J'ai eu bien des émotions au Breuil.
On a planté une tente de toile comme une grosse toupie renversée,
et, en allant faire une commission, j'ai vu par-là un grand nègre.
C'est le cirque Bouthors, qui vient s'installer dans la ville.
Ils ont un éléphant et un chameau, une bande de musiciens à shakos
et à tuniques rouges, avec des parements d'or et des épaulettes
comme des pâtés.
Ils ont fait le tour de la ville en battant de la grosse caisse;
les écuyères sont en amazones et les écuyers en généraux.
Les paysans regardaient, la bouche ouverte; les gamins suivaient
en trottant.
Une écuyère a laissé tomber sa cravache.
Nous nous sommes jetés dix pour la ramasser, et on s'est battu à
qui la rendrait. L'écuyère riait; son oeil a rencontré le mien; et
j'ai senti comme quand ma tante de Bordeaux m'embrassait...
J'veux _la_ revoir, _cette femme_!
Puis je reverrai aussi le chameau et l'éléphant.
Sur l'affiche on les montre qui se mettent à genoux, dansent sur
deux jambes, débouchent des bouteilles--avec un clown bariolé
qui fait le saut périlleux par-dessus.
Je les ai revus, tous; et même le clown m'a donné, en se jetant,
par farce, sur le parterre, un coup de tête dans l'estomac.
«C'est sur moi qu'il est tombé!
--Pas vrai, sur moi!
--À preuve qu'il m'a laissé du blanc sur ma veste!
--Il ne t'a pas écorché, toi,--j'ai du rouge à la joue, c'est
lui qui m'a fait ça!»
Et de là, dispute à qui a été bousculé, blanchi, ensanglanté par
le clown!
Au tour de l'écuyère!
Elle arrive!--Je ne vois plus rien! Il me semble qu'elle me
regarde...
Elle crève les cerceaux, elle dit: Hop! hop!
Elle encadre sa tête dans une écharpe rose, elle tord ses reins,
elle cambre sa hanche, fait des poses; sa poitrine saute dans son
corsage, et mon coeur bat la mesure sous mon gilet.
«Qu'est-ce que tu as donc, Jacques, tu es blanc comme le clown!»
Je suis amoureux de Paola!--c'est le nom de l'écuyère.
J'ai envie de la voir encore. Il le faut! Mais je n'ai pas les dix
sous, prix des troisièmes.
J'irai tout de même.
Je me fais beau, je prends en cachette dans l'armoire mon gilet
des dimanches, je mets des manchettes de ma mère et je pars pour
le Breuil, en disant que je vais jouer chez le petit Grélin.
Il fait nuit. Je traverse la place toute noire, jusqu'à ce que
j'aperçoive les lampions qui brûlent rouge dans la brume. La
musique est rentrée dans l'intérieur; on a commencé. J'entends
claquer la chambrière à travers la toile qui sert de mur.
_Elle_ est là!
Je n'ai pas dix sous, rien, rien!... que mon amour.
Je fais le tour du manège, je colle mon oeil à des fentes, je me
dresse sur mes orteils, à m'en casser les ongles; pas un trou pour
mon regard de flamme!
Par ici...
Par ici la toile est plus courte. Elle est déchirée près du
poteau, et en déchirant encore un peu...
J'ai élargi la déchirure, mis le pied--je veux dire passé la
tête--dans le chemin qui conduit à l'écurie.
Je suis à plein ventre par terre, dans la boue, et je me glisse
comme un voleur, comme un assassin, la nuit, dans un cirque
habité!
M'y voici! Je rampe sous les planches, je me racle au poteau, je
me fais des écorchures aux mains; mon nez, qui s'est aplati contre
un madrier, ne donne plus signe de vie; je ne le sens plus, j'ai
peur de l'avoir perdu en route; ce que je tiens n'y ressemble
guère; mais encore un effort, encore une blessure, et je pourrai
_la_ voir en passant derrière cette grosse bonne.
Je vais grimper!... Je grimpe,--un point d'appui me manque... je
me raccroche à ce que je trouve...
Un cri!... tumulte!
Une femme serre ses jupes, appelle au secours!
On croit que le cirque s'écroule!
J'ai pris la bonne à pleine chair, je ne sais où; elle a cru que
c'était le singe ou la trompe égarée de l'éléphant.
