Aucun événement, aucun fait de politique intérieure de quelque
importance n'est venu cette semaine occuper les esprits. La lutte du
conseil municipal d'Angers contre le maire, auquel il refuse son
concours, a presque seule remplacé dans la polémique des journaux les
longues discussions sur les fortifications de Paris et sur le programme
d'opposition mis en avant par M. de Lamartine. La politique prend ses
vacances, et le ministère ne paraît pas encore d'accord sur la date
précise où il doit les faire cesser. Ceux des ministres au bonheur
desquels la présence des Chambres n'est pas absolument indispensable,
voudraient que leur réunion fut différée jusqu'au 9 janvier; des
scrupules constitutionnels font, dit-on, désirer à quelques autres
membres du cabinet que la convocation ait lieu pour le 27 décembre, afin
qu'on puisse appeler cette session la session de 1843, et demeurer dans
la lettre de la Charte, qui en veut une par année. Nous sommes donc,
quoi qu'il arrive, à peu près sûrs de pouvoir célébrer avec nos
législateurs soit la nuit de Noël, soit la fête des Rois; nous voudrions
être également certains que tous les travaux nécessaires à la session
seront prêts au moment où la réunion aura lieu, que les séances pourront
se succéder sans interruption, que les projets de loi auront été bien
mûris, et que de nouveaux et fâcheux ajournements ne seront pas
nécessaires.--A l'extérieur, l'attention de la France a également été
peu absorbée par ses propres affaires. L'Autriche a-t-elle ou n'a-t-elle
pas refusé au fils de M. le maréchal Soult, à notre ambassadeur à Turin,
voyageant dans la partie de l'Italie qui se trouve sous la domination de
Vienne, le titre de marquis de Dalmatie? Voilà la question qui a été
débattue entre les feuilles du gouvernement et celles de l'opposition.
Ce qui paraît être vrai, au milieu d'assertions contradictoires, c'est
qu'on a dispensé notre ambassadeur de la formalité du passeport, pour ne
pas lui en remettre un qui aurait porté ou une qualification qu'on
n'aurait pas voulu lui donner, ou un nom qui n'aurait pas été celui qu
il voulait prendre. Du reste, cette guerre à l'histoire est bien pauvre.
L'Irlande est la scène politique vers laquelle tous les yeux sont
tournés. O'Connell et ses amis y poursuivent leur oeuvre avec calme et
mesure. Le peuple irlandais a compris que ses destinées à venir
dépendaient peut-être de l'esprit d'ordre et de modération qu'il
montrerait dans cette circonstance critique et décisive. Son attitude
prouve son intelligence et fait le procès à ceux qui n'ont pas su et qui
ne savent pas encore le traiter en égal et en frère. Autant O'Connell et
ses compatriotes remplissent bien leurs rôles, autant le ministère
anglais paraît n'avoir pas étudié le sien. Une feuille d'un comté dit
qu'il n'y a autre chose à faire qu'à, pendre O'Connell. Il est évident
que si ce journaliste voulait bien, dans son petit coin, se charger de
cette mission, il tirerait sir Robert Peel d'un grand embarras. On a
fait procéder à des enquêtes pour établir toute la série de crimes
imputés aux chefs de l'association; les témoignages recueillis ont été
ceux d'agents de la force constabulaire. On ne s'est pas encore arrêté
dans le choix d'accusés qu'on se propose de faire parmi les prélats
catholiques; quant aux rédacteurs du journal _the Nation_, et de
quelques autres feuilles irlandaises, on ajoutera pour eux le chef
d'accusation d'avoir cherché à séduire et corrompre les soldats de la
marine et de l'armée anglaises. L'affaire sera appelée le 2 novembre
devant le jury de Dublin, pour être remise, d'après les calculs les plus
vraisemblables, aux derniers jours du même mois.--Les cortès espagnoles,
depuis leur réunion, n'ont procédé encore qu'à des travaux
préparatoires; la vérification des pouvoirs des députés n'a donné lieu à
aucune discussion, à aucune lutte où l'on ait pu apprécier la force
respective des partis. Outre ceux que les élections ont fait connaître,
il s'en est, dit-on, formé un autre qui ne se propose sans doute que de
jouer un rôle convenu pour faire regarder comme moins extrême le parti
de Narvaez: c'est un parti qui fait semblant de vouloir que l'abdication
de l'ex-régente soit déclarée nulle et de nul effet, parce qu'elle n'a
pas été libre et volontaire. Nous ne croyons pas que personne le puisse
prendre au sérieux. Rien de terminé, rien de plus avancé en Catalogne.
