II

Joie des parents.

Monsieur Witse, tenant à la main une lettre ouverte, et la figure

rayonnante de plaisir, souhaita le bonjour à sa femme en arrivant au

déjeuner.

--Demain notre candidat arrive à la maison, dit monsieur Witse.

--Notre quoi? demanda madame son épouse.

--Notre étudiant; répondit monsieur Witse. Mais il est candidat

maintenant. Il m'écrit qu'il a dû subir son examen hier. Cela se sera

bien passé, je n'ai pas d'inquiétude là-dessus.

--Nous avons bien de la satisfaction de cet enfant-là, dit madame

Witse en versant de l'eau sur le thé. N'ai-t-il pas passé son examen

extraordinairement vite?

--Assurément, ma chère, assurément. Il est à Leyde depuis cinq ans

seulement, et il a mis trois ans à son premier examen.

--Sa propédentique[1], n'est-ce pas? dit gravement madame Witse, toute

fière d'avoir si bien appris à prononcer ce mot difficile.

--Justement, ma chère! c'est là une chose que la plupart des étudiants

traitent avec légèreté; mais lui, il s'en est occupé particulièrement.

Vois-tu, il nous coûte là-bas une bonne somme d'argent, mais la

médecine, je l'ai toujours entendu dire, est une rude et difficile

étude, et il ne faut pas qu'il néglige rien.

--Mais combien cela durera-t-il encore, maintenant que le voilà

candidat?

--Je n'en sais rien. Il voulait aussi étudier la chirurgie et

l'obstétrique, et cela demandera encore assez de temps. Mais qui sait

aussi à quoi il est destiné?

--En vérité, croiriez-vous cela? demanda madame Witse en laissant

à mi-chemin le couteau avec lequel elle coupait une tartine, et en

regardant fixement son mari.

--Tout est possible, ma chère, répondit celui-ci, en parcourant

derechef la lettre du regard. Et un joyeux sourire illumina ses traits.

--Mais ne faut-il pas pour cela avoir un certain âge? demanda madame

Witse, en baissant modestement les yeux et en coupant sa tartine en

morceaux avec une attention particulière.

--De quoi voulez-vous parier? demanda M. Witse, qui avait la même idée

que sa femme.

--Mais, répondit la bonne femme en considérant la pointe de son

couteau avec une extrême obstination, mais pour devenir une chose ou

l'autre.

--Comment, une chose ou l'autre, petite mère? demanda en riant son

époux, qui brûlait du désir d'entendre sortir des lèvres de sa moitié

le mot que lui-même n'osait prononcer.

--Mais, répondit madame Witse, quel âge avait le jeune (comment donc

s'appelle-t-il?) quand il est devenu professeur?

--Tut! tut! tut! dit M. Witse, dont les yeux étincelaient de plaisir et

dont la face était agitée par des mouvements nerveux, il ne faut pas

voler si haut, petite mère, qu'il devienne seulement un bon médecin et

ce sera très-bien.

--Sans doute, reprit la mère, fâchée d'avoir parlé si imprudemment;

c'est seulement pour dire, et cela n'est nullement nécessaire. Quant

à moi, je serais très-contente quand il ne ferait que réussir dans la

pratique. Aussi bien, ne pouvons-nous tout exiger.

--Assurément non! dit M. Witse.

--Et puis, continua madame, qui sait si cela serait bon pour lui? Un

professeur doit étudier si terriblement!

--Il le doit sans doute, ma chère, mais ce serait là le moindre pour

notre Gerrit.

--Oui, je veux bien le croire, reprit la mère de Gerrit; c'est

seulement pour dire, et je puis vous assurer sincèrement que je n'y

pense jamais.

--Eh! il ne faut pas rejeter cela si loin! répondit le père de Gerrit.

--Non! dit la mère de Gerrit, certainement non.

--On a vu d'autres choses, dit M. Witse sans savoir au juste à quoi il

faisait allusion.

--Oh oui! pourquoi cela ne pourrait-il pas arriver aussi? dit madame

Witse,

--On ne peut s'appliquer plus que Gerrit, reprit Witse.

--Et il aurait, je crois, beaucoup d'aptitude pour renseignement,

poursuivit-t-elle.

--Je le crois aussi, et je pense encore qu'on a l'œil sur des jeunes

gens comme cela, ajouta-t-il.

--Ce serait un grand bonheur! observa-t-elle.

--Certainement! Mais il ne faut-pas compter là-dessus; le mérite n'est

pas toujours reconnu... C'est comme pour Ja question du concours.

--Il a pourtant eu l'accessit, dit la mère.

--Il aurait dû avoir la médaille, dit le père.

--Les fous ont toujours beau jeu, dit la mère, qui se mit tout d'un

coup à tout attribuer à la chance.

--Cela sonnerait bien, dit le père, le professeur Witse!