On me prend moi-même par la peau de ce qu'on peut, on me pousse
comme du crottin dans l'écurie, on m'interroge, je ne réponds pas!
On m'entoure. ELLE est là près de moi. ELLE! Je l'entends, mais je
ne peux pas la voir à cause de mon nez qui gonfle.
Je me retrouve à temps à la maison pour m'entendre avec madame
Grélin, qui m'empêchera d'être fouetté,--(oh! Paola!) et à qui
je dis tout,--tout, moins le secret de mon amour! Compromettre
une femme! J'ai tout mis sur le compte du chameau, qui a bon dos,
et de l'éléphant dont on a soupçonné la trompe.
Et quand quelquefois je tâche de me rappeler le Breuil, c'est
toujours Paola et le gras de la bonne que la mémoire empoigne. Le
Breuil tient dans ce cirque, sous ce maillot et cette jupe...
9
Saint-Étienne
Mon père a été appelé comme professeur de septième à Saint-Étienne,
par la protection d'un ami. Il a dû filer _dare-dare_.
Ma mère et moi, nous sommes restés en arrière, pour arranger les
affaires, emballer, etc., etc.
Enfin nous partons. Adieu le Puy!
Nous sommes dans la diligence; il fait froid, c'est en décembre.
Nous avons pour compagnons de route un commis voyageur, une grosse
femme et un petit vieux.
La grosse femme a une poitrine comme un ballon, avec une
échancrure dans la robe qui laisse voir un V de chair blanche,
douce à l'oeil et qui semble croquante comme une cuisse de noix.
Elle a des yeux dans le genre de ceux de ma tante, avec des cils
très longs.
Une plaisanterie--à laquelle je ne comprends rien--dite par le
commis voyageur, lui écarte les lèvres et lui arrache un bon gros
rire. À partir de ce moment-là, ils ne font plus que rigoler et
ils se donnent même des tapes, au grand scandale de ma mère, qui
s'écarte et manque de m'écraser dans mon coin, à la grande joie du
petit vieux qui se frotte les mains et cligne de l'oeil en
branlant la tête.
Quand on arrive aux relais, ils descendent ensemble et je les vois
à travers les fenêtres de l'auberge qui se passent les radis--
toujours en riant--et s'allongent des coups de coude.
Le commis voyageur offre à la grosse un bouquet qu'un mendiant lui
a vendu et demande qu'elle le fourre dans son corsage; elle finit
par mettre le bouquet où il veut.
Comme elle est plus gaie que ma mère, celle-là!
Que viens-je de dire?... Ma mère est une sainte femme qui ne rit
pas, qui n'aime pas les fleurs, qui a son rang à garder,--son
honneur, Jacques!
Celle-ci est une femme du peuple, une marchande (elle vient de le
dire en remontant dans sa voiture); elle va à Beaucaire pour
vendre de la toile et avoir une boutique à la foire. Et tu la
compares à ta mère, jeune Vingtras!
Nous arrivons à Saint-Étienne.
Il fait nuit; mon père n'est pas là pour nous recevoir.
Nous attendons debout entre les malles. Il y a de la neige plein
les rues et je regarde l'ombre des réverbères se détacher sur ce
blanc cru. Ma mère fouille la place d'un oeil qui lance des
éclairs; elle va et vient, se mord les lèvres, se tord les mains,
fatigue les employés de questions éternelles.
On lui demande si elle veut entrer ou sortir, se tenir dans le
bureau ou sur le pavé, si elle persistera longtemps avec ses
malles à encombrer la porte.
«J'attends mon mari qui est professeur au lycée.»
Ils ont l'air de s'en moquer un peu!
Je voudrais bien rester dans le bureau; j'ai les pieds gelés, les
doigts engourdis, le nez qui me cuit. J'en fais part à ma mère.
«Jacques!»
Un «Jacques» qui inaugure mal notre entrée dans cette ville--et
elle marmotte entre ses dents qui claquent:
«Il laisserait sa mère crever de froid, tenez, tandis qu'il se
rôtirait les cuisses!»
Mais elle peut se rôtir les jambes aussi! Rien ne l'empêche,
puisqu'on lui a demandé si elle voulait se mettre près du feu.
Mon père arrive tout essoufflé.
