Le dernier assaut.
Charles se jeta sur sa chaise et enferma le crucifix dans sa poitrine.
Il était fatigué de cette longue épreuve et de l’effort par lequel elle
s’était soudain terminée. Un bruit se fit entendre à la porte, et les
coups se succédèrent nombreux. Il n’y fit pas attention, et se contenta
de poser ses pieds sur le garde-feu en cachant son visage dans ses
mains. La sommation, tout d’abord, ne venait évidemment que d’un seul
individu, mais le retard de Charles à répondre donna à un second le
temps d’arriver, et bientôt il y eut une succession rapide de coups
alternatifs de deux personnes. Charles les laissait frapper. A la fin,
un des deux candidats rivaux à la présentation, plus hardi que l’autre,
ouvrit doucement la porte. Le second, qui, après sa chute, avait grimpé
en courant au haut de l’escalier, se précipita dans la chambre avant
lui, en s’écriant: «Un seul mot pour la Nouvelle Jérusalem[80].--Par
charité, répondit Charles, sans changer d’attitude, par charité,
laissez-moi tranquille! Votre intention est bonne, mais je n’ai pas
besoin de vous, monsieur, je n’en ai pas besoin. J’ai eu déjà, ici,
l’Ancienne Jérusalem et les Apôtres juifs; les Apôtres gentils et le
libre examen; une religion de fantaisie et Exeter-Hall. Quel est donc
mon crime? Ne puis-je mourir en paix? Mon cher monsieur, sortez: je ne
puis vous recevoir; je suis épuisé.» Il se leva alors et s’avança vers
le nouvel intrus. «Revenez une autre fois, mon cher monsieur, si vous
êtes résolu à me parler; mais, excusez-moi, j’en ai eu réellement assez
pour une journée. Ce n’est pas votre faute, mon cher monsieur, si vous
êtes le sixième ou le septième.» Et il lui ouvrit la porte. «Un fou
vient de me renverser comme je montais, reprit avec émotion la personne
à qui Charles s’était adressé.--Mille pardons pour sa grossièreté, mon
cher monsieur, mille pardons, mais permettez-moi...» Et en le saluant,
il le poussa hors de la chambre. Il se tourna ensuite vers l’autre
étranger, qui se tenait auprès de lui en silence: «Et vous aussi,
monsieur...? Est-ce possible!» Une extrême surprise se peignit sur son
visage; C’était M. Malcolm. Les pensées de Charles prirent un nouveau
cours, et ses persécuteurs furent oubliés sur-le-champ.
[80] Ces seuls mots indiquent un partisan du visionnaire Swedenborg.
L’histoire de la visite de M. Malcolm était toute simple. Amateur de
bouquins, il avait souvent mis à contribution le fonds du propriétaire
de Charles pour augmenter sa bibliothèque. Or, en passant par Londres
pour se rendre au chemin de fer des comtés de l’Est, il était entré par
hasard dans la boutique; et, comme le digne libraire était à la hauteur
de son cabinet de lecture pour le bavardage, M. Malcolm avait appris de
lui que M. Reding, qui était sur le point de quitter l’Établissement, se
trouvait, en ce moment, à l’étage supérieur. M. Malcolm avait donc
attendu avec impatience la fin de la visite du docteur Kitchens, et peu
s’en était fallu même, ce qui l’eût fort contrarié, qu’il ne fût dépassé
par le bon Swedenborgien.
«Comment vous portez-vous, Charles?» dit-il enfin, avec un peu de
roideur dans ses manières. Notre jeune ami, de son côté, n’était pas
moins embarrassé dans son accueil. «Vous avez eu, ce matin, un petit
lever, paraît-il. Je croyais que je n’arriverais jamais à vous voir.
Asseyez-vous; asseyons-nous, et laissez-moi vous dire quelques mots.»
