La réception.
Il se passa une minute environ avant qu'un traînement de pieds tout
particulier trahit dans le corridor l'arrivée d'une vieille cuisinière;
celle-ci avait dû naturellement achever d'abord de peler la pomme de
terre commencée, ôter ensuite l'écuelle de ses genoux et les pieds de
son poêle, mettre ses pantoufles rouges, passer sous son nez le revers
de la main, relever son tablier en diagonale, et faire le long trajet
qui comptait vingt pas de la porte de la cuisine au baromètre, et six
du baromètre au paillasson. Pendant ce temps, j'examinai l'extérieur de
la maison.
Celle-ci était bourgeoise comme mon oncle, et quoique la maison fût
plus vieille, l'oncle appartenait aussi bien qu'elle à un autre siècle.
Elle avait une façade en escalier, et à l'étage supérieur les croisées
étaient garnies de châssis en plomb. Elle n'avait qu'une seule chambre
donnant sur la rue; cette chambre comptait deux fenêtres en guillotine,
à vitres de grandeur moyenne, qu'ornaient des rideaux de gaze verte
sur de larges baguettes de cuivre, légèrement entr'ouverts au milieu,
pour inviter amicalement la lumière à bien vouloir éclairer deux pots
de fleurs de ma tante, sous l'expresse défense d'illuminer ou de pâlir
autre chose dans la chambre. J'étais curieux de savoir si je serais
jamais admis dans cette salle. En tout cas, je fus introduit dans le
corridor, et un instant après dans une chambre de derrière, éclairée
par le haut, où je me trouvai immédiatement eu présence de mon oncle et
de ma tante.
L'accueil fut vraiment cordial, et les bonnes gens qui ne m'avaient
jamais vu depuis que j'étais au monde, parurent très-heureux d'avoir
ce plaisir, bien qu'au commencement, le susdit plaisir parût quelque
peu empoisonné par cette circonstance que j'étais arrivé un jeudi,
jour où l'on faisait la chambre de devant, de sorte que l'on se tenait
précisément sur l'arrière. Ma tante fit observer que le neveu prendrait
la chose en bien, et qu'il lui était arrivé sans doute chez ses parents
de se tenir aussi sur l'arrière, sur quoi le neveu dit que c'était une
charmante chambre, et qu'il aimait beaucoup une chambre de derrière;
à quoi l'oncle répliqua que, _bien qu'il le dît lui-même_, pour son
compte, il n'y tenait pas; la tante, d'accord avec son neveu, affirma
qu'elle y tenait infiniment; sur ce, l'oncle ajouta que, le soir, il
l'aimait assez, et la tante et le neveu affirmèrent que c'était le soir
qu'ils y tenaient le plus, de sorte qu'il fut décidé, à l'unanimité des
voix, qu'une chambre de derrière, éclairée par le haut se présente, le
soir, sous son aspect le plus avantageux. Je dois ajouter que toute
la discussion s'était passée de la façon la plus amicale pendant que
mon oncle ranimait avec une allumette sa pipé culottée, et que ma
tante, tout en souriant avec affabilité, séchait avec un essuie-mains
à carreaux, les tasses où l'on avait pris le café. Elle rangeait
précisément celles-ci sur le plateau, lorsqu'elle s'écria: Eh! Seigneur
mon temps[1]! Hildebrand, n'auriez-vous pas voulu prendre de café?
Dans le fait, il n'y avait en ce moment rien au monde que je désirasse
plus ardemment qu'une tasse de café; mais comme je pensai que ma
tante demanderait le moyen d'augmenter la dose de café à l'art de le
raréfier, je la remerciai généreusement, et dis que j'allais prendre un
petit verre d'amer avec mon oncle, sur quoi l'oncle déclara qu'il avait
coutume d'en prendre toujours un, lorsque passait la diligence de deux
heures.
Avec cette perspective, je rapprochai un peu ma chaise du foyer, auprès
duquel mon oncle s'asseyait toujours quand il se tenait sur l'arrière,
bien que ce foyer ne fût jamais allumé avant le 1er novembre, et que
par conséquent il n'y eût pas de feu en ce moment; je demandai des
nouvelles de mon cousin Pierre.
Mon cousin Pierre étudiait le droit à Utrecht, mais quelque souvent que
j'eusse demandé en différentes circonstances, à différents étudiants de
différentes facultés, s'ils connaissaient mon cousin Pierre Stastok, je
n'avais jamais reçu de réponse satisfaisante, si bien qu'incertain sur
les causes de cet incognito, je finis par m'informer, non plus de mon
cousin Pierre Stastok, mais d'un certain étudiant Stastok.