«Je suis en retard... (Il s'essuie le front.) Vous avez fait un
bon voyage?» (Il tend les bras vers ma mère et la manque.)
Il se retourne vers moi.
«Ah! voilà Jacques!
--Crois-tu pas que je t'en aurais amené un autre?» dit ma mère.
Mon père dit: «Non, non!»--c'est-à-dire--il ne sait plus trop.
Il va pour m'embrasser à mon tour, il me rate; comme il a raté ma
mère. Pas de chance pour les embrassades, pas de veine pour les
baisers.
«J'étais avec l'économe, M. Laurier, tu sais... Je croyais que la
diligence...»
On ne lui répond rien, rien, rien!
Nous prenons un fiacre pour nous rendre à la maison.
Du silence tout le long de la route, du silence et de la neige.
Mon père regarde à la portière, ma mère s'est accroupie dans un
coin, je suis au milieu, n'osant bouger de crainte qu'on n'entende
tourner mes os, virer ma tête. Je tourmente du bout du doigt un
gland de parapluie; à ce moment le parapluie m'échappe--je me
penche pour le rattraper; mon père se tournait--_pan! _--Nous
nous cognons--nous nous relevons comme deux Guignols!--Encore
un faux mouvement--_pan, pan! _--c'est en mesure.
Le sourire jaune reparaît sur la face de mon père; des changements
visibles s'opèrent sur la mienne. C'était la lutte de l'oeuf dur
contre l'oeuf mollet. Mon père a pu supporter le choc et il
sourit.--Bonne nature! Mais moi j'ai une bosse qui enfle, c'est
pesant comme une maison. Mon père étend sa main dans l'obscurité,
pour tâter, et aussi parce que mon front a l'air d'avancer et va
le gêner tout à l'heure; il étend la main, c'est mon nez qu'il
attrape; il croit de son devoir, plus paternel et plus gracieux,
plus conforme à sa dignité ou meilleur à ma santé de rester un
instant sur ce nez qu'il a l'air de bénir ou de consulter.
De ma mère on ne voit rien, on n'entend rien, qu'un grincement de
soie: ce sont ses ongles qui en veulent à sa ceinture.
Ce grincement dans le silence a quelque chose de terrible. Pour
des augures, c'eût été un présage; pour mon pauvre père, c'en
était un aussi; il annonçait des malheurs. Il devait nous en
arriver au moins un, en effet, dans cette ville que traversait,
neigeuse et triste, notre fiacre muet.
La maison où la voiture nous descend fait le coin de la rue.
L'entrée est misérable, avec des pierres qui branlent sur le
seuil, un escalier vermoulu et une galerie en bois moisi à
laquelle il manque des membres.
Nous faisons trembler ce bois sous nos mains, ces pierres sous nos
pieds--ce qui gêne tout le monde. Il semblait qu'on devait
rester muet jusqu'à la fin des siècles. Mon père fait l'affairé.
«Passe devant, dit-il. Il y a une marche ici. Prends garde, un
trou là. Tiens-toi à la rampe.»
Il joue avec la clef pendue à son petit doigt; le geste est isolé
et saugrenu comme un geste de bébé.
Je traînais le parapluie.
Ordinairement, quand je laisse ce parapluie piquer la robe ou
cogner le flanc de ma mère, c'est du «maladroit» par-ci, du
«nigaud» par-là; elle crie, je reçois une gifle.
Je donnerais beaucoup pour recevoir une gifle; ma mère est
contente quand elle me donne une gifle,--cela l'émoustille,
c'est le frétillement du hoche-queue, le plongeon du canard,--
elle s'étire et rencontre la joue de son fils. Quelle joie pour
une mère de le sentir à sa portée et de se dire: c'est lui, c'est
mon enfant, mon fruit, cette joue est à moi,--clac!
Mais non.
Elle a les bras croisés et les garde cachés sous son châle...
Allons! Elle n'est pas disposée à la bonne humeur.
Mon père use un tas d'allumettes; elles se cassent et font un
petit bruit sec qui est tout ce qu'on entend devant cette porte
fermée, dans le corridor que glace le vent, avec ma mère et moi
contre le mur comme des habits de la Morgue.
Jamais moment ne m'a paru plus long.
Enfin une des chimiques prend, et mon père peut introduire la clef
dans la serrure...