Barcelone est encore dans la même et désastreuse situation. Quant à
Girone, Prim a écrit à Madrid qu'il y entrerait ou se ferait tuer. On
peut donc prédire que le sang coulera encore abondamment sur cette
malheureuse terre d'Espagne. Au profit de quels principes et dans quel
intérêt avouable? Nous serions bien embarrassés de le dire.--Du reste,
au milieu de toutes ces crises sanglantes, le ministère espagnol trouve
moyen d'organiser le service postal dans la péninsule. L'empereur de
Russie, de son côté, a opéré dans ses États la réforme du tarif des
lettres, que la France réclame toujours vainement. Que faudra-t-il donc
pour vaincre l'obstination de notre administration?--Il vient de
paraître à Madrid un nouveau journal politique, _L'International_. Cette
feuille, rédigée en français, se propose pour but de faire connaître
l'Europe à l'Espagne, et surtout l'Espagne à l'Europe. Dans le premier
numéro, une nous avons sous les yeux, ses rédacteurs font preuve de
talent et de sentiments patriotiques qui n'ont pas ce caractère
d'hostilité envers l'étranger qu'on rencontre trop souvent dans les
journaux de Madrid.--Des bruits très-contradictoires ont couru sur les
troubles de la Romagne et les mesures récentes dont ils auraient été
l'occasion. La _Gazette du Rhin et de la Moselle_ avait
très-positivement annoncé que le feld-maréchal autrichien Itadesky était
entré à Bologne, à la tête de quatre mille hommes tirés du royaume
lombardo-vénitien, sur une réquisition du gouvernement papal. La
_Gazette Universelle Allemande_ se borne à dire que la demande de les
tenir à disposition à effectivement été faite, mais qu'elles ne seront
entrées dans le Bolonais que si le cardinal-légat l'a jugé nécessaire.
Il faut espérer que le cabinet français ne s'en remettra, pour cette
question, ni au jugement du cardinal-légat ni aux bonnes dispositions du
feld-maréchal autrichien, et que le souvenir de la conduite de Casimir
Périer ne sera pas plus perdu pour le ministère que ne le serait pour la
marine et pour l'armée l'exemple de l'amiral Gallois et du colonel
Combes. La _Gazette d'Augsbourg_, au contraire, renferme une
correspondance d'après laquelle le Saint-Siège ne songerait à venir à
bout des mécontents qu'en entrant dans la voie de réformes politiques
qui lui auraient été conseillées par plusieurs cabinets.
Il séculariserait d'abord une grande partie des hautes fonctions
publiques qui sont dans ce moment dans les mains du clergé. Nous
voudrions pouvoir croire à cette version.--Pour en finir avec les
nouvelles des États pontificaux, nous dirons que le prêtre Abbé, dont
nous avons annoncé la condamnation à mort en même temps que le bruit
répandu de sa commutation de peine, aurait été exécuté le 4 octobre, si
l'on en croyait les organes habituellement officiels. On a donc vu
imprimer: «Hier matin, de bonne heure, le prêtre Abbé, originaire du
Piémont, a été décapité dans le château Saint-Ange. Jusqu'à présent, on
s'était imaginé qu'il obtiendrait une commutation de peine, parce qu'on
pensait que le gouvernement ne se déciderait point à laisser un prêtre
monter sur l'échafaud. Le pape a bientôt dissipé cette illusion. S. S. a
voulu prouver qu'un criminel ne méritait aucune faveur à raison de son
rang et de sa condition. Si l'exécution n'a pas eu lieu sur une place
publique, mais dans l'intérieur du château, c'est uniquement que le
Gouvernement a voulu éviter la trop grande affluence de peuple sur le
lieu de l'exécution.» Mais personne à Rome n'a cru à cette nouvelle, et
tout le monde s'est estimé autorisé à penser que le gouvernement papal a
voulu donner une sorte de satisfaction à l'opinion publique indiquée à
la nouvelle d'une commutation, et sauver ce misérable en considération
de son caractère sacerdotal. Ou a pensé aussi qu'en faisant croire à la
nouvelle de cette exécution, le gouvernement de Rome tenait à être
considéré comme libre de ne pas reculer devant l'application de la peine
de mort, si elle était prononcée contre des détenus du fort Saint-Léo.
Les mois de septembre et d'octobre auront été cette année cruellement
féconds en désastres. Les journaux de nos ports de la Manche et de
l'Océan sont pleins de détails sur les avaries et les échouements d'une
foule de bâtiments du commerce.--Un tremblement de terre très-violent,
accompagné de tonnerre souterrain, s'est fait sentir, le 3 octobre, à
Jassy, en Moldavie, et a fait fuir dans les champs une grande partie de
sa population effrayée.--Des nouvelles de Port-Léon (Florides) donnent
les plus affligeants détails sur un ouragan et une inondation qui y ont
exercé leurs ravages dans la nuit du 13 au 14 septembre. La ville fut
soudainement inondée, tous les magasins situés sur les quais furent
renversés par le torrent; la plus grande partie des maisons fut
également détruite, et les malheureux habitants, à demi nus, durent
aller chercher un refuge sur les hauteurs voisines. A Saint-Mareks,
toutes les maisons ont été également détruites ou endommagées. Mais le
désastre a été plus immense encore à Light-House; là, pas un seul
édifice, excepté le phare, n'est resté debout, et l'on compte en outre
quatorze victimes. Les habitations disséminées sur la côte ont aussi
beaucoup souffert: dans l'une, tout le monde a été noyé. Aux dernières
dates, on n'avait pu encore constater toute l'étendue du désastre,
compter tous les noyés; mais on s'était assuré déjà de la disparition
d'un très-grand nombre de personnes, qui ont sans doute été entraînées
par les Ilots.
