Le bonhomme de l'hospice raconte son histoire.
J'avais passé trois jours dans la famille Stastok, et sur ce temps
Keesjen et moi étions devenus grands amis; deux ou trois fois il
m'avait accompagné en ville pour me montrer le chemin lorsque j'avais
des courses à faire, et, comme il était bavard ainsi que beaucoup de
vieilles gens et que de mon côté je partage parfois ce défaut avec ces
vieilles gens, nous avions souvent jasé ensemble tout à notre aise.
Keesjen était un simple, brave, excellent petit homme. Il avait une
légère souvenance de son père qui était fabricant de brosses et portait
de grandes boucles d'argent sur ses souliers. En dehors des boucles il
ne se rappelait de lui que sa mort et comment il avait suivi le convoi
avec un grand pleureur[1] et avec une longue cravate blanche; comment,
lorsqu'il revint à la maison, le miroir était couvert d'une voile noir;
comment, en cette circonstance, il avait pu manger autant de petits
pains chapelés qu'il l'avait voulu; et comment il s'était trouvé là
une tante, longue et maigre, qui avait bu tant de vin blanc qu'un gros
oncle lui avait dit: _vous n'en aurez plus!_ Il n'avait jamais connu
sa mère. Le gros oncle l'avait conduit à la maison des orphelins; il y
avait appris à épeler et on l'avait mis ensuite en apprentissage chez un
charpentier; mais il était de constitution trop faible pour ce métier,
c'est pourquoi on l'avait placé chez un apothicaire avec la mission de
rincer et de boucher les fioles, carrière qui n'est pas précisément
riche en brillantes perspectives. Il y avait servi pendant quinze ans.
Mais comme il ne savait lire que très-imparfaitement et que souvent
il avait à porter à la fois deux bouteilles d'une demi pinte chacune,
trois biberons, un emplâtre, un pot de sirop et un paquet de poudre,
il lui était arrivé à la fin de remettre une infusion de salep chez
quelqu'un qui souffrait d'une obstruction et par contre de la poudre
de jalap chez une dame qui avait la diarrhée; cette méprise l'avait
fait renvoyer comme n'étant pas suffisamment lettré. Depuis lors, il
avait été saute-ruisseau dans un bureau, puis domestique de maison
chez différentes personnes dont les unes étaient mortes et les autres
ruinées, et comme, lors du grand emménagement, il s'était trouvé trop
vieux pour être envoyé à Frederiksoord[2], la maison des Orphelins
l'avait enfin cédé à l'hospice des vieillards. Au moment dont nous
parlons, mon oncle et deux ou trois personnes de la même condition,
l'employaient pour graisser les souliers, battre les habits, porter le
journal, et, pour tout dire en un mot, à faire les commissions de peu
d'importance. Ce qui, de l'avis de mon oncle, avait le plus entravé
la carrière du brave homme, c'était son excessive simplicité et une
timidité qui ne lui cédait en rien.
Outre la chambre de derrière éclairée par le haut qui s'étendait
derrière la maison du voisin et à la suite de laquelle se trouvait
la cuisine, il y avait, dans la maison de Pierre Stastok Senior, une
autre chambre de derrière dans laquelle je compte vous introduire
plus tard et que, attendu le petit jardin sur lequel elle avait vue,
on avait baptisée, non sans à-propos, du nom de _chambre du jardin._
Quand on franchissait la porte de cette place on rencontrait d'abord
un trottoir de _klinkers_ jaunes[3] de trois pas environ de largeur,
et après avoir franchi une marche élevée de _klinkers_ bleus, marche
sur les bords de laquelle se trouvaient trois décrottoirs, on se
trouvait tout à coup dans le petit Elysée de ma tante. On y voyait un
grand pommier sur lequel verdissaient parfois plus d'une douzaine de
reinettes, différents parcs de rosiers autour desquels devaient fleurir
au printemps une ceinture de crocus jaunes, plusieurs seringats, deux
soleils, un cerisier à fleurs doubles et, contre les murs, d'un côté
une vigne et de l'autre un mûrier. Les sentiers étaient bordés non pas
de gazons mais de pâquerettes rouges et blanches. En ce temps là, il y
avait plusieurs pots d'asters et deux ou trois dahlias en fleurs. Au
fond du jardinet se trouvait un petit berceau peint en vert et garni
de quinte-feuille, de chèvrefeuille, de chenilles et d'araignées.
A ce berceau attenait la fabrique contre laquelle était adossée,
vis-à-vis du berceau et comme pendant de celui-ci, une maisonnette avec
une petite plate-forme où Keesjen venait s'acquitter de ses travaux
domestiques, et qu'entourait un petit treillis.
J'allai, le samedi matin après le déjeuner, chercher sous ce berceau,
le tiède soleil d'automne; j'avais un livre sous le bras; on saura tout
à l'heure pourquoi je ne l'ouvris pas.
J'avais à peine épousseté avec mon mouchoir de poche le banc du
berceau, et, assis à mon aise et l'œil fixé sur la maisonnette, la
plate-forme et le treillis, je me complaisais à l'idée que tout était
si bien mis en couleur chez mon oncle et ma tante, lorsque la porte de
la maison s'ouvrit et Keesjen parut. Comme il lui fallait traverser
tout le jardin pour se rendre au lieu de sa destination et que près de
soixante et dix années pesaient sur ses épaules, j'eus tout le temps
de m'apercevoir qu'il lui manquait quelque chose. Il faillit d'abord
trébucher contre la marche du trottoir, marche dont il ne semblait
pas soupçonner l'existence, bien que, depuis nombre d'années, il dût
la franchir tous les jours au matin, à neuf heures et demie précises.
Il laissait traîner dans le sable la redingote des dimanches de mon
oncle qu'il portait sur le bras, et, avant qu'il eût dépassé le
pommier, il avait laissé tomber deux fois la brosse qu'il tenait à la
main. Lorsqu'il fut près de moi, je vis que ses joues étaient pâles
et avachies sous sa barbe assez mal faite; l'ensemble de ses traits
portait un cachet de tristesse; ses yeux étaient ternes et quand il
passa près de moi il ne me dit pas comme d'habitude:--Voilà un beau
petit temps, monsieur Hildebrand! mais il ôta silencieusement son
chapeau et gagna d'un pas mal assuré la plate-forme. Parvenu-là, il ôta
son habit avec un profond soupir et, ne gardant qu'un étroit gilet noir
à manches, il me laissa voir les formes anguleuses de son buste maigre
et voûté. Il ne toucha pas à la boîte à tabac de fer-blanc rougi qui
sortait à demi d'une des poches de son gilet, et, poussant de nouveau
un profond soupir, il suspendit à un clou la redingote de mon oncle.
Il empoigna la brosse, en soupirant plus profondément encore, démeura
quelques instants songeur en frottant l'étoffe à rebrousse poil; et se
mit enfin à brosser la redingote, en commençant par les pans.
--Qu'y a-t-il, Keesjen? les choses fie vont-elles pas bien? lui
criai-je.
Keesjen brossait toujours. Il était un peu sourd.
Quand on doit répéter une phrase qu'on a dite avec quelque émotion, il
est tout à fait impossible de le faire dans les mêmes termes. Je me
levai, me rapprochai d'un pas et dis en élevant un peu la voix:
--Qu'avez-vous, Kees?
Kees se troubla, me regarda et fixa un instant les yeux sur moi; puis
il reprit une manche de la redingote de mon oncle et se mit de nouveau
à brosser. Une larme coula sur sa joue.
--Fi, Kees! dis-je, cela n'est pas bien; il me semble que je vois des
larmes.
Kessjen essuya ses yeux avec la manche de son gilet et dit:
--Il fait un vent froid, monsieur Hildebrand.
--Comment, Keesjen! dis-je, le vent n'est pas froid le moins du
monde... Mais il y a quelque chose là-dessous, mon brave! Auriez-vous
perdu un journal?
Keesjen hocha la tête et se mit à brosser avec plus d'obstination que
jamais.
--Kees, dis-je, vous êtes trop vieux pour avoir du chagrin. N'y a-t-il
rien à faire, mon ami?
En entendant ce mot _ami_, le vieillard me regarda d'une façon
étrange. Hélas! ce mot était peut-être tout nouveau pour lui à l'âge
de soixante-neuf ans. Un sourire nerveux, qui avait quelque chose
d'effrayant, crispa son maigre visage; ses yeux gris étincelèrent
d'abord, s'éteignirent de nouveau et se remplirent de larmes. Toute sa
physionomie disait: Je vais me confier à vous. Ses lèvres dirent:
--Ecoutez, monsieur! Connaissez-vous le petit Klaas?
