Un déjeuner assez sérieux.
Avant leur promenade à Oxley, Charles avait déjà eu plusieurs fois
l’occasion de voir, sous une forme ou l’autre, les pensées de Sheffield
touchant les réalités et le charlatanisme; et les discours de son ami
avaient commencé à faire impression sur lui. Il sentait qu’au fond il y
avait du vrai, et ce vrai était nouveau à ses yeux. Reding n’était pas
d’un caractère à laisser une vérité dormir dans son esprit. Elle ne s’y
épanouissait pas très-vite, mais on pouvait être sûr qu’à la fin elle
porterait des fruits, et qu’elle modifierait ses opinions acquises. Dans
le cas présent, il vit que le principe de Sheffield était plus ou moins
opposé à sa maxime favorite, savoir: que c’est un devoir d’être content
de tout le monde. Deux contradictions, se dit-il, ne sauraient être
vraies en même temps: lorsque l’affirmative est vraie, la négative doit
être fausse. Toutes les doctrines ne peuvent être également fondées: il
y a une vérité et une erreur. La théorie de la vérité dogmatique, comme
opposée au latitudinarisme, s’était ainsi graduellement établie dans son
esprit pendant ces premiers trimestres. Il ne connaissait rien pourtant
ni du nom, ni de l’histoire de ces deux théories; il ne soupçonnait pas
même le travail qui se faisait en lui. Laissons-lui voir toutefois
développer sous ses yeux les absurdités du principe latitudinaire, et il
est probable qu’il lui fera une opposition plus forte encore.
Parmi d’autres singularités, Bateman croyait que mettre ensemble des
personnes de sentiments contraires, c’était le meilleur moyen de créer
une société agréable ou au moins utile. Il avait fait de son mieux pour
donner cet élément de perfection à son déjeuner, auquel assistaient nos
deux amis. Il n’avait pas toutefois atteint complétement son but,
n’ayant pu réunir, malgré tous ses efforts, que trois convives, outre
Charles et Sheffield. On remarquait d’abord M. Freeborn, jeune maître
évangélique, avec qui Sheffield était en connaissance. Venait ensuite un
jeune étudiant intelligent, mais non très-circonspect, qui, après avoir
été gâté dans sa famille et ayant toujours bourse pleine, se proclamait
amateur de l’_esthétique_: au collége, toutes les autorités vivaient
constamment dans la crainte de le voir devenir papiste un beau matin. Le
troisième, enfin, était un de ses amis, jeune homme au maintien aimable
et modeste, qui avait des yeux vifs et perçants comme une souris, et
mangeait son pain et son beurre dans un profond silence.
Nos convives venaient de se mettre à table. Sheffield versait le café;
une assiette de muffins courait à la ronde, et Bateman, une casserole en
main, en retirait les œufs déjà cuits. Tout à coup notre jeune
imprudent, dont le nom était White, fit observer combien était belle la
coutume catholique de prendre les œufs pour l’emblème de la fête
Pascale. «C’est vraiment catholique, dit-il; car cet usage est conservé
dans certaines parties de l’Angleterre, se retrouve en Russie, et est en
vigueur à Rome même, où un œuf accompagne chaque plat pendant la semaine
de Pâques, après, je crois, avoir été bénit. Cet usage, d’ailleurs, est
aussi expressif et aussi significatif que catholique.--Magnifique, en
vérité! reprit leur hôte: un usage si charmant et si délicieux! Je
m’étonne que nos réformateurs n’y aient pas songé, ni le profond Hooker,
qui aimait tant les figures, ni Jewell. Vous n’avez pas sans doute
oublié le bâton que celui-ci donna à Hooker: c’était une figure, tout
comme l’envoi du bâton d’Élisée, par son serviteur, à l’enfant
mort.--Oh! mon cher Bateman, s’écria Sheffield, vous faites de Hooker un
Giézi.--C’est bien la conclusion d’une pareille plaisanterie, dit M.
