Le sermon assez élastique du docteur Brownside.
Il est des personnes qui en présence de difficultés intellectuelles se
tourmentent, et font pour les résoudre de continuels efforts que ne
couronne pas toujours le succès. Charles était d’une autre trempe de
caractère; une idée nouvelle n’était pas perdue pour lui, mais elle ne
l’inquiétait pas. Si elle était obscure ou opposée à son appréciation
habituelle des choses, il la laissait aller son chemin, trouver
d’elle-même sa place, et se formuler en lui par l’action lente, mais
spontanée, de son esprit. En soi, pourtant, la perplexité est un état
peu agréable, et volontiers il s’en serait défait, si c’eût été
possible.
Au moyen de conversations semblables à celles que nous avons citées, et
de beaucoup d’autres dont nous faisons grâce au lecteur; en outre,
d’après la diversité de vues qu’il avait rencontrée à Oxford, Charles en
était venu, au bout d’une année, à quelques conclusions, peu nouvelles
sans doute, mais très-graves: d’abord, qu’il y a une infinité d’opinions
dans le monde touchant les matières les plus importantes; secondement,
que toutes choses ne sont pas également vraies; troisièmement, que c’est
un devoir d’embrasser les opinions vraies; et quatrièmement, qu’il est
bien difficile d’arriver à la connaissance de ces dernières. Comme nous
l’avons dit, il s’était accoutumé, dans le principe, à fixer son esprit
sur les personnes et non sur les opinions, à aimer dans chacun ce qui
était bon; mais il était alors arrivé à sentir qu’il n’était pas
honorable, pour ne pas dire plus, d’embrasser des opinions fausses. Peu
importait qu’on crût sincèrement à ces opinions; il ne pouvait avoir
pour une personne qui embrassait ce que Sheffield appelait du
charlatanisme le même respect qu’il éprouvait pour celle qui embrassait
une réalité. White et Bateman en étaient des preuves vivantes: ils
étaient certainement d’excellents garçons, mais comment souffrir leur
langage chimérique, quoique eux-mêmes ne le crussent pas tel?
Pareillement, si le système catholique de Rome était faux, il n’était
pas moins clair (laissant de côté des considérations plus hautes) qu’un
homme qui croyait au pouvoir des saints et les invoquait était acteur
d’une grande comédie, quelque sincère qu’il fût. Il prenait des mots
pour des choses, et jusque là, lui, Charles, ne pouvait le respecter,
pas plus qu’il ne respectait White et Bateman. De même de l’Unitaire: si
celui-ci croyait que la puissance de la nature humaine abandonnée à ses
propres forces est ce qu’elle n’est pas; si dès son origine l’homme est
un être tombé, et que lui le crût debout, il s’attachait à une
absurdité. Il pouvait racheter ou couvrir cette tache par mille qualités
précieuses, la tache resterait toujours; justement comme nous
regarderions un bel homme défiguré par la perte d’un œil ou d’une main.
De plus, si un chrétien de profession faisait du Très-Haut un être
simplement miséricordieux, et que cet être, au contraire, selon la
doctrine de l’Église Anglicane, fût un Dieu qui punît par amour de la
justice, ce chrétien faisait une idole ou une chimère de l’objet de sa
religion et (à part des idées plus sérieuses sur son compte) lui,
Charles, ne pouvait le respecter. Et c’est ainsi que, graduellement, le
principe du dogmatisme devint un élément essentiel dans les vues
religieuses de Reding.
Graduellement, et d’une manière imperceptible à lui-même, disons-nous;
car les pensées que nous avons exposées ne lui vinrent qu’à des époques
différentes; mais il les reprenait toujours au point où il les avait
quittées en dernier lieu. Ses cours et ses autres devoirs particuliers,
ses amis et ses récréations étaient le principal objet de la journée; il
y avait néanmoins, chez lui, un secret courant qui était toujours en
action, et qui venait retentir à l’oreille de son esprit dès que les
autres bruits se calmaient. S’il faisait sa toilette le matin, s’il
s’asseyait sous les hêtres du jardin du collége, lorsqu’il errait dans
la prairie, lorsqu’il allait en ville payer une note ou faire une
visite, lorsque le soir il se jetait sur son sofa, après avoir fermé sa
porte, des pensées analogues à celles que nous avons décrites
s’agitaient dans sa tête.
Cependant les discussions et les travaux, dont Oxford était le théâtre,
touchaient à leur fin; car le temps de la Trinité était déjà passé, et
la Commémoration approchait. Or, il arriva, le dimanche avant cette
dernière fête, que le sermon de l’Université fut prêché par un
personnage de distinction, venu à la ville pour prendre part à cette
solennité. Ledit personnage n’était rien moins que le très-révérend
docteur Brownside, nouveau doyen de Nottingham, pendant quelque temps
professeur Huntingdonien de théologie, et l’un des plus subtils penseurs
universitaires du jour, sinon le plus profond. Une taille plus que
médiocre, un nez affublé de lunettes, un front chauve, des cheveux noirs
aux boucles arrondies, des lèvres souriant avec affectation, un certain
air compassé dans les formes, tel était au physique notre prédicateur.