Malgré les épreuves diverses que Charles venait de subir de la part
d’étrangers, il n’y avait peut-être personne qu’il désirât moins voir
que M. Malcolm. Il ne pouvait s’empêcher de l’associer, dans son esprit,
avec l’image de son père. Toutefois, il ne se sentait pas disposé à lui
ouvrir son cœur ni à tenir compte de ses jugements. Ses sentiments
étaient un mélange de crainte par droit de prescription et de
disposition amicale en même temps. C’était un attachement né d’anciens
souvenirs, et un désir de rester en bons rapports avec cette vieille
connaissance de sa famille, mais ce n’était ni confiance, ni amitié
réelle. Il rougit comme s’il se fût senti coupable, sans comprendre
clairement pourquoi. «Eh bien, Charles Reding, dit M. Malcolm, je
pensais que nous nous connaissions assez l’un l’autre pour que j’aie
droit à être averti de ce qui vous concerne.» Charles répliqua qu’il lui
avait écrit la veille au soir. «Ah! lorsqu’il n’y avait plus de temps
pour répondre à votre lettre.» Charles repartit qu’il voulait épargner à
un si bon ami... Il bégaya et ne put finir sa phrase. «Un ami, qui,
naturellement, ne pouvait donner de conseils, répliqua sèchement M.
Malcolm. Ces messieurs, continua-t-il, étaient-ce quelques-uns de vos
nouveaux amis qui vous rendaient visite? Ils m’ont tenu trois quarts
d’heure dans la boutique, et le dernier, qui vient de sortir, a failli
me jeter par-dessus la rampe.--Non, monsieur; je ne les connais pas du
tout. C’étaient les plus fâcheux des importuns.--Comme un autre paraît
l’être», ajouta M. Malcolm. Charles fut vivement blessé de ces paroles,
et d’autant plus qu’il n’avait rien à répondre. «Eh bien, Charles,
reprit M. Malcolm sans le regarder, je vous ai connu grand comme ça;
même quand vous étiez à la mamelle. Vous étiez jadis un garçon franc et
ouvert, j’ignore ce qui vous a gâté. Ces jésuites, peut-être... Ce
n’était pas ainsi du vivant de votre père.--Mon cher monsieur, répondit
Charles, vos paroles me fendent le cœur. Vous avez toujours été très-bon
pour moi. Si j’ai erré, ç’a été une erreur de jugement, j’en suis
désolé, et j’espère que vous me le pardonnerez. J’ai agi pour le mieux;
mais je me suis trouvé, comme il vous le faut comprendre, dans une
situation très pénible. Il y a un an que ma mère sait ce que je
méditais.--Situation pénible! Sornette! Que me parlez-vous de situation?
Je vous aurais raconté mille histoires sur ces Catholiques. J’en sais
long sur eux. Une erreur de jugement! vous vous moquez. Je sais bien
comment arrive tout cela. Pareils faits ne me sont pas inconnus;
seulement, je vous croyais un jeune homme plus sensé. Faut-il vous citer
le jeune Dalton de Sainte-Croix? Il va sur le continent et rencontre un
prêtre doucereux, qui persuade au pauvre niais que l’Église Catholique
est l’ancienne et la véritable Église d’Angleterre, la seule religion
digne d’un _gentleman_. On le présente au comte un tel, à la marquise
une telle, et Dalton nous revient catholique. Il y en avait un autre.
Comment s’appelait-il? j’ai oublié son nom. Il appartenait à une famille
du Berkshire. Celui-ci est séduit par un joli minois. Désormais rien ne
peut le satisfaire s’il n’épouse la jeune personne qui a charmé son
cœur. Mais elle est catholique et ne peut se marier à un hérétique.
Aussi, ma foi, il renonce et à la faveur de son oncle et à son avenir
dans le pays pour sa belle Juliette. Il y avait encore un autre
exemple... mais, inutile de les citer tous. Et maintenant, je me demande
quel motif vous a poussé vous-même...»