Bien que j'aie un ami très-particulier, baptisé du nom de Nicolas, et
qu'il ne fut pas impossible que Keesjen l'eût jamais vu, je ne pouvais
cependant nullement appliquer le nom de petit Klaas au susdit Nicolas,
vu que c'est un très-grand garçon blond, et d'un autre côté je n'eusse
jamais pu croire que le Nicolas en question, quelque méchant qu'il
puisse être parfois, pût être la cause des larmes du vieux Keesjen. Je
répondis donc que je ne connaissais pas le petit Klaas.
--Monsieur Pierre ne vous l'a-t-il donc pas montré? Toute la ville
connaît le petit Klaas. On lui donne assez de cents, continua Keesjen.
--Mais quel homme est-ce donc? demandai-je.
--Ce n'est pas le moins du monde un homme, dit Keesjen. C'est un nain,
monsieur! un nain, aussi vrai que je suis ici. On pourrait le montrer à
la foire. Mais c'est un mauvais drôle. Croyez-moi, je le connais bien.
Je désirais de tout mon cœur que Keesjen mît un peu plus d'ordre dans
ses renseignements.
--Il est de la maison, reprit-il après un instant de silence; il court
les rues comme un fou. Il gagne de l'argent avec sa bosse. Quand une
école sort, les gamins mettent ensemble des cents et font danser le
petit Klaas. Alors il saute autour d'un bâton, tout comme un singe, et
fait sa bosse au moins une fois aussi grosse. Je n'ai pas de bosse,
monsieur! ajouta-t-il avec un soupir.
Je compris que Keesjen était moins jaloux de la bosse que des cents
qu'elle rapportait.
--Je voudrais, poursuivit-il d'un ton triste et en donnant à la
redingote un coup de brosse beaucoup plus énergique que ce n'était
nécessaire pour du drap à neuf florins l'aune, je voudrais avoir une
bosse. Je ne ferais rien; je gagnerais des cents; on rirait en me
voyant... Mais je ne boirais pas!... dit-il sur un tout autre ton; et
retournant la même phrase, il ajouta, tout en détachant la redingote du
clou et en la ployant avec beaucoup de soin:
--Boire, je ne le ferais pas!
--Keesjen, dis-je, lorsque vous avez traversé le jardin et que je vous
ai adressé la parole vous étiez triste, et maintenant vous semblez bien
être méchant; j'aime mieux vous voir triste!
Les yeux du vieillard se remplirent de nouveau de larmes; il tendit
vers moi ses mains desséchées; je les saisis au moment où il les
retirait, confus de sa familiarité, et je ne les lâchai qu'après les
avoir serrées d'une encourageante et sympathique étreinte.
--Oh! dit-il, oh!... monsieur ne sait pas cela ... mais je suis ... je
suis bien plus triste que méchant. Mais petit Klaas m'a fait du mal.
Petit Klaas est mauvais. Les gens, poursuivit-il, en se penchant vers
la graisse à souliers, les gens croient qu'il est fou; mais il est
mauvais...
--Ecoutez, Kess, dis-je, en approchant un tabouret à pied on fer,
asseyez-vous un peu là et racontez-moi d'un bout à l'autre ce que petit
Klaas vous a fait.
--Cela ne servira à rien, dit Keesjen, mais je le ferai pourtant, si
vous voulez n'en rien dire à personne. Monsieur connaît-il la maison?
--Quelle maison?
--L'hospice.
--Je l'ai vu en passant.
--Bon! C'est une vilaine maison, n'est-ce pas? une vilaine maison avec
des portes et des fenêtres rouges; et en dedans tout en rouge aussi
et tout obscur. Pour lors, monsieur sait que nous sommes tous pauvres
là, mais absolument pauvres, je ne peux pas dire autrement, mais nous
sommes pauvres, je crois bien, tout juste comme on est au cimetière.
Moi et d'autres nous gagnons bien quelque petite chose, mais cela ne
sert à rien, nous l'apportons au _père_, et le _père_ nous donne toutes
les semaines un peu d'argent pour notre plaisir. Voilà qui est bien,
monsieur; voilà qui est très-bien. Quand je serai vieux je ne gagnerai
plus un cent, mais j'aurai encore ce peu d'argent chaque semaine. Ceci,
dit-il en tirant de sa poche un mouchoir de coton, et cela (il frappa
sur sa boîte à tabac), je l'ai acheté avec cet argent.
C'était touchant d'entendre un homme de soixante-neuf ans dire: _Quand
je serai vieux!_
--Klaas, poursuivit-il, comme monsieur comprend bien, reçoit aussi
de l'argent pour son plaisir. Mais que fait Klaas? Klaas ne fait
qu'arracher, de temps en temps, l'herbe de la rue pour quelqu'un; Klaas
fait semblant d'être fou; Klaas danse avec sa bosse, et quand il a reçu
des cents des flâneurs et des enfants, Klaas s'en va hors la porte.
Monsieur connaît-il le _Torchon-Gras?_
--Non, Keesjen.
--C'est un cabaret hors la porte. Klaas va y boire une goutte et même
deux, et même trois gouttes.
--Et quand il rentre à l'hospice!
--Oh! il a toutes sortes de malices. Il prend une grosse chique de
tabac. Il demande chez un droguiste une pelure d'orange. Quelquefois le
_père_ s'en aperçoit. Alors on met un billot à la jambe de Klaas, car
il est trop vieux pour coucher sur les lattes[4] et on ne peut non plus
le frapper sur sa bosse; mais qu'est-ce que cela fait puisqu'il court
avec le billot? Alors il dit aux enfants: St!... mes enfants, Klaas a
fait une sottise; Klaas n'a pas marché droit et le _père_ a pris tous
ses cents à Klaas. Vous comprenez bien, monsieur, qu'il attrape encore
davantage.
Je comprenais parfaitement.
--Mais ce sont là ses affaires, poursuivit Keesjen en prenant un
soulier de mon oncle qu'il devait graisser et en le remettant aussitôt
à terre. Mais qu'a-t-il besoin de me rendre malheureux? Savez-vous ce
que c'est?... Je vas vous conter la chose... J'avais de l'argent ...
j'avais beaucoup d'argent ... j'avais douze florins!
--Et comment étiez-vous arrivé là, Keesjen?
--Dieu et l'honneur aidant. J'avais gagné cet argent quand j'étais
chez l'apothicaire. Quelquefois, quand je portais une potion hors de
la ville, à une maison de campagne ou l'autre, le monsieur ou la dame
disait: Donnez une pièce de deux sous au porteur; il fait mauvais
temps. Comme cela j'étais venu à avoir douze florins. Je ne pouvais les
avoir à l'hospice; c'est défendu. Mais je les conservais sur mon cœur.
--Et pourquoi les gardiez-vous? Aviez-vous besoin de cet argent, où
était-ce seulement pour le plaisir de l'avoir?
--Oh! monsieur, dit le bonhomme en hochant la tête, les gens riches, si
j'ose le dire, ne savent pas cela; les directeurs n'en savent rien non
plus, car ils ne s'inquiètent pas de ces choses. Tout va bien pour ces
gens-là, pendant leur vie et après leur mort. Voyez-vous, nous sommes
bien à la maison: les directeurs sont bons; au carnaval nous avons des
petits pains avec du beurre; toutes les trois semaines, quand on abat,
la maison reçoit un bœuf de je ne sais quel grand monsieur qui est mort
depuis longtemps. Alors nous mangeons tous du hachis, et les messieurs
de la maison font une partie et mangent la langue du bœuf. Nous sommes
tout à fait bien; mais un homme, monsieur, pense toujours à sa mort.
--Je crois que vous serez parfaitement bien après votre mort aussi,
Keesjen! dis-je.
--Je l'espère, monsieur; dans le ciel tout est bien; mais ce n'est pas
ce que je veux dire. Je voudrais que mon corps fut bien, voyez-vous.
--Qu'est-ce que c'est, Kees?
--Ecoutez! Quand nous sommes morts on nous couche sur la paille, on
nous arrange avec les effets de la maison, juste comme quand nous
vivons, et puis nous allons au cimetière dans la grande fosse; je ne
voulais pas cela. Je voulais, quand je serai mort, ne pas être arrangé
avec les effets de la maison.
Il se tut un instant, et ses larmes recommencèrent à couler.
