Le charlatanisme en religion.
Bateman était un de ces caractères complexes dont nous venons de parler.
Il y avait du bon chez lui, il ne manquait pas de mérite; mais il était
absurde; aussi servit-il de thème à la conversation de nos deux amis
pendant le reste de leur promenade. «J’aimerais qu’on vît moins de
charlatanisme et de grimaces en tout lieu, dit Sheffield; on pourrait en
emporter d’ici des charretées, et même sans que rien y parût.--Si l’on
faisait à votre goût, répondit Charles, vous useriez les routes au point
qu’on ne pourrait plus se promener. Nous sommes obligés de marcher dans
cette voie que vous nommez charlatanisme. Nous la foulons aux pieds,
mais enfin nous nous en servons.--Je ne puis admettre un tel système;
c’est tout simplement faire le mal pour arriver au bien. Oui, je vois
partout la comédie. Je vais à Sainte-Marie, et là j’entends des hommes
qui débitent des lieux communs, tantôt d’une voix sépulcrale, tantôt
d’un ton aigu, d’autres fois avec une certaine emphase mesurée, claire,
calme, et un regard étudié, comme, par exemple, ce prédicateur de
Bampton qui, il n’y a pas longtemps, nous soutenait, à propos de la
résurrection des corps, que tous les essais pour ranimer un cadavre, au
moyen de méthodes naturelles, avaient complétement échoué. Si je pénètre
dans la salle où se donnent les grades, dans la salle de la Convocation,
là, pendant des heures entières, je suis obligé de subir un latin
ridicule, d’entendre accorder des grâces, des dispenses, de voir les
Censeurs monter, descendre pour rien absolument; et tout cela, afin de
conserver l’esprit de choses vieillies depuis des siècles, alors que le
travail réel pourrait se faire en un quart d’heure. Je rencontre
Bateman, et voilà mon homme qui me parle de jubés sans crucifix, de
piscines sans eau, de niches sans statues, de chandeliers sans lumières,
de messes sans pape; et, moi, je dis avec Shakespeare: «Le monde est un
vrai théâtre.» Ce n’est pas tout: je m’adresse à Shaw, à Turner, à
Brown, hommes de caractères bien différents, élèves de Gloucester (vous
comprenez de qui je parle), et ils nous prêchent qu’il faut placer des
crucifix aux carrefours, afin d’exciter chez les passants des sentiments
religieux.»
«--Pour ma part, je pense que vous êtes trop sévère envers tous ces
hommes-là, dit Charles; votre discours ressemble beaucoup à de la
déclamation; si l’on vous croyait, il faudrait abolir toutes les formes
extérieures. Vous me faites l’effet de cet homme qui, dans un des romans
de miss Edgeworth, ferme ses oreilles à la musique, afin de pouvoir rire
à son aise des danseurs.--A quelle musique fermé-je les oreilles?--A la
signification de tous les divers actes dont nous venons de parler; les
sentiments pieux qui accompagnent la vue des images, voilà la
musique.--Sans doute, pour ceux qui déjà ont ces sentiments; mais
rétablir les images en Angleterre pour faire naître des sentiments,
c’est tout juste danser pour créer la musique.--Je crois que vous ne
rendez pas justice à notre pays, mon cher Sheffield; nous sommes un
peuple religieux.--Eh bien, je vais vous présenter la chose d’une autre
manière: Aimez-vous la musique?--Avez-vous donc oublié la frayeur que
j’occasionnai à une certaine personne avec mon violon?--Aimez-vous la
danse?--A dire vrai, je ne l’aime pas du tout.--Ni moi non plus, reprit
Sheffield, et je ne puis penser sans rire à ce que je fis, étant encore
enfant, pour y échapper. La danse est quelque chose de si absurde; et
puis, il fallait se montrer poli et aimable envers des jeunes filles
légères ou précieuses. Je me conduisis parfois à leur égard avec tant de
grossièreté, que je fus humilié de mon impolitesse; aussi ne savais-je
plus comment me tirer d’embarras.--J’ignorais, mon cher ami, que nous
eussions entre nous un point de ressemblance aussi frappant. Oh! quelle
humiliation j’eus à souffrir, lorsqu’il fallut se tenir debout, prêt à
danser, et figurer avec une dame! Tous les yeux tournés sur moi qui
étais si gauche! Bien des jours avant, comme après, ce me fut un
martyre.»
