II

La réception.

Il se passa une minute environ avant qu'un traînement de pieds tout

particulier trahit dans le corridor l'arrivée d'une vieille cuisinière;

celle-ci avait dû naturellement achever d'abord de peler la pomme de

terre commencée, ôter ensuite l'écuelle de ses genoux et les pieds de

son poêle, mettre ses pantoufles rouges, passer sous son nez le revers

de la main, relever son tablier en diagonale, et faire le long trajet

qui comptait vingt pas de la porte de la cuisine au baromètre, et six

du baromètre au paillasson. Pendant ce temps, j'examinai l'extérieur de

la maison.

Celle-ci était bourgeoise comme mon oncle, et quoique la maison fût

plus vieille, l'oncle appartenait aussi bien qu'elle à un autre siècle.

Elle avait une façade en escalier, et à l'étage supérieur les croisées

étaient garnies de châssis en plomb. Elle n'avait qu'une seule chambre

donnant sur la rue; cette chambre comptait deux fenêtres en guillotine,

à vitres de grandeur moyenne, qu'ornaient des rideaux de gaze verte

sur de larges baguettes de cuivre, légèrement entr'ouverts au milieu,

pour inviter amicalement la lumière à bien vouloir éclairer deux pots

de fleurs de ma tante, sous l'expresse défense d'illuminer ou de pâlir

autre chose dans la chambre. J'étais curieux de savoir si je serais

jamais admis dans cette salle. En tout cas, je fus introduit dans le

corridor, et un instant après dans une chambre de derrière, éclairée

par le haut, où je me trouvai immédiatement eu présence de mon oncle et

de ma tante.

L'accueil fut vraiment cordial, et les bonnes gens qui ne m'avaient

jamais vu depuis que j'étais au monde, parurent très-heureux d'avoir

ce plaisir, bien qu'au commencement, le susdit plaisir parût quelque

peu empoisonné par cette circonstance que j'étais arrivé un jeudi,

jour où l'on faisait la chambre de devant, de sorte que l'on se tenait

précisément sur l'arrière. Ma tante fit observer que le neveu prendrait

la chose en bien, et qu'il lui était arrivé sans doute chez ses parents

de se tenir aussi sur l'arrière, sur quoi le neveu dit que c'était une

charmante chambre, et qu'il aimait beaucoup une chambre de derrière;

à quoi l'oncle répliqua que, _bien qu'il le dît lui-même_, pour son

compte, il n'y tenait pas; la tante, d'accord avec son neveu, affirma

qu'elle y tenait infiniment; sur ce, l'oncle ajouta que, le soir, il

l'aimait assez, et la tante et le neveu affirmèrent que c'était le soir

qu'ils y tenaient le plus, de sorte qu'il fut décidé, à l'unanimité des

voix, qu'une chambre de derrière, éclairée par le haut se présente, le

soir, sous son aspect le plus avantageux. Je dois ajouter que toute

la discussion s'était passée de la façon la plus amicale pendant que

mon oncle ranimait avec une allumette sa pipé culottée, et que ma

tante, tout en souriant avec affabilité, séchait avec un essuie-mains

à carreaux, les tasses où l'on avait pris le café. Elle rangeait

précisément celles-ci sur le plateau, lorsqu'elle s'écria: Eh! Seigneur

mon temps[1]! Hildebrand, n'auriez-vous pas voulu prendre de café?

Dans le fait, il n'y avait en ce moment rien au monde que je désirasse

plus ardemment qu'une tasse de café; mais comme je pensai que ma

tante demanderait le moyen d'augmenter la dose de café à l'art de le

raréfier, je la remerciai généreusement, et dis que j'allais prendre un

petit verre d'amer avec mon oncle, sur quoi l'oncle déclara qu'il avait

coutume d'en prendre toujours un, lorsque passait la diligence de deux

heures.

Avec cette perspective, je rapprochai un peu ma chaise du foyer, auprès

duquel mon oncle s'asseyait toujours quand il se tenait sur l'arrière,

bien que ce foyer ne fût jamais allumé avant le 1er novembre, et que

par conséquent il n'y eût pas de feu en ce moment; je demandai des

nouvelles de mon cousin Pierre.

Mon cousin Pierre étudiait le droit à Utrecht, mais quelque souvent que

j'eusse demandé en différentes circonstances, à différents étudiants de

différentes facultés, s'ils connaissaient mon cousin Pierre Stastok, je

n'avais jamais reçu de réponse satisfaisante, si bien qu'incertain sur

les causes de cet incognito, je finis par m'informer, non plus de mon

cousin Pierre Stastok, mais d'un certain étudiant Stastok.