Ajoutons en outre qu’il savait donner de la pompe à son geste, et qu’il
maniait avec facilité une prononciation distincte et musicale, de sorte
que tout son auditoire pouvait l’entendre sans efforts. Comme
théologien, le docteur Brownside paraissait n’avoir jamais eu de
difficulté sur n’importe quel sujet. Il était si clair ou si
superficiel, qu’il voyait au fond de toutes ses pensées; aussi bien,
puisque le docteur Johnson nous assure que «toutes les eaux peu
profondes sont claires», peut-être pouvons-nous le désigner par les deux
épithètes. Pour lui, la Révélation, au lieu d’être l’abîme des conseils
de Dieu, avec ses ébauches obscures et ses grandes ombres, était une
plaine ouverte et brillante, sillonnée par des routes droites et
macadamisées. Sans doute, il ne niait pas l’incompréhensibilité divine
elle-même, comme quelques hérétiques anciens; mais il soutenait que dans
la Révélation tout ce qui était mystérieux avait été laissé de côté, et
que Dieu ne nous avait fait connaître que ce qui était pratique et ce
qui nous regardait directement. Toutefois, c’était pour lui un prodige
que tout le monde ne fût pas de son avis, en acceptant cette manière de
voir simple et naturelle qui, à ses yeux, était l’évidence elle-même; et
il attribuait ce phénomène, qui n’était pas rare, à quelque défaut
d’intelligence ou au manque de quelque fil de l’esprit, comme il peut
advenir. Le docteur Brownside était un prédicateur populaire,
c’est-à-dire que, quoiqu’il eût peu de partisans, il avait toujours un
très-bel auditoire; et à l’occasion dont il s’agit ici, l’église pouvait
à peine contenir les nombreux étudiants venus pour l’entendre.
Il commença son discours en faisant observer que c’était une chose
étonnante de voir si peu de bons dialecticiens dans le monde, alors que
la faculté du raisonnement était un des apanages de la nature humaine,
celui qui la distinguait des brutes. On avait dit, il est vrai, que les
brutes raisonnaient; mais c’était dans un sens analogique du mot
_raison_ et un exemple de cette ambiguïté de langage ou de la confusion
d’idées dont il parlait en ce moment. Pareillement, nous disons que la
_raison_ pour laquelle le vent souffle, c’est qu’il y a un changement de
température dans l’atmosphère; et que la _raison_ pour laquelle les
cloches sonnent, c’est qu’un sonneur les balance; mais qui oserait dire
que le vent _raisonne_ ou que les cloches _raisonnent_?
Il y avait, croyait-il, un _fait_ (et il appuya fortement sur ce mot),
non parfaitement constaté, de brutes qui raisonnent. On avait soutenu
que si, en cherchant son maître, le chien, cet animal si intelligent,
rencontrait trois routes, après en avoir flairé deux, il prenait
hardiment la troisième, sans autre investigation préalable; ce qui, en
supposant le fait vrai, était un exemple d’un syllogisme disjonctif et
hypothétique. Dugald Stewart avait aussi parlé d’un singe qui cassait
des noix derrière une porte, ce qui, n’étant pas une imitation stricte
d’une chose que l’animal aurait pu voir actuellement, impliquait un acte
d’abstraction par lequel cette brute intelligente s’était d’abord élevée
à la notion générale des casse-noisettes, qu’elle avait pu voir dans un
cas particulier, en argent ou en acier, sur la table de son maître, et
qu’ensuite, descendant de cette idée générale, elle lui avait donné un
corps, et l’avait obtenu sous la forme d’un expédient de sa propre
invention. Les brutes raisonnent: telle avait donc été l’assertion;
toutefois, le docteur Brownside pouvait présentement admettre que la
faculté du raisonnement était le caractère propre de l’espèce humaine,
et que, tel étant le cas, il était vraiment étrange de trouver si peu de
personnes qui raisonnassent bien.
Après cette introduction, notre prédicateur en vint à attribuer à ce
défaut le nombre des différences religieuses qui sont dans le monde. Il
dit que les questions les plus célèbres en religion n’étaient que des
questions de mots; que les combattants ignoraient leur propre dessein ou
celui de leurs adversaires; et qu’une teinte de bonne logique aurait mis
fin à toutes les discussions qui avaient troublé le monde pendant des
siècles, aurait empêché bien des guerres sanglantes, bien de furieux
anathèmes, bien des exécutions cruelles et nous eût épargné bien de
lourds in-folio. Il alla jusqu’à supposer que, dans le fait, il n’y
avait ni vérité ni erreur dans les dogmes reçus en théologie; que
c’étaient des modes, ni bons ni mauvais en eux-mêmes, mais personnels,
nationaux ou périodiques, manifestant seulement le travail de
l’intelligence sur les grandes vérités religieuses; que le tort
consistait non à les admettre, mais à appuyer fortement sur eux: en
d’autres termes, que c’était vouloir absolument habiller un Hindou en
Finnois, et donner le _boomarang_[43] à un régiment de dragons.
