RÉFLEXIONS.

Pour ce signalement, j'ai choisi naturellement les traits

caractéristiques, les côtés distinctifs de la ville que j'avais à

dépeindre. Maintenant je suis de trop bonne foi,--et aussi trop

prévoyant,--pour ne pas prédire que ces traits tendent à s'effacer

chaque jour.

Mon compagnon de voyage,--qui visite l'Angleterre à peu près tous les

cinq ou six ans,--m'a confirmé cette vérité par toutes sortes

d'observations spirituelles.

Mais bien mieux encore par quelques-uns de ses étonnements.

Ainsi, quand un garçon de taverne, nous reconnaissant pour des Français,

nous proposa du _bouilli-beef_--l'expression que prit le visage de mon

ami me révéla toute une révolution culinaire.

«Bouilli-beef! répétait-il confondu... venir à Londres pour manger du

bouilli-beef!... dans une taverne, du bouilli-b...!»

Mais là je l'arrêtai court en lui montrant, sur les vitres de la

fenêtre, ces mots, qui répondaient éloquemment à l'amertume de ses

plaintes.

Nous n'étions pas dans une taverne, nous étions dans une Eating-House.

L'_Eating-House_ est à la taverne et au restaurant ce que l'aurélie est

au ver et au papillon. De toutes parts la taverne se chrysalide.

Le vin français et le vaudeville français sont appelés à régénérer

l'Angleterre. Dans cinquante ans, Londres aura des cafés, des

décrotteurs, etc.; dans cinquante ans, il y sera tout à fait incongru de

donner à manger au voyageur sans le gratifier d'un essuie-mains.

Qui sait--le bouilli-beef est d'un bon augure--si on n'y naturalisera

pas ce qu'il y a de meilleur et de plus français au monde: la calme et

sereine flânerie?

En l'an de grâce 1843,--je le dis pour l'instruction des âges

futurs,--je n'ai vu de flâneurs à Londres que les watchmen et moi, ce

dernier dans les glaces des magasins. Il me semblait vraiment ridicule,

et j'avais honte pour lui de son inutilité souriante.

L'Illustration, No. 0035, 28 Octobre 1843 · 第 9 / 24 题