--Vous devriez l'avoir vu, dit le vieux Stastok, car il est sorti pour
aller vous attendre.
--Pour aller vous attendre, répéta ma tante, en laissant tomber son
tricot sur son giron et en regardant par-dessus ses lunettes; bien sûr
il vous aura manqué; mais il sera bientôt ici. Il s'occupe tellement de
son examen en ce moment, que j'ai peur qu'il ne travaille trop; il est
si vif, savez-vous?
A peine eus-je le temps d'exprimer Tardent désir de voir ce rare
composé de vivacité et de zèle au travail, c'est-à-dire, le jeune
Stastok, que la sonnette retentit, les pantoufles de la cuisinière se
traînèrent, et le pas de l'étudiant d'Utrecht se fit entendre.
Je n'avais pas eu jusque-là la moindre notion de monsieur mon cousin,
dès qu'il entra dans la chambre, je le connus de part en part. Tout son
extérieur parlait de cours; tout son maintien accusait la dictée des
leçons. Sa pâleur, sa tête baissée, ses lunettes d'acier, sa cravate
pareille à un essuie-main, sa redingote fermée avec une double rangée
de boutons, sa clef de montre, son pantalon ni étroit ni large, ses
bottes remontées, ses gants de filoselle, sa canne noire de vicaire,
ornée des deux glands obligés, tout dénonçait l'étudiant qui, de la vie
académique, ne connaît rien que les salles des cours et les thés des
professeurs[2]; des étudiants, que ses concitoyens et les sénateurs qui
l'ont _déverdi_[3]; des bourgeois que son hôte; l'étudiant qui attrape
un coup de soleil quand il rencontre deux condisciples, qui fait nu
détour d'une rue quand il en aperçoit cinq ou six, qui se plaint qu'il
y ait si peu de fraternité parmi les étudiants, et ignore que la vie
universitaire a ses plaisirs particuliers; l'étudiant prêt à engager
une discussion à laquelle personne ne voudrait prendre part; qui reçoit
tous les jours cinq plats du restaurant: un plat de viande hachée, un
de pourpier à la daube, un _dito_ d'endives, un de pommes de terre
bouillies, et un de riz à la gelée de groseilles, et cela parce qu'il
n'a pas le courage de se faire présenter à une table[4]; l'étudiant
qui, à la société [5], souffre mille angoisses, dans la crainte que
quelqu'un ne vienne demander le journal derrière lequel il se cache,
et dont les autres étudiants entendent pour la première fois le nom,
lorsqu'ils se trouvent par hasard au cours, le jour où le professeur
articule ce nom, en interrogeant son propriétaire. Sans nul doute, mon
cousin inconnu, Pierre Stastok, était un étudiant pareil.
--D'où vient, Pierre, que vous avez manqué votre cousin Hildebrand?
demanda ma tante avec surprise.
L'étudiant Pierre Stastok fit un tour de conversion pour déposer sa
canne dans un coin, et dit que la diligence était arrivée étonnamment
tôt, circonstance très-étonnante à coup sûr, vu qu'en route nous avions
eu un retard d'une demi-heure, parce qu'un cheval s'était abattu. Il
était allé d'abord chez le libraire, chargé de relier ses Institutes,
et s'était ensuite rendu directement à la diligence, mais à sa grande
surprise, il avait appris qu'elle était arrivée depuis longtemps, et
que je m'en étais allé avec le domestique, etc., etc.
Le fait est qu'il avait fait un petit tour de promenade, jusqu'à ce
qu'il se tînt pour certain que j'étais installé depuis longtemps sous
le toit paternel, et ce dans la crainte de s'adresser à une autre
personne qu'à moi. S'il était tombé, en effet, sur le commissaire de
police, c'eût été un homme perdu pour six semaines!
--Il faut que les cousins fassent bonne connaissance maintenant, dit
ma tante, qui appartenait à la catégorie des mères de famille la plus
affable; ils sont étudiants tous les deux.
--Oui, mais dans des branches différentes, dit Pierre, qui n'était pas
familiarisé depuis longtemps avec l'idée de faire connaissance.
