup,

puisque jamais je ne répondais: «Ça n'est pas moi.» Puis j'étais

fort, les luttes avec Pierrouni m'avaient aguerri, j'avais du

_moignon_, comme on disait en raidissant son bras et faisant

gonfler son bout de biceps. Je m'étais battu,--_j'y avais fait_

avec Rosée qui était le plus fort de la cour des petits. On

appelait cela _y faire_. «Veux-tu _y faire_, en sortant de

classe?»

Cela voulait dire qu'à dix heures cinq ou à quatre heures cinq, on

se proposait de se flanquer une trépignée dans la cour du Coq-Rouge,

une auberge où il y avait un coin dans lequel on pouvait se

battre sans être vu.

J'avais infligé à Rosée quelques atouts qui avaient fait du bruit

--sur son nez et au collège.--Songez donc! j'avais

l'autorisation de mon père.

Il avait eu vent de la querelle--pour une plume volée--et vent

de la provocation.

Rosée ne tenait par aucun fil à l'autorité. Il y avait plus; son

oncle, conseiller municipal, avait eu maille à partir avec

l'administration. Je pouvais _y faire_.

Et à chaque coup de poing que je lui portais, à ce malheureux, je

me figurais que je semais une graine, que je plantais une

espérance dans le champ de l'avancement paternel.

Grâce à cette bonne aventure, j'échappai au plus épouvantable des

dangers, celui d'être--comme fils de professeur--persécuté,

isolé, cogné. J'en ai vu d'autres si malheureux!

Si cependant mon père m'avait défendu de me battre; si Rosée eût

été le fils du maire; s'il avait fallu, au contraire, être

battu?...

On doit faire ce que les parents ordonnent; puis c'est leur pain

qui est sur le tapis. Laisse-toi moquer et frapper, souffre et

pleure, pauvre enfant, fils du professeur...

Puis les principes!

«Que deviendrait une société, disait M. Beliben, une société

qui... que... Il faut des principes... J'ai encore besoin d'un

haricot...»

J'eus la chance de tomber sur Rosée.

Où qu'il soit dans le monde, s'il est encore vivant, que son nez

reçoive mes sincères remerciements:

_Calice à narines, sang de mon sauveur,_

_Salutaris nasus, encore un baiser!_

... J'ai été puni un jour: c'est, je crois, pour avoir roulé sous

la poussée d'un grand, entre les jambes d'un petit pion qui

passait par là, et qui est tombé derrière par-dessus tête! Il

s'est fait une bosse affreuse, et il a cassé une fiole qui était

dans sa poche de côté; c'est une topette de cognac dont il boit--

en cachette, à petits coups, en tournant les yeux. On l'a vu: il

semblait faire une prière, et il se frottait délicieusement

l'estomac.--Je suis cause de la topette cassée, de la bosse qui

gonfle... Le pion s'est fâché.

Il m'a mis aux arrêts;--il m'a enfermé lui-même dans une étude

vide, a tourné la clef, et me voilà seul entre les murailles

sales, devant une carte de géographie qui a la jaunisse, et un

grand tableau noir où il y a des ronds blancs et la binette du

censeur.

Je vais d'un pupitre à l'autre: ils sont vides--on doit nettoyer

la place, et les élèves ont déménagé.

Rien, une règle, des plumes rouillées, un bout de ficelle, un

petit jeu de dames, le cadavre d'un lézard, une agate perdue.

Dans une fente, un livre: j'en vois le dos, je m'écorche les

ongles à essayer de le retirer. Enfin, avec l'aide de la règle, en

cassant un pupitre, j'y arrive; je tiens le volume et je regarde

le titre: ROBINSON CRUSOÉ.

Il est nuit.

Je m'en aperçois tout d'un coup. Combien y a-t-il de temps que je

suis dans ce livre?--quelle heure est-il?

Je ne sais pas, mais voyons si je puis lire encore! Je frotte mes

yeux, je _tends _mon regard, les lettres s'effacent, les lignes se

mêlent, je saisis encore le coin d'un mot, puis plus rien.

J'ai le cou brisé, la nuque qui me fait mal, la poitrine creuse;

je suis resté penché sur les chapitres sans lever la tête, sans

entendre rien, dévoré par la curiosité, collé aux flancs de

Robinson, pris d'une émotion immense, remué jusqu'au fond de la

cervelle et jusqu'au fond du coeur; et en ce moment où la lune

montre là-bas un bout de corne, je fais passer dans le ciel tous

les oiseaux de l'île, et je vois se profiler la tête longue d'un

peuplier comme le mât du navire de Crusoé! Je peuple l'espace vide

de mes pensées, tout comme il peuplait l'horizon de ses craintes;

debout contre cette fenêtre, je rêve à l'éternelle solitude et je

me demande où je ferai pousser du pain...

La faim me vient: j'ai très faim.

Vais-je être réduit à manger ces rats que j'entends dans la cale

de l'étude? Comment faire du feu? J'ai soif aussi. Pas de bananes!

Ah! lui, il avait des limons frais! Justement j'adore la limonade!

Clic, clac! on farfouille dans la serrure.

Est-ce Vendredi? Sont-ce des sauvages?

C'est le petit pion qui s'est souvenu, en se levant, qu'il m'avait

_oublié_, et qui vient voir si j'ai été dévoré par les rats, ou si

c'est moi qui les ai mangés.

Il a l'air un peu embarrassé, le pauvre homme!--Il me retrouve

gelé, moulu, les cheveux secs, la main fiévreuse; il s'excuse de

son mieux et m'entraîne dans sa chambre, où il me dit d'allumer un

bon feu et de me réchauffer.

Il a du thon mariné dans une timbale «et peut-être bien une goutte

de je ne sais quoi, par là dans un coin, qu'un ami a laissée il y

a deux mois».

C'est une topette d'eau-de-vie, son péché mignon, sa marotte

humide, son dada jaune.

Il est forcé de repartir, de rejoindre sa division. Il me laisse

seul, seul avec du thon,--poisson d'Océan,--la goutte--salut

du matelot--et du feu,--phare des naufragés.

Je me rejette dans le livre que j'avais caché entre ma chemise et

ma peau, et je le dévore--avec un peu de thon, des larmes de

cognac--devant la flamme de la cheminée.

Il me semble que je suis dans une cabine ou une cabane, et qu'il y

a dix ans que j'ai quitté le collège; j'ai peut-être les cheveux

gris, en tout cas le teint hâlé.--Que sont devenus mes vieux

parents? Ils sont morts sans avoir eu la joie d'embrasser leur

enfant perdu? (C'était l'occasion pourtant, puisqu'ils ne

l'embrassaient jamais auparavant.) Ô ma mère! ma mère!

Je dis: «ô ma mère!» sans y penser beaucoup, c'est pour faire

comme dans les livres.

L'enfant · 第 11 / 53 题