Une réunion discordante d’évangéliques.
Freeborn n’était pas d’un caractère à laisser aller un jeune homme comme
Charles sans tenter un nouvel effort pour le gagner; et peu de jours
après il l’invita à venir prendre le thé chez lui. Charles s’y rendit à
l’heure indiquée, par une soirée humide et froide du triste novembre. Il
trouva cinq ou six personnes déjà réunies. C’était tout un monde nouveau
pour notre étudiant: figures, manières, discours; tout lui était
étranger et ne rappelait ni l’école d’Eton, ni Oxford lui-même. Il fut
présenté; et la conversation qui continuait ne fit qu’ajouter à
l’embarras causé par ces nouvelles connaissances. C’était un feu mesuré
de remarques sérieuses, entrecoupées de silences que relevaient
seulement des «_hem_» accidentels, l’absorption lente du thé, le bruit
des cuillers tombant sur les soucoupes et le mouvement machinal des
chaises, quand la servante affairée de la maison venait subitement
apporter la bouilloire pour la théière ou des rôties pour la table. Dans
la réunion, il n’y avait pas de naturel ni de laisser-aller, mais une
grande intention d’être utile.
«Avez-vous vu le dernier _Journal Spirituel_?» demanda à voix basse nº 1
à nº 2. Nº 2 venait de le lire. «C’est un très-remarquable article sur
l’agonie du Pape, dit nº 1.--Il ne faut désespérer de personne, répondit
nº 2.--J’en ai entendu parler, dit nº 3, mais je ne l’ai pas vu.»
Silence. «De quoi s’agit-il? demanda Reding.--Du dernier Pape Sixte XVI,
répondit nº 3; il paraît qu’il est mort croyant.» Sensation. La figure
de Charles exprima le désir d’en savoir davantage. «Le journal donne
cette nouvelle d’après une excellente autorité, reprit nº 2. M.
O’Niggins, l’agent de la branche de la Société des Traités pour la
conversion des prêtres catholiques, se trouvait à Rome pendant la
dernière maladie du Pape. Il sollicita une audience, qui lui fut
accordée. Arrivé près du malade, il commença tout de suite à lui parler
de la nécessité du changement du cœur, de la croyance au seul espoir des
pécheurs et du renoncement à tous les médiateurs créés. Il lui annonça
la Bonne Nouvelle, et lui garantit qu’il y avait un pardon pour tous. Il
le mit en garde contre la fiction de la régénération baptismale; et
puis, continuant à lui _apporter_ la parole, il le pressa, quoique à la
onzième heure, de recevoir la Bible, toute à Bible et rien que la Bible.
Le Pape écouta avec une attention marquée et fut profondément ému.
L’exhortation finie, Sixte XVI répondit à M. O’Niggins, qu’il espérait
ardemment que tous les deux ne mourraient pas sans se trouver ensemble
dans la même communion, ou quelque chose de ce genre. Il déclara en
outre, ce qui est étonnant, qu’il mettait sa seule confiance dans le
Christ, «source de tous les mérites»; phrase bien remarquable dans sa
bouche.--En quelle langue s’est faite la conversion? demanda
Charles.--On ne le dit pas, répondit nº 2; mais je suis à peu près
certain que M. O’Niggins sait parfaitement le français.--Il ne me semble
pas, repartit Charles, que les concessions du Pape soient plus grandes
que celles que font, tous les jours, des membres de notre propre Église,
lesquels néanmoins sont accusés de papisme.--Mais les concessions de ces
messieurs leur sont arrachées par force, répliqua Freeborn, tandis que
celles du Pape étaient volontaires.--Ce parti rétrograde vers les
ténèbres, ajouta nº 2; le Pape marchait vers la lumière.--On doit
interpréter tout pour le mieux chez un vrai Papiste, reprit Freeborn, et
tout pour le pire chez un Puséiste. C’est à la fois de la charité et du
sens commun.--Ce ne fut pas tout, continua nº 2; le Pape rassembla les
cardinaux, leur protesta qu’il désirait ardemment la gloire de Dieu, dit
que la religion intérieure était tout en tout et que les formes
n’étaient rien sans un cœur contrit, enfin qu’il avait la confiance
d’être bientôt au ciel, ce qui, vous le comprenez, était le rejet de la
doctrine sur le purgatoire.--C’est un brandon tiré du feu, je l’espère,
dit nº 3.--On l’a observé souvent, ajouta nº 4, et cela m’a frappé
moi-même: le moyen de convertir les Catholiques Romains, c’est de
convertir d’abord le Pape.--La méthode, au moins, est sûre», repartit
Charles avec timidité, craignant d’en avoir trop dit; mais son ironie
passa inaperçue. «L’homme ne peut faire ces choses, reprit Freeborn;
mais la foi a cette puissance. La foi peut descendre même jusqu’aux plus
grands pécheurs. Vous voyez maintenant, peut-être mieux que par le
passé, ajouta-t-il en se tournant vers Charles, ce que j’entendais par
la foi l’autre jour. Ce pauvre vieillard pouvait n’avoir pas de mérites;
il avait passé une longue vie en opposition avec la croix. Vos
difficultés continuent-elles?»
