II

Combien c'était agréable.

Jeannette! on frappe, cria une voix féminine.

Je l'entends, Mademoiselle, répondit Jeannette.

Il était plus que probable cependant que Jeannette n'avait rien entendu

vu qu'elle avait incroyablement de plaisir à s'amuser avec le garçon

jardinier qui lui jetait de l'eau.

Monsieur Bruis s'était reposé près du tas de fumier justement assez

longtemps pour concerter un charmant plan de surprise. Aussi dès

que Jeannette lui ouvrit et lui eut déclaré que c'était réellement

Veldzicht et que c'était bien le jardin du docteur Deluw (car sur ce

point la voix de la logette du savetier paraissait avoir raison en

qualifiant, la propriété de jardin et non de campagne), il dit:

--Bien, ma fille! montrez-moi le chemin du pavillon; je suis un vieil

ami de Monsieur, et je voudrais le surprendre.

--Ne dois-je pas annoncer d'abord que Monsieur est là? demanda

Jeannette.

--Pas le moins du monde, mon enfant, allez en avant, je vous prie.

Le jardin consistait en une longue et étroite bande de terrain qui

longeait l'eau sur les bords de laquelle monsieur Bruis avait tout

récemment repris haleine pendant quelques instants. Ce jardin où tout

était affreusement vert n'avait que des sentiers très-étroits et

bordés des deux côtés de fraisiers. Quiconque y pénétrait s'étonnait

à juste titre de ce qu'il fût possible d'entasser sur un si petit

espace autant de pommiers, de poiriers et de groseillers, et était

continuellement obligé de se courber sous les rameaux des uns et de

se ranger à côté des autres. En un mot c'était ce que les citadins

qualifient avec admiration de _fertile bout de terrain_ et dont ils

retireraient incroyablement de satisfaction, si les gens de la campagne

ne demeuraient pas plus près, ne se levaient pas plus tôt qu'eux et

aussi ne savaient pas mieux l'époque particulière où chaque fruit doit

être cueilli.

--Il fait chaud aujourd'hui, Monsieur! dit Jeannette qui, après avoir

marché quelque temps, se sentit prise de pitié pour le gros Monsieur

qui soufflait et haletait derrière elle.

--Oui, mon enfant, terriblement chaud, terriblement! dit Bruis, mais

n'y a-t-il personne au jardin?

--La famille est au pavillon, répondit Jeannette, excepté mademoiselle

Mina qui lit là bas.

Tout en suivant les capricieux détours du sentier, Jeannette et

monsieur Bruis arrivèrent en ce moment au bord de l'eau où se trouvait

effectivement, sous un petit cyprès pleureur et sur une pelouse exiguë,

la fille aînée de son ami Deluw. Elle était assise sur un banc rustique

peint en vert, portait des gants et avait un livre en main et un petit

chien à ses pieds; elle jouait à la maison de campagne. Elle était

d'ailleurs très-vexée que depuis une heure personne n'eût passé de

l'autre côté du canal et qu'il ne se fût pas trouvé un seul passager

dans le trekschuit[1].

Elle inclina cérémonieusement la tête sur la poitrine lorsque monsieur

Bruis la salua, mais le petit chien vola comme une flèche et fit

entendre des aboiements désespérés contre l'intrus qui se sentit une

envie furieuse de lui donner des coups de canne; mais il n'osa pas,

parce que c'était le chien d'une dame, et aussi parce qu'il n'avait pas

précisément l'intention de commencer par un meurtre la surprise qu'il

réservait à son ami.

Le pavillon vert-clair apparut bientôt. Il paraissait assez spacieux et

surmontait un réduit inférieur orné d'une petite cheminée, d'une plaque

de foyer sur laquelle on pouvait faire bouillir de l'eau, de pincettes

et d'une petite armoire vide; monsieur Bruis remarqua à distance tous

ces détails; quant au pavillon même on y arrivait par un escalier.

--Merci, ma fille! dit notre héros à Jeannette lorsqu'il se trouva

à dix pas du pavillon, et il s'achemina lentement vers celui-ci.