Ce qu'il disait était vrai, et nous appartenions même à des universités
différentes. Mais je n'ai jamais été assez étudiant de Leyde pour ne
pas boire volontiers un toast, en toute occasion, à la bonne harmonie
entre les deux universités sœurs, toast qui se boit toujours partout où
se trouvent réunis des étudiants d'Utrecht et de Leyde, mais qu'il ne
faut pas cependant répéter trop souvent, si l'on ne veut pas avoir de
querelle. Quant à nous, l'occasion d'un toast se présenta bientôt; car
après avoir échangé quelques mots avec Pierre Stastok, pour m'informer
de sa demeure à Utrecht, ce à quoi il avait répondu qu'il logeait chez
un catéchiste de la rue Elisabeth; après un court entretien avec mon
oncle sur les nouvelles du jour (il n'y en avait pas); enfin, après
avoir parlé à ma tante de la tenture en cuir doré de la chambre,
tenture dont elle m'affirma avoir entendu dire que les fabricants de
pantoufles de Waalwyk avaient offert de grosses sommes, avant d'être
ruinés par l'incendie; après tout cela, dis-je, entra le vieillard de
l'hospice que j'entendis décorer, en cette circonstance, du nom de
Keesjen[6], avec la nouvelle que la diligence de deux heures passait
précisément. Sur cette annonce, ma tante, après avoir préalablement
déposé ses lunettes, ouvrit une cassette et en tira Un flacon d'élixir
de Van der Ven, un flacon de liqueur contre le choléra, et trois petits
verres. Mon oncle me souhaita la bienvenue.
Le reste de cette journée se passa comme d'habitude, lors d'une
première connaissance. Pierre et moi, nous nous plûmes mutuellement
et devînmes excellents amis. Au dîner, je gagnai le cœur de ma tante,
en demandant une seconde fois d'un plat de scorsonères, et j'émus mon
oncle jusqu'aux larmes en faisant l'éloge de la laitance d'un cabillaud
étuvé. Afin de faire aussi un plaisir à Pierre, je sus montrer quelque
connaissance de _sa branche_, en amenant à propos la définition de la
justice et de l'usufruit. Après le dîner, mon oncle fit un petit somme
auprès du foyer glacé, et ma tante monta à l'étage. Après quoi, nous
prîmes le thé ensemble, tout familièrement, nous dîmes que la chambre
de derrière était sous son jour le pins avantageux, etc., etc.
Mon oncle était un homme, dont le grand-père et le père avaient eu
une très-florissante fabrique de rubans, laquelle fabrique avait été
encore, de son temps à lui, en plein rapport. Pour dire la stricte
vérité, je dois avouer qu'il possédait encore cette fabrique, mais on
n'y travaillait absolument plus, et sur les greniers gisait encore
une importante partie de rubans de pacotille qu'il préférait voir
pourrir, à les mettre en vente sur le marché. Il appartenait à cette
race de gens qui ont fait de bonnes affaires, et renonçant à tous les
bénéfices ultérieurs, se contentent d'un joli revenu, d'une invincible
aversion pour les machines à vapeur et du journal de Harlem. Dans
le cours de la soirée, il me parut qu'il avait une prédilection
particulière pour cette cheville, _quoique je le dise moi-même_,
prédilection qui n'était surpassée que par l'abondance avec laquelle
sa femme répétait l'exclamation: _Seigneur mon temps!_ Le respectable
couple affectionnait extraordinairement ces deux locutions. Je dois
dire cependant, qu'ils leur substituaient parfois des variantes, telles
que: _De par le marteau_[7]! _Bonté divine! Misère!_ et d'autres jurons
de même sorte, qui portaient une barre dans leur écusson. L'étudiant
Pierre Stastok n'avait à opposer à tout cela que son affirmation
favorite _vraiment_, dont cependant,--je dois le reconnaître pour être
juste,--il n'abusait aucunement.
[1] Exclamation très-usitée en Hollande et en Flandre.
[2] Les professeurs hollandais ont régulièrement chez eux des réunions
fréquentées par les étudiants les plus zélés et où l'ont s'entretient
de matières scientifiques en prenant une modeste tasse de thé.
[3] On donne le nom de _verts_ aux étudiants récemment entrés à
l'université; ils ne perdent cette qualité qu'après une initiation qui
a lieu sous le patronage d'anciens, nommés sénateurs (_seniores_).
[4] Pension bourgeoise.
[5] La société des étudiants.
[6] Diminutif de _Cornelius_, Corneille.
[7] Exclamation hollandaise.