Freeborn; vous ne pourrez jamais voir où mène un symbole. Un symbole
prouve tout et ne prouve rien.--Sans doute jusqu’à ce qu’il ait une
sanction, reprit White; mais quand l’Église catholique l’a sanctionné,
nous sommes sûrs d’être dans le vrai.--Oui, certes, dit Bateman; en
d’autres termes, c’est bon parce que c’est catholique.--Oui, continua
White, les choses changent de nature entre les mains de l’Église
catholique: on nous permet de faire le mal pour arriver au
bien.--Qu’est-ce à dire? s’écria Bateman.--Eh bien, reprit White,
l’Église fait du mal le bien.--Mon cher White, reprit notre hôte d’un
ton grave, c’est aller trop loin.» M. Freeborn suspendit son opération
gastronomique et se rejeta sur le dos de sa chaise. «L’idolâtrie,
continua White, n’est-elle pas une erreur? cependant le culte des images
est légitime.» M. Freeborn était dans un état de consternation. «Votre
exemple est mal choisi, White, dit Sheffield; il y a dans le monde des
gens assez peu catholiques pour penser que le culte des images est aussi
mauvais que l’idolâtrie elle-même.--Distinction jésuitique! s’écria
Freeborn avec émotion.--Eh bien», répliqua White, qui ne paraissait pas
avoir grand’peur du jeune maître ès-arts, quoique celui-ci fût plus âgé
que lui, «je prendrai un meilleur exemple: qui ne sait que le baptême
confère la grâce? cependant il y avait, chez les païens, des rites
baptismaux, et naturellement ils étaient diaboliques.--Je ne serais pas
disposé, monsieur White, à vous faire toutes les concessions que vous
voudriez touchant la vertu du baptême, dit Freeborn.--Ni même touchant
le baptême chrétien? demanda White.--Il est facile, répondit Freeborn,
de prendre le signe pour la chose signifiée.--Ni même touchant le
baptême catholique? répéta White.--Le baptême catholique est une vraie
supercherie et une illusion, répondit Freeborn.--Oh! mon cher
Freeborn, s’écria Bateman, à votre tour vous allez trop loin, en
vérité.--Catholique, catholique; j’ignore ce que vous voulez dire,
reprit Freeborn.--J’entends par là, dit White, cette Église Une et
Catholique dont parle le Symbole; c’est très-intelligible.--Mais
qu’entendez-vous par l’Église catholique? demanda Freeborn.--L’Église
Anglicane, répondit Bateman.--L’Église Romaine», répondit White, tous
deux parlant en même temps. Il y eut un éclat de rire général. «Il n’y a
pas de quoi rire, reprit Bateman, l’Église Anglicane et l’Église Romaine
ne sont qu’une même Église.--Une même Église? Impossible! s’écria
Sheffield.--Bien plus qu’impossible, ajouta M. Freeborn.--Je ferais une
distinction, dit Bateman; je dirais qu’elles sont une même Église, mis à
part les corruptions de l’Église Romaine.--En d’autres termes, elles
forment une même Église, excepté ce en quoi elles diffèrent, dit
Sheffield.--Précisément, comme vous dites, reprit Bateman.--Je dirais
plutôt, ajouta M. Freeborn: Elles sont deux, excepté ce en quoi elles
s’accordent.--Voilà la vraie conclusion, dit Sheffield. Bateman soutient
que l’Église anglicane et l’Église romaine sont une même Église, excepté
ce en quoi elles sont deux; et Freeborn, qu’elles sont deux, excepté ce
en quoi elles sont une.»
Par bonheur, en cet instant, le garçon de cuisine entra avec un plat de
saucisses; mais cet incident n’amena pas de diversion; la controverse
continua. Deux personnes ne l’aimaient point: Freeborn, qui tout
simplement détestait la doctrine en discussion, et Reding, qui la
jugeait inopportune. Mais c’était la mauvaise fortune du premier
d’indisposer Charles contre lui aussi bien que les autres, et d’être
obligé de vaincre sa répugnance à prendre part à la dispute. Dans le
fait, Freeborn pensait que la théologie elle-même est une duperie, comme
substituant, à son avis, des notions intellectuelles sans valeur aux
vérités fondamentales de la religion. C’est pourquoi il continua à faire
observer, en posant son couteau et sa fourchette, que pour lui c’était
un mystère qu’on fît reposer la religion véritable sur des distinctions
métaphysiques ou sur des observances extérieures; que l’Écriture avait
un enseignement tout à fait contraire; que l’Écriture parlait beaucoup
de foi et de sainteté, mais ne disait pas un mot sur les Églises et
leurs formes. Il continua, disant que c’était la grande et malheureuse
tendance de l’esprit humain, de mettre entre lui et son Créateur un
médiateur de son invention, et qu’il importait peu que ce médiateur fût
un rite, ou un symbole, ou une forme de prière, ou les bonnes œuvres, ou
la communion avec des Églises particulières: toutes ces choses étaient
des «baumes trompeurs pour l’âme», si on les regardait comme
nécessaires. Le seul moyen légitime d’en user, c’était de s’en servir
avec la conviction qu’on pouvait s’en passer. Freeborn ajoutait
qu’aucune de ces choses n’allait à la racine de la religion; car la foi,
c’est-à-dire la ferme croyance que Dieu nous a pardonné, était le seul
objet indispensable; que là où ce seul objet se trouvait, tout autre
était superflu, et que là où il faisait défaut, aucun autre ne pouvait
le remplacer. Ce point, il le défendait si fort, qu’à ses yeux (et il
avoua que c’était non-seulement sa conviction, mais une vérité
certaine), quand on avait la foi on pouvait professer toute espèce de
religion: être arminien, calviniste, épiscopal, presbytérien,
swendenborgien, voire même unitaire, aller plus loin encore, ajouta-t-il
en jetant un coup d’œil sur White, être papiste même, et cependant être
dans la voie du salut.