Heureusement les volets étaient fermés du côté du jardin et la porte

n'était pas vitrée comme c'est ordinairement le cas dans ces sortes

d'observatoire. Monsieur Bruis put donc exécuter parfaitement son plan

de surprise. Quel touchant plaisir ne se promettait-il pas! Son cœur

aimant et affectueux déborda! Depuis seize ans il n'avait pas vu son

excellent _noir Daniel_, c'était le nom donné à Deluw à l'université;

comment allait-il le retrouver? à côté d'une aimable femme, entouré de

florissants enfants? Sans doute des cheveux gris auraient remplacé les

cheveux noirs d'autrefois, mais ce serait toujours le même cœur, un

cœur ouvert à l'amitié, à la joie, à la sympathie!

Tout entier au bonheur que lui causait cette pensée, il ne remarqua pas

les cris aigus qui s'échappaient du pavillon.

Il franchit les marches de l'escalier et ouvrit la porte avec le

sourire le plus affectueux qui ait jamais épanoui la face empourprée

d'un gros homme rendu de fatigue.

Quel tableau!

C'était un méchant gamin d'environ six ans qui jetait les hauts cris

et frappait du pied; c'était un père, rouge de colère, qui debout se

retenait d'une main à la table et de l'autre faisait un énergique

geste de menaces; c'était une mère, pâle d'angoisse, qui s'efforçait

de calmer l'enfant; c'était un grand garçon de treize ans au visage

pâle, aux yeux cernés en dessous d'un cercle bleuâtre et qui, les

coudes sur la table et un livre devant lui, regardait en riant la scène

de famille; c'était une petite fille de cinq ans qui se cramponnait en

pleurant au jupon de sa maman. C'était le docteur Deluw, son aimable

femme et sa florissante progéniture.

--Je ne veux pas! hurla le petit garçon eu renversant d'un coup de pied

la chaise qui se trouvait près de lui.

--A l'instant! s'écria le père d'une voix rauque de colère, ou je fais

un malheur!

--Calmez-vous, Deluw, dit la mère d'une voix suppliante, il le fera!

--Ne prenez pas cela en mauvaise part, Monsieur! dit le docteur en

s'efforçant de reprendre une attitude raisonnable; cet enfant me rend

la vie dure. Je suis à vous à l'instant, et il saisit le petit entêté

parle collet.

--O mon Dieu, ne déchire pas son habit, Deluw, dit la mère, il va le

faire.

--Laisse-moi! dit le docteur, et il traîna hors du pavillon le méchant

garçon qui, nonobstant la bonne opinion que venait d'émettre sa mère

sur son obéissance, se refusait à bouger un pied; le père l'emmena dans

le réduit souterrain et l'enferma dans le trou à tourbe.

Ne prenez pas cela en mauvaise part, Monsieur! dit à son tour madame

Deluw au visiteur; je suis hors de moi, je ne me reconnais plus!

Et à l'appui de ses paroles elle se laissa tomber sur une chaise.

Je crois que ce que j'ai de mieux à faire est de prendre un peu l'air,

ajouta-t-elle.

--Ne vous gênez pas, Madame! dit le camarade d'études fraîchement

débarqué de son mari. Et elle sortit avec l'enfant qui sanglotait

toujours suspendu à sa jupe.

Le jeune Deluw, aux joues pâles et aux yeux cernés de bleu, demeura

seul avec monsieur Bruis qu'il se mit à toiser d'un œil impertinent.

--J'aurai bien raison de ces tourments des voisins, dit en rentrant le

docteur Deluw qui jugea nécessaire de signaler à l'étranger le méfait

de son fils, afin de ne pas passer pour un père inique et barbare.

Puis-je savoir?...

--La panse! s'écria le bon gros homme tandis qu'un sourire franc et

ouvert se dessinait sur ses joues pourpres.

Bien que le mot _panse_, vulgaire augmentatif du mot ventre, soit

très-connu surtout d'un médecin, il sortait en ce moment tout à fait

hors de saison de la bouche d'un étranger. C'est pourquoi le docteur

Deluw ouvrit de grands yeux.

--La panse! répéta monsieur Bruis.