Nous entrons dans une pièce immense où arrive, par des croisées
énormes, la lumière d'un réverbère qui clignote dans la rue.
Elle tombe en plein sur ma mère, qui se tient immobile et muette,
avec la rigidité d'une morte, l'insensibilité d'un mannequin et la
solennité d'un revenant.
....................................
Mais je sauve toujours les situations avec ma tête ou mon
derrière, mes oreilles qu'on tire ou mes cheveux qu'on arrache, en
glissant, m'accroupissant ou roulant, comme l'ahuri des
pantomimes, comme l'_innocent _des escamoteurs.
Je me sens tout d'un coup dégringoler, je tombe!
Il y avait une pelure d'orange sous mon talon; ce dont on
s'aperçoit en se penchant vers moi, comme sur un problème. Je
déconcerte les mathématiciens par l'imprévu de mes opérations.--
C'est ma mère tout d'un coup rappelée à l'amour de son fils, par
cette chute à tournure de mystification, qui remarque la première
cette peau d'orange.
Elle croise ses bras et avance sur mon père:
«On mange donc des oranges ici, on mange des oranges!...»
Et elle trépigne, trépigne... Je ne sais ce que cela veut dire.
Je suis à terre, forcé de lever la tête pour voir tout ce qui se
passe; ma situation d'historiographe ressemble à celle d'un
cul-de-jatte qu'on a porté là et laissé tomber comme un sac trop
lourd.
Je ne veux pourtant pas mourir à cette place! Puis je ne dois pas
écouter ma mère qui est debout, dans cette position indifférente,
m'isolant d'elle avec l'apparence du mépris; Jacques, tu as trop
tardé déjà!
Relève-toi, et mets-toi entre le discours de ta mère et l'effroi
de ton père. Relève-toi, fils ingrat.
Mais non, non!
J'ai voulu bouger... je ne puis...
Je suis tombé sur une gravure et j'ai cassé le verre.
On est forcé de reconnaître des lésions affligeantes, et quelques
gouttes de sang qui traînent sur le plancher servent de prétexte à
mon père--et à ma mère aussi--pour entrer dans des mouvements
nouveaux. J'en tressaille d'aise (autant que je puis tressaillir
sans trop de souffrance, entendons-nous). Mais je suis bien
content tout de même d'avoir dérangé ce silence, _cassé la glace_,
et ma famille en arrache les morceaux.
On me lave comme une pépite; on me sarcle comme un champ.
L'opération est minutieuse et faite avec conscience.
Dans le hasard de l'échenillage, les mains se rencontrent, les
paroles s'appellent; on se réconcilie sournoisement sur ma
blessure, et je crois même que mon père fait traîner le sarclage
pour laisser à la colère de sa femme le temps de tomber tout à
fait. Je saigne bien un peu; je suis tantôt à quatre pattes,
tantôt sur le ventre, suivant qu'ils l'ordonnent et que les
piquants se présentent; mais je sens que j'ai rendu service à ma
famille, et cela est une consolation, n'est-ce pas?
Au lieu de pousser tant de haricots dans les coins, pourquoi
M. Beliben ne dirait-il pas: «Voyez si Dieu est fin et s'il est
bon! que lui a-t-il fallu pour raccommoder l'époux et l'épouse qui
se fâchaient? Il a pris le derrière d'un enfant, du petit
Vingtras, et en a fait le siège du raccommodement.»
On pouvait me montrer dans les cours de philosophie ou de
catéchisme.
J'en fus malade, j'eus la fièvre. Mais l'orage avait été apaisé:
on s'explique sur la peau d'orange, avec calme; on donna une
raison pour l'arrivée tardive à la diligence; on mit les
compresses sur la colère; on m'en mit aussi ailleurs.
On s'expliqua sur la peau d'orange, mais il paraît qu'il y avait
un mystère, tout de même...
Mon père avait menti en disant que M. Laurier l'avait retenu; je
le sus en l'entendant causer avec un collègue, qui vint le voir, à
un moment où ma mère, fatiguée par le voyage, l'attente, l'orage
et surtout l'échenillage, faisait un somme.
«Vous direz ceci, je dirai cela. Nous préviendrons Chose.--
Pourvu qu'_elles_ ne s'avisent pas de nous reconnaître dans la
rue.--Il n'y a pas de danger, au moins?»