Cependant, ils étaient arrivés au pied d’une pente roide qui mène à une
espèce de plateau sur le bord duquel se trouve Oxley, et ils
s’arrêtèrent un instant pour voir des cavaliers qui sautaient des
barrières. Ils montèrent ensuite la colline et se retournèrent vers
Oxford. «Peut-être, dit Charles, appellerez-vous toutes ces flèches et
ces tours un magnifique simulacre, parce que vous en apercevez le faîte
sans en découvrir la base?--Où en étions-nous de notre discussion?»
reprit Sheffield, se rappelant qu’ils s’en étaient écartés pendant les
dix dernières minutes: «oh! je m’en souviens, j’y suis. Je disais donc
que vous aimiez la musique, mais que vous détestiez la danse. Pour
d’autres, la musique est l’aiguillon qui les pousse à danser; pour vous,
c’est le contraire; la danse même diminue le sentiment de plaisir que
vous cause la musique. Eh bien, pareillement, c’est un acte de
pédantisme de vouloir rendre une nation religieuse, comme l’Angleterre,
plus religieuse encore, en plaçant des images dans les rues. Un tel
procédé n’est pas anglais, et il ne peut que nous blesser. S’il était
dans le génie de ce peuple, il serait venu naturellement, sans qu’on
nous y eût engagés. Comme la musique entraîne à la danse, ainsi la
religion nous eût fait adopter les images. Mais de même que la danse
n’ajoute rien aux charmes de la musique pour ceux qui n’aiment pas à
danser, de même, les cérémonies n’agrandiront pas le sentiment religieux
chez ceux qui détestent les cérémonies.--Donc, à vos yeux les
catholiques romains sont des charlatans, puisqu’ils emploient des
crucifix?--Halte-là; vous sortez maintenant de la question. Les
catholiques romains croient que les images possèdent une certaine
_vertu_. Sans doute c’est absurde, mais en les honorant ils sont
conséquents avec leurs principes. Ils n’exposent pas les images pour en
faire des montres d’apparat, pour éveiller des sentiments dans le cœur
de ceux qui les contemplent, ainsi que le voudrait Gloucester, mais ils
les honorent d’un culte solide, naturel et ardent: à leurs yeux, elles
disent plus qu’elles ne paraissent; ce ne sont pas de simples
représentations. Ils leur rendent des honneurs religieux, soit parce que
de grands saints les ont autrefois vénérées, soit parce qu’en temps de
peste on s’est adressé à elles, soit parce qu’elles ont opéré des
miracles, soit parce qu’elles ont remué leurs yeux, incliné leur tête;
ou, au moins, parce qu’elles ont été bénites par la main du prêtre, et
qu’elles ont des relations mystérieuses avec la grâce invisible. Tout
cela, je l’avoue, est superstitieux; mais tout cela a une réalité.»
Charles n’était pas satisfait de cette argumentation. «Une image est un
mode d’enseignement, répliqua-t-il. Voulez-vous donc dire qu’un homme
est un saltimbanque parce qu’il se méprend sur le mode d’enseignement le
plus convenable à son pays?--Cette qualification, je ne l’ai pas donnée
à Gloucester, repartit Sheffield; j’ai seulement soutenu qu’un pareil
mode d’enseignement, chez des protestants, était du charlatanisme et une
farce.--Mais votre principe vous conduira trop loin, et, d’ailleurs, il
se détruit lui-même. Ne vous rappelez-vous pas le passage d’Aristote que
nous cita, l’autre jour, Thompson, passage qu’il avait rencontré dans
une de ses leçons avec Vincent, et qui nous paraissait si subtil,
savoir: que les habitudes sont créées par ces mêmes actes dans lesquels
elles se manifestent lorsqu’elles sont produites? C’est en s’essayant à
nager qu’on apprend à bien nager. J’en viens à Bateman. Il désire, sans
aucun doute, _introduire_ dans nos églises les piscines et les
tabernacles; or, attendre, avant de commencer, qu’on ait accepté cette
réforme, c’est agir comme un homme qui ne va pas à l’eau sans savoir
nager.--Soit; mais quel bien en reviendra-t-il à Bateman, quand l’usage
de la piscine sera devenu universel? Qu’est-ce que cela signifie? Dans
l’Église romaine, la piscine a son emploi, je le sais, quoique j’ignore
lequel; on s’en sert pendant la messe. Mais que Bateman rende universel
l’usage des piscines, et qu’aura-t-il créé, sinon le règne d’un
charlatanisme universel?--Mais, mon cher Sheffield, combien de choses
n’y a-t-il pas qui, dans le cours des âges, ont changé leur destination
première, et toutefois en conservent encore une, quoique différente? La
perruque d’un juge n’est pas du charlatanisme, cependant elle a déjà son
histoire. La reine, à son couronnement, porte un vêtement qu’on dit être
catholique romain; est-ce du charlatanisme? Ne vous figure-t-il pas, en
traits ineffaçables, «la divinité qui entoure un roi», quoique ce
vêtement ait perdu la signification qu’y attachait l’Église de Rome? Ou
seriez-vous du nombre de ceux qui, selon un vieux calembour sur le mot
Majesté[29], estiment la chose elle-même une farce?--Vous prohibez donc
l’introduction des piscines et des chandeliers qui n’ont aucun but?--Je
pense, mon ami, qu’il y a une grande différence entre faire revivre une
chose et la conserver: la conserver paraît naturel, même quand son
emploi a cessé; la faire revivre, quand elle est déjà morte, c’est
contre nature. Mais ceci est une question de prudence et de
jugement.--Ainsi donc, vous condamnez Bateman», conclut Sheffield.
