Le deuil de famille.
Lorsque Charles entra dans sa chambre, il vit sur la table une lettre de
chez lui, et, à sa grande terreur, elle avait une large bordure noire.
Il s’empressa d’en briser le cachet. Hélas elle annonçait la mort subite
de son père. La goutte, après l’avoir tourmenté pendant plusieurs
semaines, avait fini par lui attaquer l’estomac et elle l’avait emporté
en quelque heures.
O mon pauvre Charles, laissez-moi partager toutes vos douleurs! quelle
longue nuit! quel indicible réveil! et puis quelle triste journée! Dans
l’après-midi, vous étiez déjà chez vous: ô cruel changement, depuis les
quelques semaines que vous aviez quitté cette demeure tant aimée! que
vos sentiments étaient différents alors! Et qu’était devenu celui qui
vous avait accompagné jusqu’à l’omnibus du chemin de fer? Pour peindre
une telle douleur, la parole est impuissante... Et puis trouver sa mère,
ses sœurs et le mort...
Les funérailles ont eu lieu depuis plusieurs jours. Charles doit passer
à la maison le reste du trimestre, et il ne retournera pas à Oxford
avant la fin de janvier. Les signes de douleur ont disparu; la maison
paraît joyeuse comme auparavant; le feu est aussi brillant, les miroirs
aussi purs, l’ameublement aussi bien rangé; les tableaux sont les mêmes,
les ornements de la cheminée sont là comme toujours, et la pendule
imperturbable continue à sonner les heures. Les habitants du presbytère,
il est vrai, portent les marques d’une séparation cruelle; mais ils
conversent comme de coutume et sur les sujets ordinaires; ils se livrent
aux mêmes occupations, ils travaillent, ils lisent, ils se promènent
dans le jardin, ils dînent. Au dehors, il n’y a pas de changement, mais
dans le cœur quelles angoisses sous le coup d’une perte déchirante! Lui,
en effet, il n’est pas là aujourd’hui, il n’y sera pas demain non plus;
il n’est pas simplement absent, mais, comme ils le savent bien, il est
parti pour ne plus jamais revenir... Son absence du moment est à leur
esprit un signe et un souvenir qu’il sera absent toujours. Mais c’est
surtout au dîner que cette pensée les frappe; car Charles doit désormais
occuper à table une place qu’il n’a remplie parfois jusqu’à ce jour que
comme délégué, et en présence de celui auquel il succède: son père,
n’ayant guère au delà de l’âge mûr, avait l’habitude de découper
lui-même. Et lorsque, au repas principal, Charles levait les yeux, il
rencontrait le regard troublé d’une personne qui, de la chaise qu’elle
occupait, avait devant elle un mémento encore plus vivant de leur perte
commune: _Aliquid desideraverunt oculi..._
M. Reding avait laissé sa famille dans une bonne position de fortune.
Quoique ce fût pour elle un adoucissement à sa perte, peut-être en ce
moment sa douleur en fut-elle augmentée. N. Reding avait toujours été un
père bon et indulgent. C’était un très-respectable ecclésiastique de la
vieille école, un ministre aux sentiments pieux, un _gentleman_ par
l’éducation, un homme exemplaire dans ses relations sociales. Il n’était
pas grand lecteur et n’avait jamais été dans une situation à acquérir la
science théologique; il croyait sincèrement tout le contenu du
Prayer-Book, mais ses sermons étaient rarement dogmatiques. C’étaient
des discours pleins de raison, le langage d’un homme mûr sur les devoirs
moraux. M. Reding distribuait la communion aux trois grandes fêtes,
voyait son évêque deux ou trois fois l’an, vivait en bons termes avec
les gentilshommes campagnards du voisinage, était charitable envers le
pauvre, hospitalier dans sa demeure, et, sans être exagéré, il se
montrait ferme partisan des intérêts tories dans son comté. Il était
incapable de toute action blessante, mesquine, basse ou impolie. Il
mourut estimé des grandes maisons d’alentour et pleuré par ses
paroissiens.