--Je voulais être couché dans un cercueil à moi, je ne sais pas ...
mais enfin, je veux dire, comme j'ai vu mon père, avec des choses à
moi, je n'ai jamais eu une chemise qui m'appartienne; je voulais avoir
un linceul qui fût le _mien._
J'étais ému. Ne me parlez pas de préjugés. Les riches de la terre en
ont mille. Ce pauvre homme pouvait tout supporter, maigre nourriture,
rude couche et dur labeur eu égard à son âge. Il n'avait pas de maison
à lui, il n'aurait pas de tombe à lui; oh! s'il eût eu du moins la
certitude que son dernier vêtement serait _sien!_
--Monsieur comprend bien, continua-t-il d'une voix pour ainsi dire
enrouée par l'émotion, que les douze florins étaient pour cela. C'était
beaucoup trop. Mais je voulais plus que cela; je voulais être enterré
comme il faut. Je ne connais rien à ces choses-là; mais j'avais compté
quatre florins pour les linges, et puis deux florins pour les hommes
qui m'auraient enseveli, et dix stuivers à douze porteurs pour me
porter au cimetière. Ça n'aurait-il pas été beau? Le garçon apothicaire
avait arrangé tout ainsi; l'argent était dans un petit papier, et puis
dans un petit sac de cuir; je l'ai eu là, sur mon cœur, pendant trente
ans ... et maintenant il n'y est plus...
--Klaas l'a-t-il volé? demandai-je.
--Non, dit-il, en s'arrachant à la tristesse dans laquelle l'avaient
plongé ses dernières paroles. Non, mais il a su que je l'avais.
Son lit est près de mon lit. S'il l'a vu quand je me déshabillais,
quand je m'habillais, ou quand j'étais malade; si j'en ai rêvé tout
haut, je n'en sais rien. Je croirais bien que j'en ai rêvé, car j'y
pense toujours. Mardi dernier il avait plu toute la matinée, comme
monsieur sait. Klaas n'avait pas attrapé un cent. Il faisait mauvais
temps, et les gamins ne s'arrêtaient pas autour de lui. Son argent du
dimanche était aussi parti, et il avait une furieuse envie d'aller
au Torchon-Gras,--Kees, dit-il après le dîner, prêtez-moi six
cents.--Klaas, dis-je, je ne le ferai pas, car vous les boiriez!--Kees,
dit-il il me les faut! qu'il dit--Je dis: Eh bien! vous ne les aurez
pas!--Savez-vous ce que je ferai? dit-il: Kees, qu'il dit, si vous ne
me les donnez pas, je dirai au _père_ ce que vous avez au cou sous
votre chemise! Je suis devenu pâle comme un linge, et je lui ai donné
les six cents. Mais j'ai dit aussi: Klaas, vous êtes un vaurien! Je ne
puis dire s'il a été fâché de cela dans le moment; mais hier il a dû
être soûl, et 'quand les surveillants lui faisaient mettre le billot,
il s'est mis à crier et à chanter comme un fou: Kees a de l'argent!
Kees a de l'argent! il a de l'argent sous sa chemise! Les camarades
m'ont raconté cela quand je suis rentré à la maison. J'étais comme
mort. Nous allons au dortoir et nous nous déshabillons. Klaas était
déjà couché et ronflait comme un bœuf... Quand tout le monde fut
endormi, je glissai ma main sous ma chemise pour ôter le sachet et le
cacher, si je pouvais, dans la paille de mon lit. Mais avant que je
l'eusse détaché, la porte s'ouvrit, et le _père_ entra dans la salle
avec une lanterne,.Je suis tombé en arrière sur mon coussin et j'ai
regardé la lanterne comme un fou. Chaque pas que le père faisait, je
le sentais dans mon cœur.--Kees, dit-il, en se penchant sur moi, vous
avez de l'argent; vous savez bien que vous ne pouvez rien cacher ici
dans la maison! et en même temps il me l'arracha de la main.--C'est
pour un linceul! bégayai-je, et je tombai à genoux sur le lit, mais
cela n'a servi à rien. Nous le garderons pour vous, dit le père, et
il ouvrit le sac et compta l'argent avec soin. Mes propres yeux ne
l'avaient pas vu depuis que je l'y avais cousu, il y avait trente ans
de cela; c'était mon argent ... mon propre argent ... le cher argent
de mon enterrement.--Je vous jure, criai-je, que je n'en ferai rien
autre que me faire enterrer comme il faut.--Nous aurons bien soin de
cela nous-mêmes! dit le père, et il s'en alla avec l'argent et avec la
lanterne. «C'est Klaas, criai-je après lui, qui vous l'a raconté, parce
que ... mais à quoi cela m'aurait-il servi de dire que Klaas est un
ivrogne? A quoi cela m'aurait-il servi de raconter que Klaas va tous
les jours au _Torchon-Gras?_ Cela ne m'aurait pas rendu mon argent. Je
n'ai pas fermé l'œil de toute la nuit.--Quelle affaire, Monsieur!
--N'y aurait-il rien à faire auprès des directeurs? demandai-je à
Keesjen, d'un ton de consolation.
--Nom non, dit-il, en sanglotant et en frottant circulairement la
main sur sa poitrine, comme s'il y cherchait encore de l'argent; non,
l'argent ne peut m'être rendu; c'est une loi aussi vieille que la
maison, et la maison est si vieille ... aussi vieille que le monde.
--Cela est un peu fort, Keesjen, dis-je, et si...
Il ne me laissa pas continuer:
--Comment, fort! Cela n'est pas fort du tout, Monsieur! n'y a-t-il donc
pas toujours eu de pauvres diables comme moi qui entraient à l'hospice,
qui mangeaient et buvaient, avaient lit et gîte, et devaient cire
enterrés aux frais de l'hospice?... Mais moi, je voulais être enterré
avec mon propre argent,--je voulais être sûr que je serais enterré avec
mon argent à moi ... c'était là ma plus grande consolation, et c'est
pour cela que je le portais sur mon cœur... Oh! si Klaas avait su qu'il
me faisait mourir!
--Ecoutez, Keesjen, dis-je, vous aurez votre argent, je vous le
promets: j'en parlerai à mon oncle; sans doute il connaît les
directeurs; nous verrons s'ils ne consentiront pas à passer par-dessus
la loi pour un vieux» brave et excellent homme comme vous. Comptez-y,
Kees, ou vous rendra votre argent...
--On me le rendra? dit le pauvre homme, encouragé par le ton positif de
mes paroles... Bien vrai?
Il essuya ses yeux et, le visage radieux, il me tendit la main,--et
sentant le besoin de me dire à son tour quelque chose qui me fût
agréable, il me demanda:
--Est-ce que je graisse vos bottes assez bien, Monsieur?
--Supérieurement! dis-je.
--Et votre redingote est-elle assez bien brossée? demanda-t-il encore;
si quelque chose y manque, Monsieur n'a qu'à le dire.
Je lui promis de faire cela le cas échéant, et je m'acheminai vers la
maison. Mais Keesjen me suivit, le bras gauche passé dans une botte de
Pierre, et la brosse à souliers dans la main droite.
--Pardon, excuse, Monsieur, de ce que je suis si hardi, dit-il; mais
puis-je encore vous faire une prière?
--Sans doute, Kees!
--Quand Monsieur ira voir les directeurs, reprit-il, Monsieur doit
faire comme s'il ne savait rien de la chose.
--Je vous le promets, Keesjen.
J'allai trouver mon oncle, et sus le décider à se rendre auprès des
directeurs. Le président fit venir le père chez lui, et envoya ensuite
le père à la ronde chez les autres directeurs, afin de les convoquer en
assemblée extraordinaire. A cette assemblée on fit comparaître Keesjen,
après quoi on le fit sortir; ensuite le père dut aussi comparaître
et sortir à son tour. Après quoi on délibéra pendant une heure,
laquelle heure se passa principalement en déclarations répétées du
président qu'il laissait l'affaire à la décision de ces messieurs, et
en déclarations non moins répétées de ces messieurs, qu'ils laissaient
l'affaire à la décision du président.
Comme les choses ne pouvaient rester ainsi, le président émit enfin
l'avis «que, d'un côté, il était possible de rendre son argent à
Keesjen, vu que Keesjen était un homme d'une conduite exemplaire,
qui, sans nul doute, conserverait l'argent jusqu'à sa mort, aussi
bien que l'honorable trésorier lui-même;» (ici l'honorable trésorier
lui-même s'inclina)--«mais que, d'un autre côté, l'honorable trésorier
le conserverait aussi bien que Keesjen, et que par conséquent, il
n'était nullement nécessaire de fortifier Keesjen dans le préjugé que
son argent serait mieux gardé et plus sûrement consacré au but du
susdit Keesjen, si lui Keesjen le gardait lui-même que si l'honorable
trésorier le conservait, et que c'était là son avis.»