Tout cela était la meilleure justification du silence de Charles envers
M. Malcolm. Ce brave homme avait ses trente ou quarante années
d’expérience et, comme quelques grands philosophes, il faisait de cette
expérience personnelle le critérium suprême du possible et du vrai. «Je
les connais, continua-t-il, je les connais: une bande d’hypocrites et
d’escrocs! Je pourrais vous raconter d’étranges histoires que j’ai vues
de mes yeux sur le continent. Ces prêtres ne méritent aucune confiance.
Avez-vous jamais connu quelque prêtre?--Non.--Avez-vous jamais vu une
chapelle papiste?--Non.--Connaissez-vous quelque chose des livres
catholiques, de la doctrine catholique, de la morale catholique? Ah! je
vous le garantis, vous ne savez pas grand’chose de tout cela.» Charles
paraissait fort mal à son aise. «Eh bien, alors qu’est-ce qui vous
pousse vers eux?» Charles ne savait que dire. «Pauvre sot! continua M.
Malcolm, vous n’avez pas un mot à me donner en votre faveur. Tout ceci
est une affaire de pure imagination. Vous allez comme l’oiseau au
chasseur.»
Reding commença à se remettre. Il comprit qu’il devait dire enfin
quelque chose, sans quoi son silence l’eût condamné. «Mon cher monsieur,
répondit-il, il n’est rien qu’on ne puisse tourner contre une personne
quand on le veut. Or, voyez. Si j’avais connu un prêtre quelconque, vous
vous seriez écrié sur-le-champ: «Ah! il vous a fasciné.» Si j’avais
fréquenté les chapelles catholiques, «j’aurais été séduit par la musique
ou l’encens». Que pouvais-je faire de mieux que de me confier à
moi-même, de marcher sous l’étendard de ma raison éclairée, de consulter
les amis que je trouvais autour de moi, comme je l’ai fait, et
d’attendre avec patience jusqu’à ce que je fusse sûr de mes
convictions?--Ah! voilà votre manière, à vous, jeunes gens, reprit M.
Malcolm: vous vous croyez tous infaillibles. Vous pensez, et c’est à
ravir, que des têtes plus âgées ne sont rien à côté de vous. Eh bien,
continua-t-il, en mettant ses gants, je vois que je ne suis pas capable
de vous persuader. Pauvre et cher petit Charles, j’en suis fâché pour
vous. Qu’eût dit votre pauvre père, s’il avait vécu pour être témoin de
ceci? Pauvre Reding! quel terrible coup lui a été épargné! Mais
peut-être cela n’aurait point eu lieu. Je sais quel en sera le résultat
définitif. Vous nous reviendrez; oui, j’en suis certain et sûr. Nous
vous verrons revenir, jeune insensé, après que vous aurez couru à
travers champs, la bride sur le cou. Bien, bien! cela vaut mieux que de
vivre sans frein. Il faut que vous ayez votre dada. Ç’aurait pu être
pire; vous auriez pu manger votre fortune. Mais peut-être la
donnerez-vous, comme tant d’autres, à quelque prêtre artificieux. C’est
cruel, bien cruel: voire éducation perdue, votre avenir ruiné, votre
pauvre mère et vos sœurs abandonnées à elles-mêmes... Et vous ne me
dites pas un mot.» Il devint rêveur. «Quel monde de tribulations! Adieu,
Charles. Maintenant vous êtes haut et puissant; vous voguez à pleines
voiles: peut-être reviendrez-vous, un jour, avec d’autres sentiments,
vers l’ami de votre père. Adieu.» Le cœur de Charles était plein, mais
sa tête se trouvait fatiguée et troublée, son esprit abattu: il n’eut
donc pas un mot à répondre, de sorte qu’il parut à M. Malcolm stupide ou
très-réservé. Il ne put que presser chaleureusement la main que celui-ci
lui abandonnait à contre-cœur, et accompagner le brave homme jusqu’à la
porte de la rue.