J'entendais tout de mon lit, où je reposais à plat ventre, un peu
de côté, par instants, et je me demandais ce que ce _elles_
signifiait.
10
Braves gens
Je pourrais à peine dire comment était fait l'appartement dans
lequel nous entrâmes, ainsi que je l'ai conté, avec bris de cadre,
clignotement de réverbère et raccommodement posthume--si
posthume est le mot.
À peine étions-nous installés, qu'un grand événement arriva.
Ma mère dut repartir pour recueillir ou soigner une succession,--
celle de la tante Agnès peut-être, et je restai seul avec mon
père.
C'est une vie nouvelle,--il n'est jamais là, je suis libre, et
je vis au rez-de-chaussée avec les petits du cordonnier et ceux de
l'épicière.
J'adore la poix, la colle, le tire-fil: j'aime à entendre le
tranchet passer dans le gras du cuir et le marteau tinter sur le
veau neuf et la pierre bleue.
On s'amuse dans ce tas de savates, et le grand frère ressemble à
mon oncle Joseph. Il est compagnon du Devoir aussi, il a un grade,
et quelquefois c'est moi qui attache les rubans à sa canne et
brosse sa redingote de cérémonie. Les jours ordinaires, il me
laisse planter des clous et prendre des coins de maroquin rouge.
Je suis presque de la famille. Mon père m'a mis en pension chez
eux; il dîne je ne sais où, au collège sans doute, avec les
professeurs d'élémentaires. Moi, j'avale des soupes énormes, dans
des écuelles ébréchées, et j'ai ma goutte de vin dans un gros
verre, quand on mange le _chevreton_.
Ils sont heureux dans cette famille!--c'est cordial, bavard, bon
enfant: tout ça travaille, mais en jacassant; tout ça se dispute,
mais en s'aimant.
On les appelle les Fabre.
L'autre famille du rez-de-chaussée, les Vincent, sont épiciers.
Madame Vincent est une rieuse. Je les trouve tous gais, les gens
que je vois et que ma mère méprise parce qu'ils sont paysans,
savetiers ou peseurs de sucre.
Madame Vincent n'est pas avec son mari. On ne l'a vu qu'une fois,
vêtu en Arabe, avec un burnous blanc, mais il n'est resté que deux
heures, et est reparti.
Il paraît qu'ils sont séparés--judiciairement, je ne sais pas ce
que c'est--et il vit en Afrique, en _Algère_, dit Fabre.
Il était venu pour chercher un de ses fils. Madame Vincent, qui
rit toujours, ne riait pas ce jour-là! Il s'en fallait de tout; on
l'entendait qui disait: «Non; non», d'une voix dure, à travers la
porte--et le petit Vincent qui pleurait:
«Je veux rester avec maman!
--Je te donnerai un cheval, avec un pistolet comme celui là.»
Un pistolet! un cheval!
Si mon père m'avait promis cela, et, en plus de m'emmener loin de
ma mère! s'il m'avait pris avec lui, sans la redingote à olives et
le chapeau tuyau de poêle, quel soupir de joie j'aurais poussé!--
à la porte seulement--de peur que ma mère ne m'entendît et ne
voulût me reprendre!... Oh! oui, je serais parti!
Le petit Vincent, au contraire, pleurait et s'accrochait aux
jupes.
Il y eut encore du bruit... le père qui se fâchait, la mère qui
parlait plus haut et l'enfant qui sanglotait... puis la porte
s'ouvrit, le burnous blanc passa. Il ne reparut plus.
Il me fit de la peine tout de même. Je le vis qui se cachait au
coin de la rue; il regardait la maison d'où il sortait, où étaient
sa femme, son enfant; il resta un long moment, l'air triste, et je
crus m'apercevoir qu'il pleurait.
Je trouve des pères qui pleurent, des mères qui rient; chez moi,
je n'ai jamais vu pleurer, jamais rire; on geint, on crie. C'est
qu'aussi mon père est un professeur, un homme du monde, c'est que
ma mère est une mère courageuse et ferme qui veut m'élever comme
il faut.
Les Vincent, les Fabre et le petit Vingtras forment une colonie
criarde, joueuse, insupportable.
«Vous êtes insupportables, Jacques, Ernest...»