Le secrétaire crut néanmoins avec quelque raison que cet avis ne
tranchait pas suffisamment la difficulté, et proposa, sauf meilleur
avis «de s'arrêter à l'une des deux mesures proposées;» sur quoi le
trésorier lui-même eut la générosité «de renoncer à la garde des fonds
en question,» et l'on résolut à l'unanimité de rendre à Keesjen ses
douze florins convenablement recousus dans le sachet de cuir.
Keesjen porta deux années encore son argent sur son cœur. Et lorsque,
l'an dernier, je revis le cimetière de D...., il me fut doux de pouvoir
penser que là, dans la fosse commune des pauvres, reposait un homme qui
y avait été porté honorablement par douze frères de son choix, après
s'être endormi, grâce à moi en quelque sorte, tranquille et certain
qu'il serait enveloppé dans un linceul à lui.
A-t-il par hasard songé à Hildebrand, à ses derniers instants?
[1] L'usage de faire suivre les convois funèbres par des pleureurs
gagés existe encore en Hollande.
[2] Dépôt de mendicité érigé sous la protection du prince Frédéric.
[3] Briques en terre cuite qui servent, en Hollande, à paver les
trottoirs, les rues, etc. On les place, non pas à plat, mais sur la
tranche, ou pour mieux dire de champ.
[4] Punition corporelle usitée en Hollande.
V
Il vient du monde pour prendre une tasse de thé et passer la soirée.
Le dimanche soir, la chambre du jardin était dans sa plus brillante
splendeur. Je vais essayer de vous en donner une légère idée.
Imaginez-vous une vaste salle carrée, avec une table carrée an milieu,
table dont le tapis vert carré est enlevé et remplacé par un plateau
carré d'argent à long filets, mainte fois poinçonné, et sur lequel se
pavane un massif service à thé de porcelaine antique. Autour de cette
table sont disposées cinq chaises à hauts dossiers et à sièges de
velours vert à fleurs. On ne fait plus aussi bien maintenant. Si l'on
regarde sous la table on y voit luire vingt yeux ardents appartenant à
quatre chaufferettes; la cinquième n'étincelle pas, elle est en pierre.
Je reconnais à cette circonstance de même qu'à la position du service à
thé et à la bouilloire vernissée placée auprès de la chaise, la place
de ma respectable tante. Au milieu de la table s'élève une précieuse
pièce d'ornement. C'est une lampe de bronze d'une étonnante grandeur,
soutenue par un éléphant et dans le pied de laquelle se trouve une
boîte à carillon. Dans cette circonstance exceptionnelle, bien qu'on
ne soit pas encore au mois de novembre, un feu de tourbe construit
avec soin, brûle dans le foyer brillamment poli; c'est uniquement
pour qu'on puisse placer régulièrement tout autour des chaises pour
les messieurs. L'étroit manteau en marbre de la cheminée est orné
d'une pendule représentant un esclave nègre qui a des yeux blancs, des
narines rouges, un tablier d'or, et porte d'un air dégagé un cadran
sous le bras; aux deux côtés sont placés deux petits vases de fleurs
peintes sous des cloches si étroites et de dimensions si exiguës, qu'on
pourrait les prendre pour les petits de la grande cloche qui couvre
des oiseaux empaillés, et qui trône vis-à-vis de la cheminée sur une
petite table en bois bruni et à tiroir. Le dessus de la cheminée exhibe
un agréable trophée en plâtre de peignes à tisser, de navettes, de
dévidoirs réunis par un léger nœud de ruban, et à demi ensevelis sous
des couches de blanc de céruse de différentes formations.
Mais ce qui, non-seulement en ce moment mais en tout temps, fait le
plus splendide ornement du salon d'apparat, c'est, au-dessus d'un haut
lambris peint en gris et doré sur les bords, la magnifique tapisserie
oh l'on voit d'agréables paysages montagneux, avec des soleils levants
et couchants, des chemins sablonneux et creusés de profondes ornières,
et des pièces d'eau avec des roseaux et des cygnes: peuplés en outre de
femmes portant sur leur dos des bottes d'où sort une botte de paille,
d'hommes assis au bord de l'eau et prenant un poisson au bout d'une
longue ligne; d'enfants tête nue et pieds nus, couchés sur l'herbe à
côté d'une chèvre; de voyageurs montés sur des chevaux bruns qui vous
tournent le clos pour montrer leur valise, et d'autres sur des chevaux
blancs, qui tiennent toute droite une line cravache; de promeneurs
avec d'énormes cannes et des chapeaux à... Qu'allais je dire? Oui,
ils avaient eu des chapeaux à trois cornes, mais ce temps là était
passé. Une couple d'années auparavant la chambre avait été restaurée
et monsieur Pierre Stastok Senior, quelqu'arriéré qu'il fût sous bien
des rapports, avait cru devoir donner, à cette occasion, une preuve
qu'il avait marché avec son siècle. Il avait fait moderniser tous les
costumes. Sur son ordre, un ingénieux peintre avait changé tous les
chapeaux d'après le plus nouveau modèle reçu par le chapelier, et
tous les promeneurs avaient reçu des pantalons bruns, jaunes, rayés,
à sous-pieds et faits d'après la dernière coupe. Toutes les perruques
avaient été proscrites. Les dames qui, jusqu'alors, avaient exhibé les
preuves évidentes que nos grand'mères étaient beaucoup plus décolletées
à la promenade que nos sœurs au bal, les dames avaient reçu des robes
montantes, de larges manches et de longues tailles; et même les cheveux
des enfants à demi nus avaient été coupés au nom de la civilisation.
Il est vrai que cette modernisation laissait encore beaucoup à désirer
sous plusieurs rapports, et surtout quant aux cannes, aux parapluies et
aux parasols qui avaient gardé leur première forme; en revanche tous
leurs éventails étaient changés en bouquets et sous ce point de vue du
moins il n'y avait pas le moindre anachronisme.
Lorsque mon oncle et ma tante eurent ainsi fait sagement mettre tout
en ordre, ils crurent avoir rempli leur devoir et avoir fait au Moloch
du dix-neuvième siècle un sacrifice assez grand pour qu'il leur fût
permis, quant à leur personne, de braver et renier ce siècle d'une
foule de manières; car, à dire vrai, les messieurs et les dames de
la tapisserie étaient de beaucoup en avance sur monsieur et madame
Stastok, et comme ceux-ci, le soir dont nous parlons, ont revêtu leur
plus belle toilette, d'abord parce que c'est dimanche et, d'autre part,
parce qu'ils _attendent du monde_, je veux profiter de cette occasion
pour vous donner la description jusqu'ici différée de leur personne et
de leurs allures.
Il règne encore un silence de mort dans la chambre du jardin, cette
même chambre du jardin, dirait un orateur, où retentira tout à l'heure
le bruyant caquetage dune joyeuse société. Je n'entends rien que le
chant familier de l'eau qui siffle dans le tuyau de la bouilloire, et
le ronron d'un chat angora qui est couché devant le foyer et s'étonne
d'y voir du feu à une époque si peu avancée de l'année. Je ne sens
rien que la bouilloire qui n'a pas encore été employée assez souvent
pour ne pas exhaler une mauvaise odeur; et en dehors du chat précité,
je ne vois personne autre que mon digne oncle qui, le dos tourné au
feu et les mains, sur le dos, est éclairé par les quatre bougies
qui surmontent les lustres d'or de la cheminée, et dont l'image se
réfléchit dans le miroir qui lui fait face. Excellent moment pour
faire son portrait! Mon oncle bien qu'il soit dans la soixantaine est
encore pour cet âge ce qu'on appelle un _solide gaillard._ Il n'a pas
la tête grise, vu qu'il porte une perruque brune qui lui recouvre les
oreilles et à travers laquelle, par conséquent, il lui faut entendre;
son visage est rond, vermeil; il n'a absolument pas de favoris; son œil
brun ne manque pas d'expression et il a un double menton. Il n'est pas
grand de taille, et n'a, pour lui rendre toute justice, d'autre défaut
corporel que ses faux cols démesurément hauts. A cause de la fête du
jour, la dimension ordinaire de ceux-ci est encore doublée, si bien
qu'ils incommodent quelque peu les extrémités mêmes de ses oreilles.
Il porte au reste une cravate blanche, une chemise à jabots, un large
habit noir qui, vu de derrière, a quelque chose d'une redingote, et,
encore toujours, une culotte courte, de sorte qu'on a l'occasion de
voir ses mollets bien faits et enfermés dans de fins bas de filoselle.