Monsieur Deluw crut avoir à faire à un fou et, comme il venait de se

fâcher tout rouge, il fut sur le point de se remettre en colère, ce

qui n'eût pas demandé grand'peine, tandis qu'ordinairement cela ne lui

arrivait que très-rarement et à la dernière extrémité.

--Que désirez-vous, Monsieur? dit-il.

--Mais n'avez-vous donc pas mangé cent bons dîners avec la panse?

Monsieur Deluw ne se souvenait d'avoir jamais mangé qu'avec la bouche.

Il haussa les épaules.

--A coup sûr elle a gagné en ampleur depuis ce temps-là, noir Daniel!

dit le gros homme en quittant la chaise sur laquelle il était assis.

--Bruis! s'écria tout à coup le docteur Daniel Deluw. C'est vrai, je

m'appelais le noir Daniel et _vous la panse!_ Je ne vous aurais pas

reconnu, mon brave! Comme vous êtes changé! Si nous avons dîné en

semble? je le crois parbleu bien; c'était à _la Saucière appétissante!_

Et quittant soudain le ton familier d'autrefois, il ajouta:

--Que puis-je vous offrir, monsieur Bruis?

L'expression monsieur Bruis était sans doute un moyen terme entre le

_Bruis_ tout court du temps passé et le _monsieur_ de cérémonie qui

n'avait jamais été de mise entre eux.

--Savez-vous où est ma femme? demanda le docteur.

--Elle est un peu dérangée, dit Bruis, et est allée prendre l'air un

instant.

--Willem, va chercher ta maman! dit le docteur Deluw.

Willem se leva paresseusement, s'étira, alla jusqu'à la porte du

pavillon et cria de toute sa force:

--Maman!

Après quoi il vint se rasseoir et remit le nez dans son livre.

--Je veux sortir! cria le gamin du fond du trou à la tourbe en

ébranlant la porte à coups de pied.

--Que vous dirai-je? dit le docteur Deluw; ces gaillards-là mettent ma

patience à une rude épreuve... Vous n'avez pas d'enfants, je crois?

--Pas un, dit le gros homme qui se mourait de soif; pas un à mon grand

regret! ajouta t-il avec un soupir, bien que le spectacle qu'il venait

d'avoir sous les yeux n'eût pas précisément aggravé ce regret.

Maman entra.

--C est monsieur Bruis, ma chère! dit le docteur, monsieur Bruis dont

je l'ai parlé si souvent.

La physionomie de Madame attesta qu'elle ne s'en souvenait nullement.

Madame Deluw, disons-le, était une dame très-prude.

--Offrirai-je à Monsieur une tasse de thé? dit-elle en allant à une

armoire que la sécheresse empêchait de se bien fermer et de laquelle

elle tira une tasse à fleurs et une soucoupe.

Monsieur Bruis eût donné tout au monde pour un verre de bière ou de vin

coupé d'eau; mais il se vit condamné, tout harassé et tout échauffé

qu'il fût, à prendre du thé dans un pavillon dont l'atmosphère était

étouffante. Il faut dire que les femmes n'admettent pas qu'on puisse

trouver de tout dans un jardin, et puis n'est-ce pas le propre d'un

jardin à thé[2] qu'on n'y trouve que du thé?

M. Bruis approcha donc ses lèvres brûlantes d'une tasse de thé plus

brûlant encore.

--Puis-je demander un peu de lait? dit-il.

Le docteur Deluw s'apercevait bien que son ami d'université eût préféré

quelque chose de froid et lui fit mille excuses sur cette mauvaise

réception, dans un pavillon où il ne venait que de temps en temps pour

faire plaisir aux enfants.

--Il est fâcheux qu'il n'y ait pas de cave ici! ajouta-t-il.

--Il y a un trou à tourbe! cria à tue-tête l'insolent gamin du lieu

même qu'il nommait.

--Le polisson! dit la mère avec un léger sourire.