--Vous devriez l'avoir vu, dit le vieux Stastok, car il est sorti pour

aller vous attendre.

--Pour aller vous attendre, répéta ma tante, en laissant tomber son

tricot sur son giron et en regardant par-dessus ses lunettes; bien sûr

il vous aura manqué; mais il sera bientôt ici. Il s'occupe tellement de

son examen en ce moment, que j'ai peur qu'il ne travaille trop; il est

si vif, savez-vous?

A peine eus-je le temps d'exprimer Tardent désir de voir ce rare

composé de vivacité et de zèle au travail, c'est-à-dire, le jeune

Stastok, que la sonnette retentit, les pantoufles de la cuisinière se

traînèrent, et le pas de l'étudiant d'Utrecht se fit entendre.

Je n'avais pas eu jusque-là la moindre notion de monsieur mon cousin,

dès qu'il entra dans la chambre, je le connus de part en part. Tout son

extérieur parlait de cours; tout son maintien accusait la dictée des

leçons. Sa pâleur, sa tête baissée, ses lunettes d'acier, sa cravate

pareille à un essuie-main, sa redingote fermée avec une double rangée

de boutons, sa clef de montre, son pantalon ni étroit ni large, ses

bottes remontées, ses gants de filoselle, sa canne noire de vicaire,

ornée des deux glands obligés, tout dénonçait l'étudiant qui, de la vie

académique, ne connaît rien que les salles des cours et les thés des

professeurs[2]; des étudiants, que ses concitoyens et les sénateurs qui

l'ont _déverdi_[3]; des bourgeois que son hôte; l'étudiant qui attrape

un coup de soleil quand il rencontre deux condisciples, qui fait nu

détour d'une rue quand il en aperçoit cinq ou six, qui se plaint qu'il

y ait si peu de fraternité parmi les étudiants, et ignore que la vie

universitaire a ses plaisirs particuliers; l'étudiant prêt à engager

une discussion à laquelle personne ne voudrait prendre part; qui reçoit

tous les jours cinq plats du restaurant: un plat de viande hachée, un

de pourpier à la daube, un _dito_ d'endives, un de pommes de terre

bouillies, et un de riz à la gelée de groseilles, et cela parce qu'il

n'a pas le courage de se faire présenter à une table[4]; l'étudiant

qui, à la société [5], souffre mille angoisses, dans la crainte que

quelqu'un ne vienne demander le journal derrière lequel il se cache,

et dont les autres étudiants entendent pour la première fois le nom,

lorsqu'ils se trouvent par hasard au cours, le jour où le professeur

articule ce nom, en interrogeant son propriétaire. Sans nul doute, mon

cousin inconnu, Pierre Stastok, était un étudiant pareil.

--D'où vient, Pierre, que vous avez manqué votre cousin Hildebrand?

demanda ma tante avec surprise.

L'étudiant Pierre Stastok fit un tour de conversion pour déposer sa

canne dans un coin, et dit que la diligence était arrivée étonnamment

tôt, circonstance très-étonnante à coup sûr, vu qu'en route nous avions

eu un retard d'une demi-heure, parce qu'un cheval s'était abattu. Il

était allé d'abord chez le libraire, chargé de relier ses Institutes,

et s'était ensuite rendu directement à la diligence, mais à sa grande

surprise, il avait appris qu'elle était arrivée depuis longtemps, et

que je m'en étais allé avec le domestique, etc., etc.

Le fait est qu'il avait fait un petit tour de promenade, jusqu'à ce

qu'il se tînt pour certain que j'étais installé depuis longtemps sous

le toit paternel, et ce dans la crainte de s'adresser à une autre

personne qu'à moi. S'il était tombé, en effet, sur le commissaire de

police, c'eût été un homme perdu pour six semaines!

--Il faut que les cousins fassent bonne connaissance maintenant, dit

ma tante, qui appartenait à la catégorie des mères de famille la plus

affable; ils sont étudiants tous les deux.

--Oui, mais dans des branches différentes, dit Pierre, qui n'était pas

familiarisé depuis longtemps avec l'idée de faire connaissance.

