I
Combien il faisait chaud et combien c'était loin.
C'était un vendredi, par une ardente après-dînée, dans une certaine
ville de Hollande, une après-dînée si brûlante que les moineaux
bâillaient sur les toits, expression hollandaise qui indique la plus
grande chaleur qu'on se puisse imaginer. Un vif soleil incendiait les
rues et resplendissait sur les pavés à demi réduits en poudre par la
chaleur. Dans les rues qui se dirigeaient vers le midi et qui, par
conséquent, n'avaient pas d'ombre, ce soleil réduisait littéralement
les passants au désespoir. Les marchands qui circulaient avec des
cerises et des groseilles s'essuyaient le front à tout instant avec
leur tablier de toile; les débardeurs qui, pendant les loisirs que leur
laissent leurs occupations nautiques, ont l'habitude de s'appuyer sur
la rampe des ponts, ce qui leur a valu le respectable nom de piliers de
garde-fous, étaient couchés au bord de l'eau et appuyés sur le coude
à côté d'un pot de lait battu qui remplaçait le genièvre habituel;
les maçons à l'œuvre, assis sur une poutre au pied de leur échelle,
accoudés sur leurs genoux et étreignant des deux mains une jatte,
soufflaient sur leur thé deux fois plus longtemps que d'ordinaire,
c'est-à-dire pendant un temps infini;--les servantes qui faisaient des
commissions pouvaient à peine traîner à la remorque les enfants qui les
accompagnaient dans l'espoir de recevoir de l'épicier un pruneau ou une
figue, et exprimaient une profonde pitié pour les femmes de charge qui,
la face empourprée et le bonnet dénoué sous le menton, nettoyaient la
rue. Personne ne se trouvait à l'aise, sinon, çà et là, un vieillard
qui, la tête coiffée d'un bonnet de nuit bleu, et les pieds dans
des savates noires, les jambes étendues sur la banquette voisine du
seuil, fumait sa pipe auprès d'une giroflée et d'une balsamine, en se
réjouissant de ce que _l'ancien temps fut de retour._
Lorsqu'il fait une température semblable on a vraiment trop peu
compassion des personnes obèses. Il est vrai que souvent, alors
qu'avec du calme et de la tranquillité, on s'accommoderait encore de
la température, elles vous accablent de chaleur en venant souffler et
haleter à côté de vous et témoigner l'irrésistible tentation d'ôter
leur cravate en vous regardant avec de gros yeux à fleur de tête;
mais aussi, les pauvres créatures ont bien à souffrir! Gros hommes et
grosses femmes de cet univers soit que, dans ces dernières années,
vous ayez encore pu voir vos genoux et vos pieds, soit que vous ayez
dû renoncer depuis longtemps à la douce satisfaction de contempler
cette partie de vous-même, quel que soit en ce monde le nombre de ceux
qui se raillent de votre embonpoint, de votre prestance, de votre
corpulence,--dans la poitrine d'Hildebrand bat un cœur qui compatit à
vos souffrances.
Parmi les personnes grasses de temps présent, M. Henri-Jean Bruis
méritait sinon la première place, du moins un rang distingué. C'était
un de ces privilégiés auxquels il n'arrive jamais de rencontrer une
vieille connaissance sans subir dès l'abord cette apostrophe:--Que
vous êtes devenu gros! Tandis que quiconque n'a pas eu le bonheur de
les rencontrer depuis quinze jours, leur déclare «qu'ils sont encore
devenus plus gros;»--un de ces bienheureux qui s'aperçoivent clairement
à mille avertissements de leurs parents, de leurs amis, de leur médecin
surtout, qu'ils vivent sous la forte présomption de mourir d'apoplexie,
et qui, nonobstant cela, sont poussés parleur tempérament à faire, à
manger et à boire tout ce qui leur est éminemment nuisible, tout ce
qui doit augmenter leur corpulence, les échauffer et surexciter leur
sang de toutes les façons possibles; un de ces bienheureux en un mot,
qui, pendant l'été, ont trop chaud grâce à leur obésité, et qui, hiver
et été, ont trop chaud grâce à leur susceptibilité, à leur vivacité
d'humeur, à leur agitation continuelle.