--Monsieur a-t-il d'autres connaissances à ... demanda madame Deluw à

M. Bruis, en nommant la ville que je n'ai pas encore nommée.

--Je vous demande pardon, madame, répondit M. Bruis; je n'y connais

personne que monsieur votre mari, et notre connaissance a déjà bien

vieilli! ajouta-t-il avec un soupir.

--Ainsi vont les choses, dit madame Deluw. Encore une tasse de thé?

--Merci, merci!

Madame Deluw se leva, fit une révérence et pria monsieur de vouloir

bien l'excuser pour un instant; sur quoi elle partit. La petite fille

de cinq ans ne hurlait plus, mais s'accrochait toujours à la jupe de sa

mère, et se fit traîner par elle.

Lorsque sa femme eut disparu, le cœur aimant du docteur Deluw reprit

le dessus; il se fût volontiers enfoncé avec son vieil ami dans le

bon vieux temps, dans les plaisirs de Leyde, dans les souvenirs de la

_Saucière appétissante_, et je ne sais quoi encore, mais il jugea bon

toutefois d'éloigner préalablement son sournois de treize ans.

--Je ne comprends pas, Willem, dit-il, que tu n'ailles pas pêcher à la

ligne!

--Pêcher à la ligne! riposta l'enfant en tirant la langue, voilà un

beau plaisir, ma foi!

--Ou bien à la balançoire avec ta sœur.

--Allons donc, la balançoire!

--Le jeune monsieur paraît aimer la lecture, dit monsieur Bruis.

--Oui, quelquefois, lorsque c'est tout à fait hors de propos, répondit

le docteur Deluw.

Le sournois Willem se fâcha à cette remarque, regarda de travers M.

Bruis, ferma brusquement son livre, et le poussa si violemment sur la

table que le volume glissa à une certaine distance au grand péril de

la tasse vide du visiteur, renversa sa chaise, ce qui paraissait la

spécialité des jeunes Deluw, marmota entre ses vilaines dents et ses

lèvres épaisses, et sortit en tirant vivement la porte après lui.

--Oh! cette humeur! dit l'heureux époux et père.

L'occasion était bonne pour renouveler une vieille amitié. Ces

messieurs allumèrent chacun un cigare, et se mirent à parler de Leyde,

et l'entretien allait justement prendre une tournure agréable lorsque

Jeannette, qui n'avait cessé de folâtrer avec le garçon jardinier,

entra, rouge comme une cerise, pour dire «qu'un domestique de madame

Van Alpyn venait prier le docteur de se rendre sur-le-champ auprès de

madame qui se trouvait fort mal à son aise.»

--Dites que je viens à l'instant, répondit le docteur Deluw à la

servante, et s'adressant à son ami: je ne crois pas que ce soit

très-grave. C'est une misère de notre état que les gens nous fassent

appeler à propos de petits riens.

C'est là une phrase de médecin, phrase que j'ai souvent entendue,

sans comprendre pourquoi un médecin a raison de trouver mauvais que

ses clients ne se bornent pas à le mander exclusivement dans les cas

mortels, tandis que ce serait bien plutôt au patient à se plaindre de

ce que son médecin inscrive une visite pour tous ces _petits riens._

Quoi qu'il en soit, le docteur Deluw se prépara à aller voir les

_petits riens_ de madame Van Alpyn.

--Il se passera bien une heure et demie avant que je puisse être de

retour, dit-il en consultant sa montre, vous retrouverai-je encore ici?

--Je n'en sais rien! dit Bruis qui s'était formellement proposé de

loger chez son ami, je voudrais aller ce soir un peu plus loin encore.

--Bah, bah! dit le docteur, je viendrai vous prendre ici et vous soupez

avec nous en ville.

--Je ne sais, répondit Bruis qui eût aimé que madame fût présente à

l'invitation.

--Enfin, dit le docteur, nous verrons; je vais vous conduire auprès de

ma femme.

[1] Barque traînée par un cheval qui, malgré les chemins de fer, est

encore aujourd'hui un moyen de transport très-usité en Hollande, et

nous devons ajouter très-agréable.

[2] Le texte dit _theetuin_ dont le sens littéral est: _jardin à thé._

Scènes de la vie Hollandaise, par Hildebrand · 第 28 / 41 题