Ce qu'il disait était vrai, et nous appartenions même à des universités

différentes. Mais je n'ai jamais été assez étudiant de Leyde pour ne

pas boire volontiers un toast, en toute occasion, à la bonne harmonie

entre les deux universités sœurs, toast qui se boit toujours partout où

se trouvent réunis des étudiants d'Utrecht et de Leyde, mais qu'il ne

faut pas cependant répéter trop souvent, si l'on ne veut pas avoir de

querelle. Quant à nous, l'occasion d'un toast se présenta bientôt; car

après avoir échangé quelques mots avec Pierre Stastok, pour m'informer

de sa demeure à Utrecht, ce à quoi il avait répondu qu'il logeait chez

un catéchiste de la rue Elisabeth; après un court entretien avec mon

oncle sur les nouvelles du jour (il n'y en avait pas); enfin, après

avoir parlé à ma tante de la tenture en cuir doré de la chambre,

tenture dont elle m'affirma avoir entendu dire que les fabricants de

pantoufles de Waalwyk avaient offert de grosses sommes, avant d'être

ruinés par l'incendie; après tout cela, dis-je, entra le vieillard de

l'hospice que j'entendis décorer, en cette circonstance, du nom de

Keesjen[6], avec la nouvelle que la diligence de deux heures passait

précisément. Sur cette annonce, ma tante, après avoir préalablement

déposé ses lunettes, ouvrit une cassette et en tira Un flacon d'élixir

de Van der Ven, un flacon de liqueur contre le choléra, et trois petits

verres. Mon oncle me souhaita la bienvenue.

Le reste de cette journée se passa comme d'habitude, lors d'une

première connaissance. Pierre et moi, nous nous plûmes mutuellement

et devînmes excellents amis. Au dîner, je gagnai le cœur de ma tante,

en demandant une seconde fois d'un plat de scorsonères, et j'émus mon

oncle jusqu'aux larmes en faisant l'éloge de la laitance d'un cabillaud

étuvé. Afin de faire aussi un plaisir à Pierre, je sus montrer quelque

connaissance de _sa branche_, en amenant à propos la définition de la

justice et de l'usufruit. Après le dîner, mon oncle fit un petit somme

auprès du foyer glacé, et ma tante monta à l'étage. Après quoi, nous

prîmes le thé ensemble, tout familièrement, nous dîmes que la chambre

de derrière était sous son jour le pins avantageux, etc., etc.

Mon oncle était un homme, dont le grand-père et le père avaient eu

une très-florissante fabrique de rubans, laquelle fabrique avait été

encore, de son temps à lui, en plein rapport. Pour dire la stricte

vérité, je dois avouer qu'il possédait encore cette fabrique, mais on

n'y travaillait absolument plus, et sur les greniers gisait encore

une importante partie de rubans de pacotille qu'il préférait voir

pourrir, à les mettre en vente sur le marché. Il appartenait à cette

race de gens qui ont fait de bonnes affaires, et renonçant à tous les

bénéfices ultérieurs, se contentent d'un joli revenu, d'une invincible

aversion pour les machines à vapeur et du journal de Harlem. Dans

le cours de la soirée, il me parut qu'il avait une prédilection

particulière pour cette cheville, _quoique je le dise moi-même_,

prédilection qui n'était surpassée que par l'abondance avec laquelle

sa femme répétait l'exclamation: _Seigneur mon temps!_ Le respectable

couple affectionnait extraordinairement ces deux locutions. Je dois

dire cependant, qu'ils leur substituaient parfois des variantes, telles

que: _De par le marteau_[7]! _Bonté divine! Misère!_ et d'autres jurons

de même sorte, qui portaient une barre dans leur écusson. L'étudiant

Pierre Stastok n'avait à opposer à tout cela que son affirmation

favorite _vraiment_, dont cependant,--je dois le reconnaître pour être

juste,--il n'abusait aucunement.

[1] Exclamation très-usitée en Hollande et en Flandre.

[2] Les professeurs hollandais ont régulièrement chez eux des réunions

fréquentées par les étudiants les plus zélés et où l'ont s'entretient

de matières scientifiques en prenant une modeste tasse de thé.

[3] On donne le nom de _verts_ aux étudiants récemment entrés à

l'université; ils ne perdent cette qualité qu'après une initiation qui

a lieu sous le patronage d'anciens, nommés sénateurs (_seniores_).

[4] Pension bourgeoise.

[5] La société des étudiants.

[6] Diminutif de _Cornelius_, Corneille.

[7] Exclamation hollandaise.

Scènes de la vie Hollandaise, par Hildebrand · 第 32 / 41 题