En ce moment entre ma tante qui parachève la toilette de mon oncle en
lui présentant un grand et beau mouchoir de poche en toile blanche
et à larges ourlets. Vous avez remarqué dès longtemps qu'elle porte
un bonnet plissé. Elle a mis, ce soir, son plus beau qui est orné
d'un ruban dentelé de satin blanc,--je me souviens que je donnais des
rubans pareils à ma grand'mère, le jour de son anniversaire!--Elle a
les cheveux poudrés, et il vient un peu de blanc égalisé avec une fine
lame, sur son front; cela sied parfaitement à sa physionomie ouverte et
bonne et aux agréables fossettes qui se creusent dans ses joues quand
elle parle. Elle porte au cou un gentil collier de perles avec une
nacelle en pierreries, et un fichu montant à petits plis en toile de
Cambrai qui s'encadre dans sa robe de soie chatoyante à large corsage.
Laissons-la, un peu fatiguée de tous les préparatifs, s'installer pour
préparer le thé; et jetons les yeux sur Pierre qui fait justement son
entrée. Lui aussi, comme disent les marins, est sous son plus beau
gréement. Il est, je dois l'avouer, tout à fait vêtu à la mode; il
porte un pantalon noir à sous-pieds, un gilet de satin noir, un habit
bleu à boutons brillants, et cependant il a l'air affreusement arriéré.
C'est que le pantalon est si court et les sous-pieds sont si longs, le
gilet est si largement échancré et si ample de la taille, l'habit est
si étroit du collet et si large du dos; et puis pourquoi s'obstine-t-il
à vouloir se distinguer par une cravate de soie brune au lieu d'en
porter une noire comme tous les gens comme il faut.
L'oncle consulte une fois ou deux sa montre pour faire la remarque que
la société se fait terriblement attendre. Soit dit en passant, là gît
l'unique raison pour laquelle Pierre Stastok Senior n'a jamais voulu
être diacre ou ancien de l'église, parce qu'en cette qualité il serait
contraint d'aller à son tour à l'église avec des ministres qui ne sont
pas des gens ponctuels comme lui.
Bientôt cependant un modeste coup de sonnette annonce l'arrivée du
premier venu des invités. Nous les laisserons, lui et les autres, se
débarrasser de leurs surtouts et de leurs manteaux et les déposer
entre les mains de Keesjen qui, ce soir-là, a obtenu une permission
particulière de rentrer plus tard à l'hospice; nous les laisserons
ensuite bourrer leurs pipes, et complimenter les hôtes sur les peines
qu'ils se sont données; puis jaser pendant une petite heure sur le
temps, sur le froid qu'il fait dans l'église, sur la supériorité d'un
foyer ouvert sur un poêle fermé, sur l'état des fonds, sur l'ouvrage
des dames, sur la dernière vente de maisons, et sur le dernier plan
du conseil communal au sujet d'un pont à jeter sur un cours d'eau,
pont dont la nécessité est reconnue depuis dix ans déjà; nous vous
introduirons ensuite au milieu dû la société et nous vous ferons voir
chacun de ses membres dans toute sa splendeur. En attendant vous pouvez
vous-même bourrer une nouvelle pipe.
L'homme que vous voyez auprès du foyer, engagé avec mon oncle dans
une conversation animée sur les avantages importants que possédait
l'institution des corps de métiers, tels qu'ils existaient autrefois,
sur celle des patentes introduite sous le ministère Gogel, cet homme
est une vieille connaissance et nul autre que l'homme à l'argent de la
diligence. Toutefois il est aussi peu orfèvre que le piqueur était
commissaire de police. J'ai été malheureux dans mes présomptueuses
divinations. C'est tout bonnement le plus ancien commis du secrétariat
de la ville de D.... appartient à cette race de gens qui étudient jour
et nuit Wagenaar et les continuations de Wagenaar, de même que les
ouvrages de Lefrancq van Berkhey, et le recueil de proverbes hollandais
de Tuinmans, et dont les lectures ultérieures consistent en une
incroyable quantité de sermons et de voyages autour du monde. Il sait
frapper avec dignité sur sa tabatière et dire comment s'appelaient les
mouchettes au temps où l'on ne mouchait pas encore les chandelles et
à quel prix on pouvait louer une maison en une année dont il a vu un
compte dans les poudreux papiers du secrétariat. Il jouit d'une grande
autorité comme juge du talent de tous les prédicateurs, et, au total,
quand il se présente dans la famille quelque question obscure, on
l'adresse à monsieur Van Naslaan qui a énormément lu. Il faut dire que
dans ces dernières années la pédanterie du jeune Pierre a notablement
nui à l'autorité de ce personnage, surtout parce que l'étudiant
comprend le latin qui assure tous les privilèges.
Pierre et moi sommes accaparés par un monsieur long et maigre, d'une
bonne trentaine d'années, dont la tête commence à devenir chauve,
et qui est enfermé dans une longue redingote boutonnée; ce monsieur
s'appelle Dorbeen et a la réputation de dire très-sérieusement des
choses comiques. Il nous interroge sur des farces d'étudiants qui
depuis l'érection des universités ont dû arriver chaque année dans
toutes les universités, qu'il a entendues dans sa jeunesse, qui ont été
racontées à Pierre et à moi comme étant arrivées à nos prédécesseurs
immédiats à l'université, et qui vraisemblablement n'ont jamais eu
et n'auront jamais lieu. Quand il en a cité une très-plaisante, il
demande sur-le-champ une baleine et la passe à travers sa pipe avec
une figure si longue et si grave qu'elle prouve effectivement combien
il est sérieusement comique. Pierre s'est éloigné au beau milieu de
ses récits, fume en désespéré, sourit en ricanant à la lin de chaque
histoire, et quand sa pipe est à bout en bourre une nouvelle. Le désir
de faire plus ample connaissance avec les dames me met sur des charbons
ardents.
--Ces messieurs préféreront sans doute en rester au vin? dit ma bonne
tante en se retournant avec affabilité et en soulevant une véritable
chaudière de fer-blanc. Mais Pierre prendra peut-être bien une tasse de
_slemp_[1]?
--J'en ferai autant, ma chère tante! dis-je en allant à elle pour
alléger un peu le vaste récipient qu'il lui était impossible de lever.
Savez-vous pour qui je remplis les tasses?
Ce fut d'abord pour une honorable dame qui, comme ma tante, était
occupée à tricoter, mais qui cependant était mise plus à la mode
qu'elle, et qui était la légitime épouse du commis, bien qu'elle fût
plus jeune que celui-ci de plusieurs années; ensuite pour une sœur du
mari de cette dame, laquelle sœur avait une quarantaine d'années, des
yeux de veau, et demeurait chez elle avec le privilège de faire la
lessive, de raccommoder les bas, de remonter les chapeaux et d'achever
à user les robes de sa belle-sœur; puis encore pour la fille de la dame
en question, Koosjen[2], jeune personne d'environ dix-sept ans qui,
avec ses cheveux bruns bien nattés et sa robe rose, était charmante,
enfin, sans compter ma tante et moi, pour la très-fashionable épouse du
courtier, laquelle était la seule _mevrouw_[3] de la société, portait
un énorme bonnet garni de rubans couleur de feu, et une boucle d'or non
moins énorme à la ceinture.
Madame Van Naslaan était une dame très-avisée, qui faisait des
découvertes pleines de sens. Elle trouvait, par exemple, qu'un courant
d'air froid est plus désagréable qu'un air simplement refroidi; elle
trouvait encore que, par une chaude journée, un peu de vent soulage
toujours; elle avait fait la remarque que, lorsqu'on perd beaucoup, on
a la consolation qu'il vous reste quelque chose; elle avait découvert
que, lorsqu'on avait l'habitude d'une chose, on la supportait plus
facilement que lorsqu'on n'y était nullement accoutumé; elle en était
même arrivée, grâce à des investigations assidues et approfondies
dans le domaine de la psychologie, à apercevoir une différence
essentielle entre gens et gens, et à pouvoir affirmer avec fondement
qu'une personne n'était pas l'autre, et une foule de choses sensées
du même ordre qui lui donnaient une grande réputation d'habileté
et d'expérience parmi les femmes de sa connaissance; et comme elle
disait de l'affaire la plus simple qu'elle cachait plus qu'elle ne
laissait voir, et comparait spirituellement toutes choses aux souris
qui doivent avoir une queue, on estimait avec raison qu'elle devait
avoir plus de perspicacité que les autres. Madame Dorbeen, par contre,
était une bavarde, fière de sa qualité _mevrouw_, de son bonnet et de
son mari; j'avais entendu parler d'elle comme d'une personne disant
très-joliment les vers, ce qu'il me fut facile de croire, vu qu'elle
grasseyait et avait des yeux bruns qui roulaient continuellement dans
l'orbite.
La belle-sœur de madame Van Naslaan se nommait Mietjen et n'était
absolument rien autre qu'une bonne personne.