Dans l'ardente après-dînée dont nous venons de donner une idée, vers
cinq heures, M. Henri-Jean Bruis cheminait dans l'une des rues de la
ville que je n'ai pas nommée, et cela beaucoup trop vite, en égard à la
chaleur du jour et à son embonpoint. D'une main il tenait son chapeau,
et de l'autre son mouchoir de poche en soie jaune et sa canne en bambou
à pommeau rond d'ivoire, pommeau dont il se heurtait à tout instant le
front dans la brusquerie de ses mouvements, en voulant se servir de
son foulard. Derrière lui trottinait un petit gamin qui portait sur le
bras le surtout et la valise du personnage. Ce gamin qui n'avait ni
chapeau ni casquette, était vêtu d'une blouse bleue ornée d'une pièce
noire à un coude, d'une pièce grise à l'autre, et dont le premier
bouton en os noir se mariait à la quatrième boutonnière, tandis que le
second, lequel était en cuivre jaune et tenait la place du quatrième,
s'associait à la sixième boutonnière. Il avait le bonheur par cette
torréfiante chaleur de ne pas porter de bas, ce que révélaient
surabondamment ses pieds enfermés dans des sabots et diverses solutions
de continuité de son pantalon.
--Eh bien, où est-ce, mon garçon, où est-ce donc? demanda monsieur
Henri-Jean Bruis d'une voix impatiente.
--La première maison avec ces marches plates, répondit le gamin; la
seconde porte après le charcutier, à côté de celle maison où il y a des
espions[1].
--Bien, bien, bien, dit monsieur Bruis.
Le charcutier et les espions furent dépassés, et le gros homme se
trouva sur le seuil du docteur Deluw, son camarade d'université, et
qu'il n'avait pas revu depuis son mariage; car monsieur Bruis habitait
une petite ville de la province d'Overyssel, où il était docteur
en droit sans être avocat, époux sans être père, membre du conseil
communal et négociant. Il avait pour le moment des affaires à Rotterdam
et, malgré la chaleur excessive, avait fait un détour pour venir voir
son ami le docteur Deluw et faire connaissance avec la femme et les
enfants de celui-ci. Il tira précipitamment le cordon de la sonnette et
prit son surtout sur le bras:
--Tiens, mon garçon, dit-il, je n'ai plus besoin de toi.
Le gamin s'éloigna et cela au pas de course, non pas précisément parce
qu'il faisait chaud, mais parce qu'il avait reçu un meilleur pourboire
qu'il ne s'y attendait, et qu'en outre son père ignorait cette bonne
fortune. En un instant il eut disparu à l'extrémité de la rue et fut
occupé, je le pense du moins, à se régaler d'un concombre au vinaigre,
d'une mesure de pois frits[2], ou de quelque autre friandise de
polissons des rues, pour lesquelles on ne saurait assez tôt inspirer de
l'horreur aux enfants comme il faut.
Cependant la porte du docteur Deluw ne s'ouvrait pas et monsieur Bruis
se vit forcé de tirer de nouveau le cordon. La sonnette retentit
merveilleusement et prouva qu'elle était d'un métal éminemment sonore;
mais monsieur Bruis s'aperçut qu'aucun bruit dans la maison de son
ami ne répondait à son appel. Après s'être encore essuyé le front à
plusieurs reprises et avoir frappé de sa canne sur les marches du
seuil, il sonna pour la troisième fois et se mit, en attendant le
résultat, à regarder dans le corridor, à travers deux étroits guichets
treillissés à l'intérieur et placés aux côtés de la porte; mais il
n'aperçut rien que le balancier d'une grande horloge peinte en vert, un
guéridon sur lequel se trouvait l'ardoise de rigueur chez un médecin[3]
et un parapluie de coton bleu. Il chercha ensuite à faire pénétrer
son regard entre les petits rideaux des chambres latérales, tâche que
rendaient difficile les franges des grands rideaux. Toutefois il vit
distinctement dans l'une des chambres un encrier avec deux longues
plumes sur une table, et dans l'autre un portrait d'homme. Mais ni
l'horloge, ni le guéridon, ni l'encrier, ni le portrait d'homme ne
pouvaient ouvrir la porte à monsieur Bruis.
Sur ces entrefaites, celui-ci avait de plus en plus chaud, ce à quoi
ne contribuaient pas peu son impatience et le surtout qui pesait sur
son bras. Il sonna pour la quatrième fois, et si fort, pour le coup,
que la demoiselle de la maison voisine qui regardait dans son espion,
et qui avait depuis longtemps aperçu le gros monsieur, en fut toute
saisie, détacha l'épingle qui fixait son ouvrage à son genou (elle
n'encourageait pas l'invention des pelotes à vis, des plombs ni des
courroies), ouvrit un vasistas et déclara à monsieur Bruis qu'il n'y
avait personne.