[43] Petit bâton recourbé par un bout, dont se servent dans leurs
jeux, avec beaucoup d’adresse, des sauvages d’une tribu d’Australie.
Il continua, faisant observer que, d’après les assertions précédentes,
on pouvait voir clairement sous quel point de vue les formulaires
anglicans devaient être acceptés: c’était notre mode d’exprimer des
vérités éternelles, qu’on aurait pu aussi bien traduire d’une autre
manière, comme tout penseur dialecticien le comprendrait sans peine. Dès
lors, on ne devait leur faire subir aucune altération; il fallait les
conserver dans leur intégrité, sans oublier toutefois qu’ils étaient la
théologie anglicane, et non la théologie abstractivement prise; et que,
quoique le Symbole d’Athanase fût bon pour nous, il ne s’ensuivait pas
qu’il le fût aussi pour nos voisins: bien plus, que ce qui, à nos yeux,
était l’opposé de ce _Credo_, pouvait convenir mieux à d’autres, être
leur mode d’exprimer les mêmes vérités.
Il termina son discours par un mot en faveur de Nestorius, deux pour
Abeilard, trois pour Luther, «ce grand génie», qui vit que, Églises,
symboles, rites, personnes n’étaient rien en religion, et que l’esprit
intérieur, «la _foi_», selon son expression, «était absolument tout en
tout». Il avertit enfin ses auditeurs que les choses n’iraient bien à
l’Université que lorsque ce grand principe serait tellement admis qu’ils
en viendraient, non pas à rejeter leurs formulaires propres et
distinctifs, mais à regarder leurs contradictions directes comme étant
également agréables au divin auteur du Christianisme.
Charles ne comprit pas tout l’ensemble du sermon; mais il en saisit
assez pour être convaincu que ce discours était différent de tous ceux
qu’il avait entendus dans sa vie. Il fit plus que douter si, après
l’avoir ouï, son père n’en aurait pas fait une exception à sa maxime
favorite. Il se retira, cherchant en lui-même ce que le prédicateur
avait pu vouloir exprimer, et se demandant s’il l’aurait mal
compris.--Voulait-il dire que les Unitaires étaient seulement de mauvais
dialecticiens, mais qu’ils pouvaient être d’aussi bons chrétiens que les
croyants orthodoxes? C’était bien là sa pensée. Mais, quoi donc! si,
après tout, il était dans le vrai?--Un instant Charles s’abandonna à
cette idée.--Dès lors tout homme est, plus ou moins, ce que Sheffield
appelle un comédien, et nous n’avons pas à nous inquiéter de qui que ce
soit. Donc, j’avais raison dans le principe de vouloir accepter chacun
pour ce qu’il est. Réfléchissons. Tout homme un comédien... Les
comédiens sont respectables, ou plutôt personne n’est respectable. Nous
ne pouvons agir sans quelque forme extérieure de croyance; l’une n’est
pas plus vraie que l’autre; c’est-à-dire toutes sont également vraies...
_Toutes_ sont vraies. C’est bien le meilleur côté par où l’on puisse
prendre la question; aucune n’est comédie, toutes sont vraies. Toutes
sont _vraies_? impossible! l’une aussi vraie que l’autre? Eh bien, donc,
il est aussi vrai que notre Seigneur est un pur homme qu’il est certain
qu’il est un Dieu. Impossible qu’il ait voulu exprimer cela; que
voulait-il dire?
Ainsi pensait Charles, troublé d’une manière pénible. Cependant, malgré
cet état de perplexité, deux convictions naquirent en lui: la première,
bien triste sans doute, était qu’il ne pouvait recevoir pour évangile
tout ce qui était prêché du haut de la chaire, même par les autorités
d’Oxford et les théologiens de renom; la seconde, que son aimable
disposition d’autrefois d’accepter chacun pour ce qu’il est offrait des
dangers, conduisant, sans beaucoup de peine, à la tolérance de toutes
sortes de croyances, et arrivant, par une déduction légitime, au
sentiment exprimé dans la _Prière universelle_ de Pope, prière que son
père lui avait toujours présentée comme un modèle achevé du
philosophisme superficiel:
«Père de l’Univers, en tous lieux, en tout âge,
»Constamment adoré, comme un suprême honneur,
»Du barbare farouche, et du saint et du sage,
»Toi, le grand Jehovah, Jupiter ou Seigneur.»