C'est la mère Vincent qui veut faire la méchante et qui ne peut
pas; c'est le père Fabre qui le dit faiblement, avec un doux
sourire de vieux.
«Insupportables! Ah! si je vous y reprends!»
On nous y reprend sans cesse, et on nous supporte toujours.
Braves gens! Ils juraient, sacraient, en lâchaient de salées; mais
on disait d'eux: «Bons comme le bon pain, honnêtes comme l'or.» Je
respirais dans cette atmosphère de poivre et de poix, une odeur de
joie et de santé; ils avaient la main noire, mais le coeur dessus;
ils balançaient les hanches et tenaient les doigts écarquillés,
parlaient avec des velours et des cuirs;--c'est le métier qui
veut ça, disait le grand Fabre. Ils me donnaient l'envie d'être
ouvrier aussi et de vivre cette bonne vie où l'on n'avait peur ni
de sa mère ni des riches, où l'on n'avait qu'à se lever de grand
matin, pour chanter et taper tout le jour.
Puis, on avait de belles alènes pointues. On voyait luire sous la
main le museau allongé d'une bottine, le talon cambré d'une botte,
et l'on tripotait un cirage qui sentait un peu le vinaigre et
piquait le nez.
Braves gens!
Ils ne battaient pas leurs enfants--et ils faisaient l'aumône.
Ce n'était pas comme chez nous.
Pendant toute mon enfance, j'ai entendu ma mère dire qu'il ne
fallait pas donner aux pauvres: que l'argent qu'ils recevaient,
ils l'allaient boire, que mieux valait jeter un sou dans la
rivière, qu'au moins il ne roulait pas au cabaret. Je n'ai jamais
pu cependant voir un homme demander un sou pour acheter du pain,
sans qu'il me tombât du chagrin sur le coeur, comme un poids.
Mais comment cela se fait-il cependant?
Madame Vincent était contente quand son fils tirait un des sous de
sa petite bourse pour le mettre dans la main d'un malheureux. Elle
embrassait Ernest et disait: «Il a bon coeur!»
Madame Vincent voulait donc le malheur de son fils? Elle l'aimait
pourtant, sans cela elle l'aurait donné à l'homme au burnous
blanc.
Ah! elles me troublaient un peu, les braves femmes, la mère
Vincent et la mère Fabre! Heureusement cela ne durait pas et ne
tenait pas une minute quand j'y réfléchissais.
Elles n'osaient pas battre leur enfant, parce qu'elles auraient
souffert de le voir pleurer! Elles lui laissaient faire l'aumône,
parce que cela faisait plaisir à leur petit coeur.
Ma mère avait plus de courage. Elle se sacrifiait, elle étouffait
ses faiblesses, elle tordait le cou au premier mouvement pour se
livrer au second. Au lieu de m'embrasser, elle me pinçait;--vous
croyez que cela ne lui coûtait pas!--Il lui arriva même de se
casser les ongles. Elle me battait pour mon bien, voyez-vous. Sa
main hésita plus d'une fois; elle dut prendre son pied.
Plus d'une fois aussi elle recula à l'idée de meurtrir sa chair
avec la mienne; elle prit un bâton, un balai, quelque chose qui
l'empêchait d'être en contact avec la peau de son enfant, son
enfant adoré.
Je sentais si bien l'excellence des raisons et l'héroïsme des
sentiments qui guidaient ma mère, que je m'accusais devant Dieu de
ma désobéissance, et je disais bien vite deux ou trois prières
pour m'en disculper. Malheureusement, j'avais très peu de temps à
moi, et mes _mea culpa_ restaient en l'air parce qu'Ernest,
Charles ou Barnabé, un Vincent ou un Fabre, m'appelait pour une
glissade, une promenade ou une bourrade, à propos de bottes ou de
marmelade; il y avait toujours quelque tonneau, quelque baquet,
quelque querelle ou quelque pot à vider pour aider la boutique ou
l'échoppe, le travail ou la rigolade.
Nous allions au second faire enrager la femme du plâtrier.