[29] Dépouillez _majesty_--la majesté--de ses dehors (_of its
externals_), c’est-à-dire enlevez à ce mot sa première et sa
dernière lettre, que reste-t-il? _ajest, a jest_,--une farce.--Ce
calembour, qui existe dans l’original, ne peut, comme on le voit, se
traduire en français.
Il y eut un moment de silence. Charles reprit ensuite: «Mais peut-être
ces hommes désirent actuellement introduire les réalités aussi bien que
leurs formes extérieures; peut-être désirent-ils employer la piscine
aussi bien que l’avoir... Sheffield, continua-t-il brusquement, pourquoi
les costumes de cérémonie dans l’église ne sont-ils pas du
charlatanisme, si les piscines méritent ce nom?--Ces costumes...»
répondit Sheffield paraissant réfléchir, «non, ces costumes ne sont pas
du charlatanisme; car prêcher, je suppose, est la fonction la plus haute
dans notre Église, et l’on y consacre les plus riches vêtements. Les
robes d’un grand prédicateur, je le sais, coûtent bien des livres; j’en
ai connu un, près de chez nous, qui, à son départ, reçut en présent, de
certaines dames, un assortiment complet, et une douzaine de pantoufles
brodées, par-dessus le marché. Mais tout cela est convenable, si la
prédication est le principal office du clergé. Vient ensuite le
sacrement[30], et il exige le surplis et le capuchon. Et le capuchon,
répéta-t-il tout pensif... mais à quoi sert-il? Non, c’est l’écharpe. Le
capuchon ne se porte que dans la chaire de l’Université. Qu’est-ce que
l’écharpe? Elle appartient aux chapelains, c’est-à-dire aux personnes...
Je n’en sors pas.--Mon cher Sheffield, vous vous êtes vous-même coupé la
gorge. Vous avez essayé d’expliquer le symbolisme des vêtements du
clergé, et vous ne l’avez pu. Seriez-vous encore disposé à appeler cela
du charlatanisme? Répondez-moi à cette seule question: Pourquoi un
ecclésiastique porte-t-il un surplis quand il lit les prières? Mieux
encore, je vous poserai la question plus simplement: Pourquoi un
ecclésiastique seul a-t-il le pouvoir de lire les prières dans l’église?
pourquoi ne le puis-je pas moi-même?» Sheffield hésita et parut sérieux.
«Savez-vous bien, dit-il ensuite, que vous avez tout juste posé une
objection de Jérémie Bentham? Dans son _Église d’Angleterre_, cet
écrivain propose, si ma mémoire est fidèle, d’enseigner à un enfant de
la paroisse à lire la liturgie; et il demande pourquoi on envoie un
jeune homme à l’Université, pendant trois ou quatre ans, à frais
énormes; pourquoi on lui apprend le latin et le grec, et cela pour faire
une simple lecture qu’un enfant aurait appris à faire chez une maîtresse
d’école. Quelle est la _vertu_ d’une lecture faite par un ministre?
Voilà à peu près les paroles de Bentham. Et, ajouta Sheffield avec
lenteur, à dire vrai, je ne sais que lui répondre.» Cette dernière
réflexion étonna Reding; il en fut même choqué et embarrassé; il ne
savait que dire, lorsque, peut-être heureusement, la conversation fut
interrompue.
[30] La cène.