--Allons donc; Witse! dit la mère, dont c'était le tour d'être modeste,

ne vous flattez donc pas de cela!

--Je ne me flatte pas, répondit le mari; je dis seulement que cela

sonnerait bien.

Il se fit un silence; monsieur jeta les yeux sur le Handelsblad et

madame tricotait un bas, mais tous deux songeaient au professorat de

Gerrit, dont chacun se tenait pour convaincu, pour peu que, dans ce

monde sublunaire, le mérite fût apprécié à sa juste valeur.

L'heureux couple resta quelque temps plongé dans cette douce

méditation. M. Witse rompit le premier le silence.

--Il nous faudrait pourtant faire quelque chose en l'honneur du

candidat, il me semble! dit-il.

--J'y ai déjà pensé! répondit sa chère et conciliante moitié.

--Un petit dîner ne ferait pas mal...

--Mais oui. Qui inviterions-nous? Les Vernooy, qu'en pensez-vous?

--Ce serait parfait; j'irai les inviter moi-même; puis les Van Hoel

surtout! Vendredi me paraît un beau jour?

--Mais il faut absolument que nous ayons madame Stork.

--Gerrit ne la connaît pas le moins du monde, observa Witse.

--Bah! répondit son épouse, je prends cela sur mon compte; elle saura

fort bien lui plaire; c'est une femme des plus intéressantes. A propos,

savez-vous qu'il y a une nièce chez Vernooy? C'est aussi une étrangère;

mais plus il y a de monde, mieux on s'amuse. Mais il faudrait avec cela

une couple de messieurs? Que dites-vous du jeune Hateling?

--Je ne sais pas si Gerrit aime beaucoup Hateling, remarqua M. Witse.

--Eh! pourquoi Gerrit n'aimerai-t-il pas Hateling, demanda madame.

C'est un jeune homme très-agréable, et je le trouve si parfaitement

mis; oui, vraiment, il se met parfaitement. A quoi songez-vous? Gerrit

aimer Hateling? Lequel de nos jeunes gens Gerrit connaît-il donc?

Depuis qu'il est à l'université, il ne fréquente plus personne parmi la

jeunesse de Rotterdam.

--Quant à moi, j'approuve, dit M. Witse. Mais n'inviterons-nous pas

aussi Wagesteert?

--Sans doute, Wagesteert, répondit sa femme; nous sommes sûrs alors que

ce sera un joyeux dîner.

Ce projet de dîner était arrêté, et bien que le susdit dîner dût

avoir lieu en l'honneur de Gerrit, on n'avait guère pris garde à ses

sympathies dans le choix des convives. Disons à titre d'excuse que le

but des bons parents était bien plutôt de faire parade de leur savant

fils, que de ménager à ce fils une agréable journée.

Ce jour là, M. Witse sortit de bonne heure pour faire différentes

visites; il les fit avec la lettre de Gerrit en poche, et dans toutes

les maisons où il alla, s'étendit longuement sur l'érudition inouïe de

son fils. Il y a bien des manières de faire le malheur d'un fils ou

d'une fille, et M. Witse y était tombé depuis longtemps.

A vrai dire, c'était le côté faible du brave homme. M. Witse était très

à son aise, appartenait à la bonne bourgeoisie, et était un notaire

en vogue. Il avait un esprit net et lucide, beaucoup de connaissances

acquises, mais ses idées sur la supériorité d'une personne qui a

fait ses études étaient très-exagérées. On ne pouvait dire qu'il eût

gâté son fils, ni qu'il lui eût lâché la bride, car il avait trop de

bon sens pour cela; il avait donné au jeune Gerrit une très-bonne

éducation, et l'avait parfaitement tenu en laisse. Mais dès que son

fils avait été inscrit comme étudiant, il avait conçu pour lui la

plus profonde vénération, vénération que la mère était très-portée

à partager, vu que Gerrit était son unique enfant. Son mari, tout

instruit qu'il était, tout considéré qu'il fût généralement pour la

distinction de son intelligence, croyait n'être rien en comparaison

d'un fils, qui, à la vérité, s'était toujours occupé avec zèle de ses

études, mais qui, peut-être, lui était encore inférieur sous bien

des points de vue, et principalement quant au discernement et à la

pénétration. Ce qu'il y a de meilleur dans cette conviction, c'est

que cela lui inspirait des idées très-libérales quant à tout ce qui

pouvait agrandir le cercle des études de Gerrit, et développer les

aptitudes du jeune homme; la bibliothèque de Gerrit était une des

meilleures qu'eût jamais possédée un étudiant en médecine, et il n'y

avait pas de doute qu'après avoir acquis son grade, il ne visitât

Berlin et Paris,

[1] Examen préparatoire aux véritables épreuves scientifiques.

Scènes de la vie Hollandaise, par Hildebrand · 第 23 / 41 题