Freeborn s’était laissé aller à des concessions plus larges qu’il ne
l’eût fait dans ses moments de calme; mais il était un peu irrité, et il
désirait profiter de la parole à son tour. D’ailleurs, c’était pour lui
une occasion favorable de faire une grande profession de foi. «Merci
pour votre libéralité à l’égard de ces pauvres papistes, dit White.
D’après vous, ils sont sauvés, s’ils sont hypocrites; ils peuvent
extérieurement professer le catholicisme, et rester protestants dans le
cœur.--Les Unitaires aussi, dit Sheffield, sont vos obligés. Il paraît
qu’on n’a pas besoin de craindre que l’on croie trop peu, pourvu qu’on
sente beaucoup.--Mieux encore, reprit White; si l’on se croit pardonné,
on n’a pas à croire autre chose.» Reding ajouta son mot: il fit observer
que, dans le Prayer-Book[36], la croyance à la Sainte-Trinité est
représentée, non comme une chose indifférente, mais comme une vérité,
«avant tout», nécessaire au salut. «Votre réponse, Reding, n’est pas
directe, répliqua Sheffield. La remarque de M. Freeborn est qu’il n’y a
pas de Symbole dans la Bible; et vous, vous répondez qu’il y en a un
dans le Prayer-Book.--Alors la Bible enseigne une chose, et le
Prayer-Book en enseigne une autre, objecta Bateman.--Non, répondit
Freeborn; le Prayer-Book tire seulement une _déduction_ de la Bible. Le
Symbole d’Athanase est une création humaine; il est vrai, mais c’est une
œuvre d’homme; et il doit être admis, selon les expressions formelles
des Articles, parce qu’il est «fondé sur l’Écriture.» Les Symboles sont
utiles, à leur place, de même que l’Église; mais ni Symbole ni Église ne
sont la religion.--Mais alors, pourquoi prônez-vous si haut votre
doctrine touchant «la foi seule»? demanda Bateman; car ces mots ne sont
pas dans l’Écriture, et ils ne sont qu’une déduction humaine.--_Ma_
doctrine! s’écria Freeborn; mais elle est dans les Articles. Les
Articles disent positivement que nous sommes justifiés par la foi
seule.--Les Articles ne sont pas l’Écriture, pas plus que le
Prayer-Book, repartit Sheffield.--Ils ne disent pas non plus, ajouta
Bateman, que la doctrine qu’ils enseignent soit nécessaire au salut.»
[36] Voy. la note C.
Tout ceci ne plaisait pas beaucoup à Freeborn, quoiqu’il l’eût provoqué.
Il avait à la fois quatre adversaires; et le cinquième convive, qui
gardait le silence, paraissait sympathiser avec eux. Sheffield parlait
par malice; White par habitude; Reding était entré dans la discussion
parce qu’il n’avait pu s’en dispenser; et Bateman raisonnait d’après un
principe: il croyait qu’il allait perfectionner les vues de Freeborn par
ce cours de controverse. Au moins ne perfectionna-t-il pas son caractère
qui, en ce moment, subissait une dure épreuve. La plupart des convives
n’étaient pas gradués; lui, Freeborn, était _maître_: c’était trop fort
de la part de Bateman. Il acheva en silence sa saucisse qui était
devenue froide. La conversation languit; il y eut recrudescence de
rôties et de muffins; on enleva les tasses à café, et le thé coula à
pleins flots.