--Le docteur non plus?
--Non, monsieur.
--Madame non plus?
--Non, monsieur, je vous dis qu'ils sont tous sortis.
--Où donc sont-ils allés?
--Je n'en sais rien, monsieur. Ils sont tous sortis et la servante est
seule à la maison.
--Pourquoi donc la servante n'ouvre-t-elle pas?
--Mais parce qu'elle n'est pas dedans.
--Et vous dites qu'elle est à la maison?
--Oui, mais cela n'empêche pas qu'elle puisse ne pas être dedans!
répondit la demoiselle. Et elle ferma le vasistas avec d'autant plus de
précipitation que son chat blanc se préparait à sauter par dessus, et
elle laissa monsieur Bruis libre de réfléchir seul, si le cœur lui en
disait, à la différence qui existe entre ces ternies: être à la maison
et être dans la maison. S'il eût eu assez de patience pour cela, il eût
compris que rester à la maison était un devoir imposé par la famille
Deluw à la servante, devoir qui, selon l'interprétation personnelle de
celle-ci, n'entraînait que très-secondairement l'obligation de rester
dans la maison.
Une voix qui sortit de la logette d'un savetier située de l'autre côté
de la porte, vint éclaircir cette difficulté:
--Ils sont au jardin, cria la voix, et la servante est allée faire une
commission. La voilà qui revient déjà.
La particule _déjà_ eût pu, de l'avis de monsieur Bruis, être
convenablement omise dans cette phrase, mais il vit effectivement une
jeune fille assez jolie qui, tenant une grande clef à la main, arrivait
aussi vite que cela se pouvait sans courir; elle franchit le seuil,
passa vivement devant monsieur Bruis, ouvrit la porte avec une célérité
sans exemple, et se campa sur la natte en face du visiteur.
--Voudriez-vous parler à monsieur? demanda la servante.
--Oui, mais il paraît que monsieur n'est pas à la maison?
--Non, monsieur; monsieur, madame, mademoiselle, le jeune monsieur et
tous les enfants sont à la campagne, et je suis seule à la maison pour
recevoir les commissions.
L'occasion était belle pour monsieur Bruis de s'étendre pendant un
grand quart d'heure sur l'exactitude avec laquelle s'acquittait de son
devoir la servante qui venait de babiller longuement avec la fille
d'une fruitière qui allait coudre à la journée et était installée dans
le voisinage devant une fenêtre ouverte. Mais il était trop pressé pour
songer à faire des reproches.
--Où est la campagne? demanda-t-il. Est-ce loin? Où est-ce?
--Dans l'allée de maître Joris! répondit la servante.
--L'allée de maître Moris! dit Bruis avec un extrême dédain... Que
sais-je de cette allée de maître Moris?
D'après l'opinion de la servante il y avait dans l'attitude et le ton
de monsieur Bruis plus d'outrecuidance que n'en méritait sa jolie
figure. Elle se trouva donc justement offensée.
--Si vous ne savez où c'est, je n'y puis rien, dit-elle sèchement, et
elle fit mouvoir la serrure comme pour envoyer promener monsieur Bruis.
Celui-ci changea de ton.
--Voyons, ma fille, dit-il, j'arrive par la diligence expressément pour
voir le docteur et sa famille. Si ce n'est pas trop loin, je veux bien
les aller trouver à la campagne. Ne pouvez-vous m'indiquer où elle se
trouve?
Et tout haletant, il parcourut la rue du regard pour voir s'il n'y
avait pas un nouveau gamin qui pût lui servir de guide; mais il ne se
montra personne.
Pendant ce temps la servante daignait fournir les renseignements
demandés, et monsieur Bruis s'achemina vers la campagne du docteur
Deluw.
Lorsqu'il eut dépassé deux ou trois maisons, il s'aperçut seulement
qu'il avait encore son surtout sur le bras et sa valise à la main.
Il revint sur ses pas et sonna derechef pour confier l'un et l'autre
à la garde de la servante, mais Grietjen[4] avait vraisemblablement
déjà rejoint son amie, et monsieur Bruis se vit forcé de reprendre
son chemin, chargé de son surtout et de sa valise mais avec le ferme
propos, s'il parvenait à joindre le docteur Deluw, de se plaindre à lui
de sa servante.