Charles avait souvent pensé sérieusement à sa première conversation avec
Freeborn: «Eh bien, répondit-il, je ne crois pas qu’elles soient aussi
grandes.» Freeborn parut satisfait. «Je veux dire, ajouta Reding, que
l’idée se soutient mieux que je ne le croyais d’abord.» Freeborn eut
l’air contrarié. Charles, rougissant un peu, fut obligé de continuer au
milieu d’un silence général. «Vous disiez, il vous en souvient, que la
foi justifiante existe sans l’amour ou sans aucune autre grâce
qu’elle-même, et que personne ne peut absolument expliquer ce qu’elle
est, si ce n’est plus tard, d’après ses fruits; qu’il n’y a pas de
_critérium_ au moyen duquel on s’examine soi-même pour voir si on se
trompe, lorsqu’on croit avoir la foi; de sorte que le bon et le méchant
peuvent prendre chacun, également, pour soi les promesses et les
priviléges propres à l’Évangile. Cette doctrine, je la trouvai
certainement dure tout d’abord; mais ensuite cette idée me frappa, que
peut-être la foi est le résultat d’un état d’esprit antérieur, résultat
béni d’un état béni; et c’est pourquoi elle peut être considérée comme
la récompense d’une obéissance antérieure; et la foi trompeuse, ou ce
qui simplement ressemble à la foi, être un juste châtiment.» Autant
l’expression de la première partie de ce discours était vague, autant la
conclusion en était claire. Personne ne s’y trompa, et l’émotion de tous
fut sensible. «Il n’y a rien de semblable à un mérite antérieur, dit nº
1: tout est grâce.--Pas de mérite, je le sais, reprit Charles,
mais...--Nous ne devons pas nous jeter dans la doctrine _de condigno_ ou
_de congruo_, dit nº 2.--Mais, évidemment, répliqua Charles, c’est une
cruauté de dire aux ignorants et à la foule: «Croyez, et d’un seul coup
vous serez sauvés; n’attendez pas les fruits, réjouissez-vous tout de
suite», sans accompagner cette doctrine d’une description claire de ce
que c’est que la foi, et sans prémunir ces pauvres gens contre leur
propre illusion par une éducation religieuse.--C’est là, répondit
Freeborn, la véritable gloire de cette doctrine d’être prêchée aux plus
misérables des hommes. Elle leur dit: «Venez tels que vous êtes.
N’essayez pas de vous rendre meilleurs. Croyez que vous êtes sauvés, et
le salut est à vous; les bonnes œuvres viendront après.»--Au contraire,
reprit Charles continuant sa thèse, lorsqu’on dit que la justification
suit le baptême, il y a là quelque chose d’intelligible, de précis, dont
tout le monde peut s’assurer. Le baptême est un signe extérieur et non
équivoque; tandis que si un homme a ce sentiment secret appelé la foi,
nul autre que lui ne peut en rendre témoignage; or, cet homme ne peut
être un témoin impartial.»
Reding avait enfin réussi à mettre cette sombre assemblée dans un état
de grande excitation. «Mon cher ami, dit Freeborn, je m’attendais à
mieux que cela; dans peu de temps, je l’espère, vous verrez les objets
sous d’autres couleurs. Le baptême est un rite extérieur. Qu’y a-t-il,
que peut-il y avoir de spirituel, de saint ou de céleste dans le
baptême?--Mais vous me dites vous-même que la foi, non plus, n’est pas
spirituelle, répliqua Charles.--Je vous le dis! et quand donc?--Eh bien,
répondit Charles un peu déconcerté, au moins vous ne la croyez pas
sainte.» Freeborn fut embarrassé à son tour. «Si elle est sainte,
continua Charles, elle a quelque chose de bon en elle; elle a quelque
valeur; elle ne porte pas d’ignobles haillons. Tout bien, dites-vous,
arrive ensuite. Vous dites que ses fruits sont saints, mais que la foi
n’est elle-même absolument rien.» Il y eut un silence momentané, et un
peu d’agitation dans les esprits. «Oh! la foi est certainement un
sentiment saint, dit nº 1.--Non, il est spirituel, mais non pas saint,
repartit nº 2; c’est un simple acte, l’_appréhension_ des mérites du
Christ.--Il a son siége dans les affections, dit nº 3; la foi est un
sentiment du cœur; c’est la confiance, c’est la croyance que le Christ
est _mon_ Sauveur: tout cela est distinct de la sainteté. La sainteté
éveille l’idée d’une justice relevant de soi. La foi est paix et
bonheur, mais elle n’est pas la sainteté. La sainteté vient
ensuite.--Rien ne peut produire la sainteté, si ce n’est ce qui est
saint, reprit Charles; c’est une espèce d’axiome: les fruits étant
saints, la foi, qui en est la racine, doit être sainte.--Vous pourriez
aussi bien soutenir que la racine de la rose est rouge, et celle du lis
blanche, répliqua nº 3.--Pardon, s’écria Freeborn; c’est, comme dit mon
ami, une _appréhension_. L’_appréhension_, c’est l’acte de saisir; il
n’y a pas plus de sainteté dans la foi justifiante que dans l’acte d’une
main qui s’empare d’une substance qu’elle trouve devant elle. C’est là
la grande doctrine de Luther dans son commentaire sur les Galates. La
foi n’est rien en elle-même; c’est un simple instrument: voilà ce qu’il
enseigne, lorsqu’il s’élève avec tant de force contre la notion de la
foi justifiante comme étant accompagnée de l’amour.»