A l'exception de celle-ci qui ne disait rien, et de la charmante jeune
tille de dix-sept ans qui parlait très-peu, les trois dames bavardaient
pour ainsi dire toutes à la fois, et les messieurs, assis autour du
foyer, faisaient la contre-partie. Donnons-en un échantillon.
--Ecoutez, ma bonne madame Stastok, dit madame Van Naslaan, en déposant
son tricot, et en appuyant l'index sur la main de ma tante; écoutez, ma
chère madame Stastok, vous n'avez pas besoin de m'en rien dire; je sais
(ici, elle cligna les yeux d'une intéressante façon), je sais tout cela
parfaitement; je connais ces gens-là; de part en part, et dès que j'ai
appris que Keetjen[4] avait cela en tête, j'ai su comment l'affaire
était emmanchée...
Sur ce, elle reprit sou tricot, et compta les mailles du tour
commencé...
--Oui, Koosjen, disait madame Dorbeen avec volubilité, en se penchant
pour parler devant Mietjen Van Naslaan, et en éblouissant tellement
celle-ci avec ses rubans rouges que la bonne âme déclara le lendemain
en avoir en mal aux yeux; oui Koosjen, vous ne pouvez vous imaginer
combien Dorbeen a de besogne; cela ne finit pas du matin au soir. Ce
matin, monsieur Van der Helm, (il faut savoir que c'était le plus grand
monsieur de la ville, et que Dorbeen gérait ses affaires) ce matin
monsieur Van der Helm est encore venu le voir dès avant le déjeuner;
il allait à la chasse, et voulait parler à Dorbeen avant de partir;
heureusement qu'il est très-familier chez nous, et que peu importait
que Dorbeen ne fût pas habillé, et c'est comme cela tous les jours.
Quant à moi, j'ai aussi beaucoup d'occupation avec les enfants; mais je
dis à Dorbeen: Savez-vous ce qui va arriver? je vais, moi, m'occuper de
cela. Et Dorbeen approuve toujours, et trouve bien les choses comme je
les fais...
--Mademoiselle Mietjen, encore un pâté à la crème? demanda ma tante:
vous n'en voulez pas non plus, Koosjen? Mon Dieu, ma fille, qu'il y a
longtemps que je ne vous ai vue ici! Je me souviens encore du temps où
vous jouiez avec Pierre. Oui, oui, petits enfants deviennent grands,
Keesjen!
--C'est ce que je dis bien souvent, dit madame Van Naslaan. Que devient
le temps? En vérité, plus on devient vieux, plus le temps s'envole;
mais les jeunes années, mon enfant, dis-je tous les jours à Keesjen,
les jeunes années, apprenez cela de moi, ne reviennent jamais.
On entendait, près de la cheminée, la voix de M. Van Naslaan.
--Ce sont là de ces choses, disait-il avec une solennelle lenteur,
et en coupant la phrase par l'expulsion de majestueuses bouffées de
fumée, de ces choses, mon bon ami (phou!) qui nous rendent (phou!)
malheureux (phou!) vous ... (phou!) moi ... (phou!) et bien d'autres.
Et nos aïeux...--Il ôta sa pipe de sa bouche pour en donner, tout en
parlant, de petits coups sur le troisième bouton de l'habit de mon
oncle ...--nos aïeux ... et je vous demande s'ils en valaient beaucoup
moins que nous ... nos aïeux, monsieur, ne s'inquiétaient pas de ces
choses-là.
--Non, déclara mon oncle, en bourrant une nouvelle pipe avec une
noble exaltation, c'étaient d'autres hommes! Ils savaient... Pierre,
donne-moi le réchaud[5]; ils savaient retrousser leurs manches, bien
que je le dise moi-même..., et comme je le dis toujours, ils faisaient
attention au temps. Un père était habillé et rasé tous les matins au
quart avant six heures. Trouvez-moi cela aujourd'hui!
Et posant sa pipe sur le réchaud, il aspira, pour l'allumer d'un coup,
avec une force terrible, la retourna ensuite, et soufflant par la tête
la flamme qui lui remplissait la bouche, il répéta, à demi essoufflé
par l'effort qu'il venait de faire:
--Trouvez-moi cela aujourd'hui!
--Oui, mon cher ami, dit Dorbeen à Pierre, en arrachant quasi un
des boutons dorés de l'habit neuf si vieillot de mon cousin (la
conversation était tombée sur l'un des jeunes gens les plus riches qui
fissent leurs études à Utrecht), oui, son père s'appelle _Goedlaken_,
mais il devrait bien se nommer Goulaken[6].
C'était là un genre de saillies dans lequel M. Dorbeen était fort;
et comme Pierre se mit à rire bruyamment, comme mon oncle, qui avait
entendu aussi, hochait la tête en souriant et répétait le bon mot
à M. Van Naslaan, madame Dorbeen s'aperçut qu'il y avait quelque
plaisanterie en jeu, et relevant sa tête enflammée, elle dit du ton le
plus engageant:
--Mon cher Dorbeen, dites donc aussi quelque chose à ces dames.
Tout le monde se tut et fixa les yeux sur le personnage interpellé.
--Mou cher trésor, dit Dorbeen, avec un aimable sourire, quand il régna
un parfait silence, mon cher trésor, ces dames ont déjà entendu ce soir
bien des choses venant de moi...
--Comment cela? demanda madame Dorbeen.
--Mais elles ne font que vous entendre, ma chérie, et n'êtes-vous pas
une part de moi-même? répondit-il avec le sérieux le plus comique.
Tout le monde rit, mais Ja charmante Koosjen d'un rire un peu forcé,
sur quoi madame Dorbeen jugea à propos de lui dire en souriant:
--Oh! Koosjen, il est toujours comme cela! Ne vous mariez jamais, mon
enfant, car les maris font toujours aller leurs femmes!
Pierre, qui, sur ces entrefaites, était venu se mettre à fumer derrière
la chaise de Koosjen, Pierre devint pâle. Il sentait que jamais il ne
serait capable de faire aller qui que ce soit, fût-ce même une femme,
fût-ce même la sienne.
Comme le mur était tombé, qui, dans de pareilles réunions,--réunions
que, dans le monde de la bourgeoisie, on appelle prendre le thé et
passer la soirée, ou encore une réception ou _pipe habillée_[7]
ou une _tartine parée_,--comme le mur, disons-nous, qui, dans ces
réunions, sépare les messieurs des dames, était tombé, et qu'une sorte
de fraternisation entre les deux sexes venait d'avoir lieu; connue,
d'autre part, madame Dorbeen était devenue, d'une façon inattendue,
l'objet de l'attention générale, mon oncle trouva bon de mettre en
avant une prière qu'il avait sur le cœur depuis long-temps.
--Madame, dit-il, vous devriez bien maintenant faire un plaisir à nous
et aux amis.
--Certainement, monsieur Stastok! et, avec cette modestie propre aux
grands génies, elle se tourna vers madame Van Naslaan, et dit:
--Quel charmant modèle de col vous avez là!
--Oui, madame, je dis, chère marchandise, bonne marchandise. Je suis
d'avis que la meilleure étoffe dure plus longtemps. J'avais vu ce col
dans la boutique de Van Drommelen, et j'ai dit à mes enfants: à mon
prochain anniversaire...
--Ah çà, dit Stastok à Dorbeen, il faut faire en sorte que votre dame
nous déclame quelque chose.
--Seigneur mon temps! il faudra nous déclamer quelque chose tout à
l'heure, madame! dit ma tante, avec quelque inquiétude, et en appuyant
sur la réserve _tout à l'heure_ avec toute la force que pouvaient
permettre les convenances.
--Oh! je vous en prie, madame, dit Keesjen, avec un charmant regard.
--Eh oui! dit Mietjen aux yeux de veau.
--Une faut pas trop presser madame, dit ma tante.
--Non! dit madame Dorbeen en pâlissant un peu. Puisqu'il le faut, il le
faut. Que voulez-vous avoir? Je vais vous dire le _Rhin._
Et saisissant ses ciseaux pour les ouvrir au commencement de chaque
vers et les fermer à la chute de la césure, elle commença d'une voix un
peu enrouée par l'émotion, mais qui s'éclaircissait de plus en plus:
Les aquilons glacés, faisant trêve aux orages,
Se reposent enfin; le zéphir tiédit l'air,
Et le vieux Rhin déroule, entre ses verts rivages,
Ses flots débarrassés des chaînes de l'hiver...
Arrivée là, madame Dorbeen porta son mouchoir de poche à sa bouche
et eut un violent accès de toux. Elle recommença tout à fait dans le
même ton, mais cette fois encore elle ne dépassa pas les _chaînes de
l'hiver._ Madame Van Naslaan comprit qu'il y avait autre chose sous
l'accès de toux.