Heureusement pour le brave homme, la ville que je n'ai pas encore
nommée, n'est pas grande, et monsieur Bruis aperçut bientôt la porte
qu'il devait franchir, bien que l'ascension aussi bien que la descente
de deux ponts remarquablement hauts l'eussent complètement mis hors
d'haleine. Arrivé à la porte, il eut l'heureuse idée de confier le
malencontreux surtout et la valise aux soins d'un commis de l'octroi,
et, dans ce but, il entra dans la maisonnette des préposés aux taxes
municipales, mais il ne s'y trouvait personne. Il aperçut toutefois
une personne en paletot gris qui pêchait à la ligne de l'autre
côté du canal et qui avait tout à fait l'extérieur d'un commis de
l'octroi; il déposa à terre son bagage et s'adressant au pêcheur qui
était effectivement un commis, il se fit en même temps renseigner de
nouveau par lui sur la situation de l'allée de maître Moris. Je serais
injuste envers lui si je disais que monsieur Bruis avait oublié les
instructions de Grietjen, mais son exaspération ne lui avait pas permis
de les écouter attentivement.
On lui répondit qu'il devait, à une certaine distance, traverser le
canal, puis suivre une allée, ensuite prendre à droite jusqu'à ce qu'il
fût arrivé à un poteau blanc, puis prendre à gauche et derechef à
droite, moyennant quoi il se trouverait dans l'allée de maître Joris.
--Et la campagne du docteur Deluw?
--Je n'en ai jamais entendu parler, dit Je commis, mais il y a là une
quantité de jardins... Comment se nomme-t-elle?
--Veldzicht.
--Veldzicht? dit le commis qui désirait se débarrasser de monsieur
Bruis parce qu'il croyait remarquer à la plume de sa ligne qu'une proie
mordait à l'hameçon, non, monsieur, je ne connais pas cela.
Monsieur Bruis se remit en route. Le canal le rendit un peu à
lui-même, car il était bordé des deux côtés de grands arbres; mais
cette jouissance fut bientôt, à bout, attendu que la ville, dans un
moment de pénurie d'argent et à l'occasion d'une illumination pour la
fête du roi, avait fait abattre une grande partie des arbres qui se
trouvaient remplacés, sous le nom de jeune plantation, par une rangée
de maigres rejetons tout desséchés. Il était de nouveau aux abois
lorsqu'il aperçut entre deux palissades noires une étroite allée qu'il
crut devoir suivre. Cette allée était déserte. Il ne s'y trouvait
rien que les palissades, au-dessus desquelles s'élevaient des arbres,
rien que des portes de jardins ornées d'inscriptions et de numéros.
Un seul moineau y sautillait. Monsieur Bruis poursuivit son chemin,
son chapeau dans une main, sa canne et son mouchoir de poche dans
l'autre, absolument comme dans les rues de la ville, sauf la légère
obliquité de son allure, ce qui tenait à l'ardent désir qu'il avait
de prendre à droite selon les indications du commis. Mais l'occasion
de faire cette conversion ne se présentait pas et monsieur Bruis se
trouva enfin devant une flaque d'eau passablement large et à côté d'un
tas d'immondices émaillé de trognons de choux, de feuilles de salade,
de tessons de pots, de bouquets fanés et sur lequel des champignons,
croissant au milieu de la corruption, répandaient dans l'air leur
nauséabonde odeur.
Il était évident que monsieur Bruis avait fait fausse route, et
quelque désagréable que fût le tas de fumier, le voisinage de l'eau
lui fit tant de plaisir qu'il résolut de se reposer un instant avant
de retourner sur ses pas. Dans ce but il se rapprocha autant que
possible du bord du canal et tout en s'éventant avec son mouchoir et
en cherchant de bonnes raisons pour apaiser son impatience, il parvint
à se calmer un peu. En regardant de tous côtés le long des rives, il
aperçut, à sa main gauche et à une certaine distance, un pavillon carré
peint en vert clair et dans lequel se trouvaient quelques personnes.
Bien qu'il lui fût impossible de distinguer ces personnes, il eut comme
une subite révélation et se dit que ce devait être là le Veldzicht
de son ami le docteur; que ce pavillon pût à juste titre porter ce
nom, c'est ce que prouvait la vue étendue qui se déployait au delà
de l'eau. A droite et à gauche c'étaient d'immenses prairies qui
couraient jusqu'à la ligne bleuâtre de l'horizon; partout ce n'était
que pâturages verdoyants, jaunissants, inondés de soleil.