La mort de son père était la première dure épreuve que Charles eût
subie, et il sentit qu’elle était réelle. Comme s’évanouissaient, en
présence de cette infortune palpable, les petites anxiétés qui l’avaient
tourmenté récemment! Il comprit alors la différence qui existe entre ce
qui est réel et ce qui ne l’est point. Tous les doutes, les recherches,
les conjectures, les idées qui l’avaient agité à propos des matières
théologiques lui parurent autant de fantômes qui voltigeaient devant ses
yeux aux heures brillantes, mais qui n’avaient pas de racines dans son
âme, et qui, semblables aux feuilles mortes de décembre, s’envolaient
loin de lui au jour de l’affliction. Il sentit alors _où_ habitait son
cœur, où était sa vie. Sa naissance, sa famille, son éducation, le toit
paternel étaient de grandes réalités; à ces réalités son être se
trouvait uni; il avait grandi à leur ombre. Il comprit qu’il devait
rester ce que la Providence l’avait fait. Ce qu’on appelle la poursuite
de la vérité lui paraissait un vain rêve. Il avait de grands devoirs,
des devoirs évidents à remplir envers la mémoire de son père, envers sa
mère, envers ses sœurs et sa position; et c’est à les accomplir
religieusement qu’il devait désormais s’appliquer. Comme si elles
l’avaient trompé, il se sentit dégoûté de toutes les théories, et il
résolut secrètement de n’avoir plus rien à démêler avec elles. Que le
monde allât comme il pourrait, quoi qu’il arrivât, pour lui sa place et
son chemin étaient clairement indiqués. Il reviendrait à Oxford, il
s’appliquerait avec ardeur à ses études, il écarterait toute
distraction, il s’éloignerait des routes de traverse, et il ferait de
son mieux pour bien passer son examen. L’Église d’Angleterre telle
qu’elle était, ses Articles, ses évêques, ses prédicateurs avaient suffi
à des personnes meilleures que lui; pourquoi ne s’en contenterait-il
pas? Au reste, il ne pouvait mieux faire que d’imiter la vie et la mort
de son père bien-aimé: une existence paisible à la campagne, loin de
toutes les agitations, un cercle de personnes pieuses, un travail utile
parmi les pauvres, le soin de l’école du village, et, à la fin, la mort
du juste, tels devraient être ses rêves.
En ce moment, et pour quelque temps encore, il avait des devoirs
spéciaux à remplir envers sa mère; il désirait, autant que possible,
remplacer auprès d’elle celui qu’elle avait perdu. Pauvre mère! que de
grandes épreuves lui restaient à subir! Si lui, Charles, éprouvait tant
de peine à quitter Hartley, que serait-ce pour elle? Encore quelques
mois, et elle devrait s’éloigner d’un lieu qui lui avait toujours été
cher, mais qui maintenant était sacré pour son cœur; encore quelques
mois, et elle devrait démeubler sa vieille habitation et s’occuper du
travail si rude d’un déménagement: quelle situation! Une tête fatiguée
et un cœur malade, au moment où elle avait le plus besoin de sang-froid
et d’énergie...
Telles furent les pensées qui assiégèrent l’esprit de Charles, pendant
ces semaines de tristesse. La mort avait tourné une feuille de sa vie:
il ne pouvait plus être ce qu’il avait été. Les hommes arrivent à l’âge
viril à des époques différentes. Dans une famille, les plus jeunes,
comme les moines dans un monastère, peuvent rester enfants jusqu’à ce
qu’ils aient atteint l’âge mûr; mais les aînés, si leur père vient à
mourir prématurément, passent tout à coup à la virilité, alors qu’ils
arrivent à peine à l’adolescence. Charles était un jeune homme
intelligent, mais à peine formé, quand il avait quitté Oxford; il y
revint homme fait.