Madame Dorbeen devint aussi rouge que les rubans de son bonnet, regarda
fixement la lampe et répéta encore une fois comme pour se remettre en
train:
Ses flots débarrassés des chaînes de l'hiver.
Nouveau silence.
--Les chaînes de l'hiver vous enchaînent la langue, ma chère, remarqua
monsieur Dorbeen d'un ton à la fois plaisant et très-sérieux.
--Fi! je l'avais retrouvé et vous me l'avez fait oublier encore une
fois. Attendez.
Il baigne de nouveau ses rives vénérées,
Et les peuples joyeux
Ici sa voix s'éleva très-haut:
Se pressent sur le bord de ses ondes sacrées.
Pour saluer le fleuve impétueux ...
Madame Dorbeen continua ainsi de maltraiter d'une émouvante façon,
l'émouvant chef-d'œuvre du grand Borgers[8]. A la troisième strophe
elle se mit à rouler les yeux, et à la quatrième ils roulaient
tellement que je craignis qu'ils ne roulassent hors de leurs orbites.
Ainsi, roulant les yeux et grasseyant, chantant et criant tour à tour
elle était parvenue à ces vers:
Ah! donnez à ce sol son nom, le nom d'Eden;
Les roses y...
lorsque retentit tout à coup sur la table l'air connu:
Ach mein lieber Augustin, Augustin, Augustin!
C'était la boîte à carillon de la lampe que ma tante avait remontée un
peu auparavant, en feignant de chercher de petites cuillers dans la
boîte qui se trouvait devant l'éléphant. Je compris alors pourquoi elle
avait tant insisté pour que madame Dorbeen différât de réciter ses vers.
Les yeux de madame Dorbeen, tout prêts à rouler en accompagnant ce vers:
Je voudrais à jamais m'y trouver enchaîné!
se mirent à rouler avec la rapidité d'une locomotive:
--Qu'est que c'est que cela? s'écria-t-elle.
--C'est une valse, dit son mari.
--Ne prenez pas la chose en mal, Madame! dit ma tante d'une voix
suppliante; je l'avais remontée. C'est la musique de la lampe. C'est ce
qu'il y a de joli dans la chose, c'est qu'elle commence, quand on ne
s'y attend pas, un petit temps après qu'elle est remontée. C'était pour
faire une surprise aux amis. J'avais espéré que vous déclameriez plus
tard,--et maintenant la musique vient bien mal à propos.
Ma tante était si confuse qu'en ce moment elle eût volontiers brisé
la tête à l'éléphant de bronze, mais il n'y avait rien à faire, et le
susdit éléphant poursuivait avec une aveugle entrain:
Ach mein lieber Augustin!
C'était un bruit agaçant pour madame Dorbeen qui intérieurement
frémissait de colère. Pourtant elle fit bonne contenance, et après
avoir bu à petites gorgées une tasse de _slemp_ elle dit:
--Oh! du reste, la pièce était, pour ainsi dire, finie; les amis
n'y perdent pas grand'chose. Koosjen nous dira bien quelque chose
maintenant n'est-ce pas?
Koosjen rougit et dit en fixant les yeux sur sa mère;
--Je ne sais rien; n'est-ce pas, maman?
--Silence! dit Dorbeen, cela change:
Où peut-on être mieux!
Et en vérité, comme l'éléphant connaissait trois airs, il n'y eut
d'oreilles que pour le plus grand des quadrupèdes jusqu'à ce qu'il
eût montré tout son savoir et fini son concert par un son plaintif et
brusquement coupé.
Maman Van Naslaan parut être d'une opinion opposée à celle que lui
avait demandée sa chère fille de la plus douce voix du monde; loin de
croire que sa Koosjen ne sût rien, elle semblait convaincue qu'elle
connaissait une foule de choses, et lui fit signe pour l'engager à
réciter aussi quelque pièce; sur quoi madame Dorbeen dit:
--Mais oui, Koosjen, récitez-nous quelque chose! J'ai fait mon devoir,
moi!
Ma tante s'écria:
--Oh oui, s'il vous plaît!
Et monsieur Dorbeen ajouta en rimant sur un ton très-sérieusement
comique:
Allons, Kôse,
Charmante rose,
Récite-nous quelque chose!
Et Mietjen qui n'était rien qu'une bonne personne répéta son: Eh oui!
Le vieux Stastok dit: Allons! et bourra une pipe; et le jeune Stastok
s'enhardit jusqu'à dire en rougissant beaucoup:--Oh! s'il vous niait!
Mais la charmante enfant rougissait tellement, était si embarrassée et
s'excusait d'un ton si suppliant que ma tante eut pitié d'elle et dit:
--Koosjen a peut-être peur du Monsieur étranger: je crois que nous lui
ferons plus de plaisir en la tenant quitte pour cette fois-ci!
Sur quoi madame Dorbeen, fixant opiniâtrement les yeux sur la trompe de
l'éléphant, dit d'un petit ton très-gentil:
--Oui, si le Monsieur étranger veut bien donner un dédommagement.
Monsieur Hildebrand doit bien savoir quelque petite chose.
--Cela serait bien! dit tout le monde, et mon oncle se retourna pour
consulter attentivement la pendule, car pour rien au monde il n'eût
voulu que la soirée dégénérât en média-noche.
On bourra de nouvelles pipes; les Messieurs allèrent se rasseoir,
monsieur Van Naslaan avec un soupir, monsieur Dorbeen avec l'œil d'un
connaisseur, Pierre avec un regard de dédain, mon oncle de l'air d'un
homme qui vient de consulter sa pendule et a découvert qu'il est neuf
heures et demie. Je ne m'inquiétai nullement de ces Messieurs et me
plaçai de façon à avoir précisément en face de moi le joli visage de
Koosjen; il faut bien avoir quelque chose pour sa peine.
--Je vais, dis-je, lorsqu'il régna un profond silence, je vais
ennuyer la société en lui disant une petite pièce de vers. C'est une
traduction d'un de mes amis et une traduction du français.
--Du français! répéta monsieur Van Naslaan en regardant mon oncle d'un
air inquiet.
--Voyons donc, c'est bien! dit madame Dorbeen.
Il se fit un silence de mort pour entendre le déclamateur étranger;
mais aucune des dames ne le regardait (leur louable modestie ne
leur permet pas cette hardiesse quand on déclame devant elles), à
l'exception de Madame Dorbeen qui semblait désireuse de savoir si
son successeur savait bien rouler les yeux, Koosjen festonnait avec
vivacité et je ne voyais rien que ses cheveux soigneusement divisés par
une raie.
Je commençai:
Lorsque l'enfant paraît...
Pie ... ie.... iep! dit la porte en s'ouvrant lentement, et il apparut,
nullement un enfant, mais bien la servante quinquagénaire vêtue de son
justaucorps blanc, chargée et surchargée de la collation en personne,
sous l'apparence d'une quantité de petits pains, avec du fromage et de
la viande fumée, et d'une multitude de pâtisseries en forme d'étoiles,
de losanges, de cercles, de feuilles de trèfle et de poisson, et qui
nonobstant cette différence de forme doivent, à l'égale proportion de
leur contenu, le nom mathématique d'_evenveel_[9] dans la vie ordinaire.
Madame Dorbeen ne put comprimer un petit sourire de satisfaction.
On présenta les plateaux à la ronde et je me vengeai sur un _evenveel_
du trouble qu'ils venaient de causer; quand le gâteau fut mangé je
repris, tout plein de courage, bien que l'effet du premier vers fût
manqué et que je visse clairement, lorsque je répétai les premiers mots
que monsieur Dorbeen, toujours gravement comique, pensait encore à la
servante quinquagénaire:
Lorsque l'enfant paraît, le cercle de famille
Applaudit à grands cris: son doux regard qui brille
Fait briller tous les yeux,
Et les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être,
Se dérident soudain à voir l'enfant paraître,
Innocent et joyeux.
Soit que juin ait verdi mon seuil, ou que novembre
Fasse autour d'un grand feu vacillant dans la chambre
Les chaises se toucher,
Quand l'enfant vient, la joie arrive et nous éclaire,
On rit, on se récrie, on l'appelle, et sa mère
Tremble à le voir marcher.
Madame Dorbeen sourit d'un air approbateur.
Quelquefois nous parlons, en remuant la flamme,
De patrie et de Dieu, des poêles, de l'âme
Qui s'élève en priant;
Monsieur Van Naslaan fit un signe de tête en homme très-entendu.
L'enfant paraît, adieu le ciel et la patrie,
Et les poêles saints! la grave causerie
S'arrête en souriant.
Cela est tout à lait joli! dit mon excellente tante à demi-voix.