Monsieur Bruis reprit le bâton du voyageur, remonta l'allée qu'il
venait de suivre et regagna le bord du canal; bientôt une nouvelle
allée s'offrit à lui, mais cette fois il jugea à propos de l'explorer à
distance avant de s'y engager. Il vit qu'il aurait bientôt occasion de
prendre à droite, et, ceci fait, il atteignit bientôt aussi le poteau
blanc signalé. Il prit alors à gauche, puis encore à droite et jugea,
selon toute apparence, qu'il se trouvait dans l'allée de maître Moris.
Sur la porte d'un jardin se trouvait un petit enfant vêtu d'une
jaquette noire, d'un bonnet noir garni de dentelle noire, ayant la face
tout aussi noire, et s'amusant avec une citrouille et des pelures de
pommes de terre.
--Est-ce ici l'allée de maître Moris, mon cher enfant? demanda monsieur
Bruis.
L'enfant fit un signe affirmatif.
--Et où est Veldzicht?
L'enfant ne dit rien.
Monsieur Bruis se fâcha non pas tant contre l'enfant que contre
l'introuvable et mystérieux Veldzicht.
--Ne le savez-vous pas? demanda-t-il d'un ton beaucoup plus haut.
L'enfant laissa tomber la citrouille et les pelures de pommes de terre,
se mit à jeter les hauts cris et se sauva dans le jardin.
Monsieur Bruis poussa un soupir. L'allée de maître Joris semblait
très-longue et les portes de jardin étaient nombreuses, Il y lut
toutes sortes de noms, des noms prétentieux et ronflants, tels que
Schoonoord, Welgelegen, Bloemenhof, Vrengderyk[5]; des noms indiquant
le contentement et le repos, tels que: Myngenvegen, Weltevreden,
Buitenrust[6]; des noms naïfs tels que: Nooit Gedecht, Klein maer
Rein, Hierna Beter[7], et aussi une quantité de noms géographiques
comme: Naby, Bystad, Zuiderhof[8] et de noms optiques comme Vaartzicht,
Weizicht, Landzicht, Veezicht, Veelzicht[9]; ce dernier ressemblait à
distance à Veldzicht[10], mais ce n'était pourtant pas cela.
Enfin il se trouva deux portes sur lesquelles on ne lisait rien que
Q. 4 n° 33 et Q. 4 n° 34. L'une des deux pouvait être Veldzicht.
Quelque exaspéré et impatient qu'il fût, monsieur Bruis était cependant
modeste. Il passa donc outre du numéro 33 pour ne pas prendre la
première propriété, qui était la plus belle, pour Veldzicht, et frappa
au numéro 34.
Après qu'il eut un peu attendu, il lui fut ouvert par une dame longue,
majestueuse, raide comme une image, en robe de deuil, un fichu de poils
de chameau blanc sur les épaules, la tête couverte d'un chapeau noir
rabattu sur le nez à cause du soleil, ayant des lunettes vertes, une
légère apparence de moustaches sur la lèvre supérieure et un livre à la
main.
--Est-ce ici Veldzicht, madame? demanda monsieur Bruis. Pourquoi ne
s'apercevait-il pas que ce n'était pas une dame?
--Non, monsieur! répondit la demoiselle tout effrayée à la vue d'un
_étranger_, et s'imaginant peut-être que c'était quelqu'un qui voulait
la dévaliser, c'est ici à côté! Et la porte se referma brusquement.
Monsieur Bruis frappa à la porte Q. 4 nu 33.
[1] Sorte de miroirs très-communs en Hollande et en Flandre, qu'on
adapte à l'extérieur des fenêtres, et dans lesquels se reflète le
spectacle de la rue.
[2] Les pois frits dans l'huile sont, en Hollande et en Flandre, une
friandise très-appréciée des gens du peuple.
[3] On inscrit sur cette ardoise les visites à faire.
[4] Diminutif de _Marguerite._
[5] La manie de ces noms recherchés est générale en Hollande, les
précédents signifient littéralement; _Beau lieu, bien situé, jardin des
fleurs, riche en plaisir._
[6] _Mon plaisir, très-satisfait, repos champêtre._
[7] _Jamais pensé, petit mais beau, il fait meilleur ici._
[8] _Tout proche, voisin de la ville, jardin du sud._
[9] _Vue du canal, vue des prairies, vue des champs, vue du bétail, vue
étendue._
[10] _Vue de la campagne._