«Je ne puis souscrire à cette doctrine, reprit nº 1. Elle peut être
vraie en un certain sens; mais elle jette des pierres d’achoppement dans
la voie de ceux qui cherchent. Luther ne pouvait vouloir dire ce que
vous soutenez, j’en suis convaincu. La foi justifiante est toujours
accompagnée de l’amour.--C’est ce que je croyais, dit Charles.--C’est
tout à fait la doctrine de Rome, reprit nº 2; c’est la doctrine de Bull
et de Taylor.--Dans le sens que Luther l’appelle _venenum infernale_,
repartit Freeborn.--C’est précisément la doctrine que prêchent en ce
moment les Puséistes, dit nº 3.--Au contraire, repartit nº 1, c’est
celle de Mélanchthon. Regardez, continua-t-il en tirant de sa poche son
portefeuille, j’ai noté ses paroles, lorsque Shuffleton les cita l’autre
jour dans la salle de théologie: «_Fides significat fiduciam; in fiduciâ
inest dilectio; ergo etiam dilectione sumus justi._» Trois membres de la
réunion s’écrièrent que c’était impossible; le papier passa de main en
main dans un silence solennel. «Calvin dit la même chose», ajouta nº 1
d’un air de triomphe.
«Je pense», reprit nº 4, d’une voix basse, douce et soutenue, qui
contrastait avec l’animation qui s’était subitement manifestée dans la
conversation, «je pense que la controverse (_hem_) peut aisément se
vider. C’est une question de mots entre Luther et Mélanchthon. Luther
dit: (_hem_) «La foi existe sans l’amour», voulant exprimer que «la foi
justifie sans l’amour». Mélanchthon, d’autre part, dit: (_hem_) «La foi
existe avec l’amour», voulant exprimer que «la foi justifie avec
l’amour». Or, tous les deux sont dans le vrai: Car (_hem_)
«la foi-sans-l’amour _justifie_, cependant la foi justifie
_non-sans-l’amour_.» Il y eut un moment de silence, tandis que les deux
partis élaboraient cette explication. «Au contraire, ajouta-t-il, c’est
la doctrine papiste que la foi-avec-l’amour justifie.» Freeborn exprima
son dissentiment; il croyait que C’était là la doctrine de Mélanchthon
condamnée par Luther. «Vous voulez dire, reprit Charles, que la
justification est donnée à la foi _avec_ l’amour, et non à la foi _et à_
l’amour.--Vous avez exprimé ma pensée, répondit nº 4.--Et quelle
différence mettez-vous entre le mot _avec_ et le mot _et_?» Nº 4
répondit sans hésiter: «La foi est l’_instrument_, l’amour _le sine quâ
non_.» Nºs 2 et 3 se récrièrent en l’interrompant; ils croyaient que
c’était en revenir au _légal_[56] que d’introduire la phrase _sine quâ
non_; c’était introduire des conditions. La justification était
inconditionnelle. «Mais la foi n’est-elle pas une condition? demanda
Charles.--Certainement non, répondit Freeborn; _condition_ est un mot
_légal_. Comment le salut peut-il être libre et entier, s’il est
conditionnel?--Il n’y a pas de condition, dit nº 3; tout doit venir du
cœur. Nous croyons avec le cœur, nous aimons avec le cœur, nous
obéissons avec le cœur; non que nous y soyons obligés, mais parce que
nous avons une nouvelle nature.--N’y a-t-il pas obligation d’obéir?
demanda Charles étonné.--Pas d’obligation pour les régénérés, répondit
nº 3; ils sont au-dessus de toute obligation; ils sont dans un nouvel
état.--Mais, certainement, les Chrétiens sont sous une loi», reprit
Charles.--Certainement non, repartit nº 2; la loi est abolie sous le
Christ.--Prenez-y garde, dit nº 1, vous êtes sur la lisière de
l’Antinomianisme.--Pas du tout, répondit Freeborn; un Antinomien
soutient ouvertement qu’il peut briser la loi, un croyant spirituel dit
qu’il n’est pas tenu de l’accomplir.»
[56] Allusion à la loi judaïque.
Il s’éleva alors au sein de l’assemblée une nouvelle discussion. Comme
il paraissait qu’elle serait aussi interminable qu’elle était ennuyeuse,
Reding saisit l’occasion de souhaiter le bonsoir à son hôte et de s’en
aller à la dérobée. Il n’avait jamais eu beaucoup de penchant pour la
doctrine évangélique, et Freeborn et ses amis, qui connaissaient leur
propre croyance mieux que le reste de leur secte, lui avaient démontré
qu’il n’avait pas grand’chose à gagner en étudiant davantage cette
doctrine. Ces messieurs, en conséquence, ne figureront plus dans notre
livre.