La nuit, quand l'homme dort, quand l'esprit rêve, à l'heure
Où l'on entend gémir, comme une voix qui pleure,
L'onde entre les roseaux;
Si l'aube tout à coup là-bas luit comme un phare,
Sa clarté dans les champs éveille une fanfare
De cloches et d'oiseaux!
Monsieur Dorbeen toussa. Monsieur Van Naslaan fronçait péniblement
les sourcils comme pour demander:--Où diable veut-il en venir!
Justement parce qu'il n'en savait pas davantage, le visage de mon oncle
trahissait une admiration sans égale.
Enfant, vous êtes l'aube et mon âme est la plaine
Qui des plus douces fleurs embaume son haleine
Quand vous la respirez;
Mon âme est la foret dont les sombres ramures
S'emplissent pour vous seul de suaves murmures
Et de rayons dorés!
Car vos beaux yeux sont pleins de douceurs infinies;
Car vos petites mains, joyeuses et bénies,
N'ont point mal fait encor;
--Oh! Seigneur! dit ma tante à demi-voix, et ses yeux, sous l'influence
de l'émotion, devinrent tout petits.
Jamais vos jeunes pas n'ont touché notre fange;
Tête sacrée! enfant aux cheveux blonds! bel ange
A l'auréole d'or!
Koosjen qui, de temps en temps, avait jeté un coup d'œil sur
moi, releva la tête et me regarda fixement. Les deux derniers
vers pouvaient s'appliquer parfaitement à elle.
Vous êtes parmi nous la colombe de l'arche;
Vos pieds tendres et purs n'ont point l'âge où l'on marche;
Vos ailes sont d'azur.
Sans le comprendre encor, vous regardez le monde,
Double virginité! corps où rien n'est immonde,
Comme où rien n'est impur!
Il est si beau, l'enfant, avec son doux sourire,
Sa douce bonne foi, sa voix qui veut tout dire,
Ses pleurs vile apaisés,
Laissant errer sa vue étonnée et ravie,
Offrant de toutes parts sa jeune âme à la vie
Et sa bouche aux baisers!
Ma tante essaya une larme; madame Van Naslaan hocha deux ou trois fois
la tête. Koosjen retenait sa respiration et me regardait avec anxiété.
Seigneur! préservez-moi, préservez ceux que j'aime,
Frères, parents, amis, et mes ennemis même
Dans le mal triomphants,
De jamais voir, Seigneur! l'été sans fleurs vermeilles,
La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,
La maison sans enfants[10]!
--Seigneur mon temps! neveu Hildebrand, s'écria ma tante, neveu
Hildebrand, cela est beau!
Et je gage qu'elle songeait à Pierre quand il était petit, et aussi...
oh certainement aussi, à la petite Gertrude qui était morte avant l'âge
de cinq ans et dont il ne lui restait qu'une petite mèche de cheveux
qu'elle portait en bague an doigt du milieu.
--Hé oui! dît Mietjen aux yeux de veau, yeux qui, en ce moment, étaient
beaucoup plus saillants encore que de coutume.
--Je trouve pourtant, dit madame Van Naslaan, qu'il faut être mère pour
bien comprendre ces choses-là.
--N'est-ce pas, madame Van Naslaan? dit madame Dorbeen... Mais c'est
ravissant; les vers (elle appuya sur le mot), les vers sont ravissants!
Elle voulait dire: Quant à la façon de les dire, ce pourrait être mieux.
Koosjen n'était pas mère et conséquemment ne pouvait avoir compris
comme l'entendaient ces dames; mais ses yeux humides et brillants et
ses joues pâles disaient assez qu'elle avait compris et senti cette
admirable poésie.
--De qui est cette pièce? demanda monsieur Van Naslaan.
--De Victor Hugo, Monsieur.
--Victor Hugo? dit-il en plaçant l'accent tonique sur la première
syllabe et en prononçant ce nom, comme si au lieu d'un _g_ français,
il s'y fut trouvé vingt-cinq bons _g_ hollandais [11]. Je croyais que
cet homme là n'avait écrit que des horreurs. J'ai vu dans la _Revue
littéraire_, me semble-t-il... Eh! cela m'échappe; je croyais que
c'était comme cela un homme sanguinaire...
--Je ne sais pas, Monsieur! répondis-je.
--Ne le confondez-vous pas avec _Jacques Julin?_ demanda le courtier.
--Est-ce celui-là qui a écrit ce livre sur Barneveld que nous avons
reçu dernièrement à la Société de lecture? demanda mon oncle en se
tournant vers Pierre.
--Oui, dit le courtier. A ce que j'ai entendu dire, c'est un singulier
gaillard. Il écrit tout ce qu'il veut, Monsieur, il écrit tout ce qu'il
veut[12]!
--Oui, dit mon oncle en secouant sa pipe, ces Français, cela fait un
rare peuple, bien que je le dise moi-même.
--Savez-vous un livre de vers que moi je trouve charmant, dit madame
Van Naslaan en faisant du regard le tour de la société, c'est
l'_Utilité des disgrâces._
--Quoi! demanda monsieur Dorbeen, plus comiquement et plus gravement
que jamais, quoi? l'_Utilité des dix grâces?_
Un grand éclat de rire salua cette plaisanterie qui embarrassa plus
ou moins madame Van Naslaan: elle résolut d'achever en conversation
particulière l'éloge de l'ouvrage connu de Lucretia Wilhelmina, éloge
mis en avant à titre de conversation générale:
--Vraiment, chuchota-t-elle à l'oreille de ma tante, c'est un livre
magnifique et écrit par une femme, mais, je puis l'affirmer, vous ne
pourriez le lire les yeux secs.
La conversation redevint bientôt générale et animée. Je m'occupai
beaucoup de la jeune personne de dix-sept ans, et Pierre ne quitta
pas la chaise de celle-ci. Je m'efforçai, à plusieurs reprises, de le
décider à déclamer quelque chose, à chanter, ou à s'exécuter de quelque
autre façon; mais il me répliquait toujours avec une physionomie
revêche:--Allons donc! ou:--Je ne sais vraiment rien! et, d'autre part
je ne voulus pas insister parce que j'avais vu mon oncle consulter
de nouveau sa pendule. Mes instances demeurèrent donc sans résultat.
Je dois reconnaître aussi que la famille Stastok, grâce à l'éléphant
musical, avait suffisamment contribué aux plaisirs de la soirée, pour
qu'on ne pût exiger encore quelque chose de ses membres.
La soirée s'acheva joyeusement et familièrement; et après que toutes
les dames et les deux Messieurs eurent remercié monsieur et madame
Stastok de leur amicale réception et Pierre de son agréable société;
après que monsieur et madame Stastok eurent solennellement promis de
_revenir prendre leur revanche_; après que les deux Messieurs eurent
mis le chapeau l'un de l'autre et que, de sa propre main, ma tante eût
aidé toutes les dames (à l'exception de Koosjen à qui je ne pouvais
m'empêcher de rendre le même service) à mettre leurs manteaux, et,
d'après le désir de chacune, à relever leur col ou à laisser le tout en
dessous, on se sépara vers onze heures et demie parfaitement satisfaits
les uns des autres, et il n'y eut plus de plaisir pour personne que
pour la servante qui, d'un air nonchalant, laissait choir dans sa main
les quarts de florin qu'y faisait pleuvoir le départ des convives.
Mon oncle avait sommeil, bien qu'il le dit lui-même. Seigneur mon
temps! combien ma tante avait encore d'occupation. _Vraiment_ était de
mauvaise humeur. Ce fut, dans cet état de choses, que je gagnai mon lit.
[1] Boisson chaude dont le vin elles œufs font la base.
[2] Diminutif de _Cornélie._
[3] Titre des dames des nobles, des licenciés et des officiers. Les
autres femmes mariées sont qualifiées: _Mejuffrouw._
[4] Catherine.
[5] Récipient ordinairement de cuivre rempli de matières en combustion
sur lesquelles on pose la pipe pour l'allumer.
[6] Jeu de mots intraduisible: _Goedelaken_ signifie _bon drap,
Goulaken, drap d'or._
[7] A cause des accessoires qui ornent la pipe présentée aux invités.
[8] Un des plus grands poètes de la Hollande.
[9] Equivalent, de proportion égale.
[10] M. Beets a traduit admirablement en hollandais celle belle pièce
de Victor Hugo; pour rendre ainsi un grand poète il faut être grand
poète soi-même.
[11] Le _g_ a en hollandais un son guttural très-prononcé.
[12] Nous espérons que M. Jules Janin voudra bien se reconnaître ici,
en compagnie de son _Barnáve_, sans trop se formaliser du jugement de
ces braves Hollandais. (_Note du traducteur._)