La plâtrière était une grande blonde, à l'air très doux, fort
propre,--un peu languissante;--elle nous laissait nous
engouffrer quelquefois dans sa chambre au milieu de nos jeux,
quand son mari n'était pas là; mais, dès qu'elle l'entendait, il
fallait descendre; elle fermait sa porte et ne reparaissait que
pour montrer une figure plus lasse et des hanches plus
languissantes encore. Elle parlait toujours à madame Vincent
d'avoir un enfant, «qu'elle avait peur que ce ne fût pas encore
pour cette fois, que cela désespérait son mari».
Si un des Fabre, celui de dix-huit ans, ou celui de vingt-trois,
passait à ce moment, elle se taisait; mais lui, en manière de
farce, jetait un mot qui la faisait rougir jusqu'à la racine de
ses cheveux pâles: elle essayait de sourire tout de même, mais
elle semblait doucement gênée.
«Vous avez du plâtre ici (il montrait une place blanche) et de
l'édredon là--(il enlevait une petite plume sur l'épaule, et
hochait la tête en rigolant).
--Ce M. Fabre!...
--Mais dame! dit-il un jour, on ne les trouve pas sous les
choux.»
J'étais là, quand il lâcha ce: «On ne les trouve pas sous les
choux.»
Le mot m'entra dans l'oreille comme une alène et s'y attacha comme
de la poix.
M'a-t-on égaré?
Ma mère est revenue. L'affaire d'héritage s'est arrangée, je ne
sais trop comment. Je suis retombé sous le fouet et je ne suis
plus libre que les jours où elle est absente par hasard.
Mais le mardi gras, la femme d'un collègue est venue la prendre à
l'improviste pour la consulter sur une toilette,--elle a tant de
goût!--et en même temps pour passer la journée. Ma mère n'a pas
eu le temps de m'enfermer. Je suis mon maître, un mardi gras!
Ce jour-là, c'est la coutume que dans chaque rue on élève une
pyramide de charbon, un bûcher en forme de meule, comme un gros
bonnet de coton noir avec une mèche à laquelle on met le feu le
matin.
On avait dit que ceux de la rue à côté devaient venir démolir
notre édifice; il y avait haine depuis longtemps entre les deux
rues. Un polisson, le fils de l'aubergiste du Lion-d'Or, propose
de faire sentinelle avec des pierres et une fronde dans la poche;
on a l'ordre de lancer la fronde si l'ennemi s'avance en masse et
de loin, de cogner avec la pierre dans sa main si l'on est surpris
et saisi.
Je suis de garde un des premiers.
Voilà que je crois reconnaître le petit Somonat, un de la rue
Marescaut, qui passe son nez derrière la porte de l'église...
Il me semble qu'il fait des signes; ils vont arriver en masse; je
serai débordé, tourné.--Que dira le fils de l'aubergiste, et
toute ma rue? Oserai-je y repasser, si je ne me défends pas en
héros?
Mon parti est pris: j'ai mon tas de pierres, je charge ma fronde
et je la fais claquer, en lançant au hasard du côté des Marescauts
une mitraille de cailloux, qui sifflent dans l'air et dont
j'entends le bruit contre les portes de bois, dans les volets
fermés! Je fouille à l'aventure comme on fouille avec le canon.--
Je me figure que je suis au siège d'Arbelles ou à Mazagran.--Si
j'avais un drapeau tricolore, je le planterais.--Cette histoire
d'Arbelles, nous l'avons traduite hier dans _Quinte-Curce_. Celle
de Mazagran est toute fraîche. On ne parle que de cela et du
capitaine Lelièvre.
Ah! l'on parlera de moi aussi,--nom de nom!
Je bombarde de pierres tout un quartier, au risque de tuer les
gens et d'interrompre l'existence normale d'une ville.
On sort des maisons et l'on regarde--pas trop--car je manie
toujours ma fronde, mais je commence à me demander comment finira
le siège.
J'ai entendu des carreaux tomber, j'ai vu un caillou entrer dans
une chambre; j'ai peut-être tué quelqu'un. On ne riposte pas! Je
me suis donc trompé; on n'attaquait point.--Je vais être pris,
jugé, mon père perdra sa place.
Que faire?
J'ai entendu dire que pour les cessations de feu on arborait le
drapeau blanc; j'ai mon mouchoir,--il est bleu.--Se retirer?
Je le puis peut-être, la place est déserte, en filant à gauche...
Je prends ma course.
Qu'ai-je donc? Je suis tombé. On m'entoure. J'ai le bras cassé.