On a enfin le dernier mot sur _le Télémaque_ et les richesses; que ses
flancs recelaient pour les actionnaires de cette opération, dont
_l'Illustration_ (t. I, p. 4) a entretenu ses lecteurs au point de vue
du procédé de sauvetage. Le notaire de Quilleboeuf devant lequel avait
été passé l'acte d'association ou de mystification a fait publier, dans
les colonnes de plusieurs journaux, l'avis suivant: «Les actionnaires de
l'entreprise du sauvetage du _Télémaque_ sont informés que les travaux
viennent d'être entièrement terminés. La cargaison est déposée sur le
quai de Quilleboeuf; elle consiste en cinquante-deux pièces de bois de
construction. Ou avait aussi embarqué à bord du _Télémaque_ une quantité
considérable de barriques, mais on n'en a retrouvé que des débris qui
attestent qu'elles ont contenu du suif et de l'huile. Jusqu'au 23
septembre, il était resté beaucoup de sable dans le navire; mais des
ouvertures pratiquées à dessein ont donné passage aux courants; les
grandes marées de la fin de septembre ont suffi pour le déblayer
entièrement. Alors on a pu faire les plus minutieuses recherches, et
l'on a acquis la certitude que l'opinion de l'existence de valeurs dans
_le Télémaque_ était absolument chimérique. Il ne reste plus aujourd'hui
de ce navire qu'une carcasse informe. Il sera bientôt procédé, par
l'autorité maritime, à la vente, tant de la cargaison que des débris du
navire.»--Les actionnaires du _Télémaque_ auxquels il resterait encore
quelque argent à placer, pourraient le porter à une compagnie
commerciale dont le siège principal est, dit-on, à Londres, et qui a des
succursales dans les principales villes de l'Europe. Cette société, qui
a pris pour titre _The Iberian mercantile Company_, offre au public 3
pour 100 _de rente pour rien_. D'après les combinaisons de cette
compagnie, qui paraît s'être formée pour enrichir l'humanité, certains
marchands désignés par elle, ayant un dépôt de ses actions et coupons
d'actions, les délivreront, _pour rien_, sur la demande de l'acheteur
qui viendra faire chez eux des emplettes. Si l'achat s'élève à 125
francs, on aura droit à une action principale portant intérêt à 1 et
demi pour 100 la première année, 2 et demi pour 100 la deuxième, et 5
pour 100 les années suivantes. Si l'achat ne se monte qu'à 25 francs, on
recevra un coupon d'action. «Les achats d'un particulier, dit le journal
_la Presse_, s'élevant, terme moyen, à 3,000 francs par an, il en
résulte qu'en dix ans, et _sans débourser un sou_, on peut se faire
1,000 ou 900 francs de rente.» C'eût été véritablement voler les
lecteurs de _l'Illustration_, que de ne pas leur faire connaître une
aussi bonne occasion de faire fortune sans s'en apercevoir.--Quant aux
actionnaires des fameuses mines de Saint-Bérain, les pauvres victimes
des Cleemann, Blum et consorts, ils paraissent aujourd'hui complètement
désillusionnés; car les annonces judiciaires fixent le jour de la
prochaine vente sur licitation sur une mise à prix qui n'est pas du
douzième du capital social.
Un marché où à coup sûr l'acquéreur n'a pas été dupe, c'est celui que
vient de conclure le ministère de l'intérieur avec un jeune paysagiste
de l'École de Lyon, M. Amaranthe Roulliet, inventeur d'un procédé il
l'aide duquel l'homme qui n'a jamais dessiné de sa vie peut trouver en
quelques minutes la reproduction exacte d'un dessin ou la parfaite
ressemblance d'un corps placé devant lui, soit dans des proportions
identiques, soit avec diminution ou augmentation, et, dans ces derniers
cas, avec une scrupuleuse observation de la perspective, sauf la beauté
du trait, qu'une main exercée peut seule atteindre (Voir
_l'Illustration_, t. I, p. 90,). Le procédé est, dit-on, des plus
simules, sans machines, sans recours à la chimie, sans attirail
incommode et coûteux. Il y a à peu près un an, M. le ministre de
l'intérieur demanda un rapport à l'Académie des Beaux-Arts, qui, sur un
examen superficiel et peu bienveillant, on ne sait trop pourquoi, refusa
net de s'occuper de cette affaire, alléguant que de telles inventions
nuisent à l'art en lui ôtant ses difficultés. Le ministre, peu touché
d'une telle fin de non-recevoir, qui n'irait à rien moins qu'à proscrire
la règle, le compas, la chambre noire ou claire, le daguerréotype, et
bien d'autres instruments dont on use fort à l'Académie, et qui n'ont
jamais nui à l'art, parce que l'art est très-distinct de l'exactitude
matérielle, le ministre nomma une commission dans laquelle durent
figurer MM. Cavé, Vilet, Mérimée, Lenormand, Lassus, Flandrin, Léon
Coignet, Allaux. Après une étude longue et approfondie, à la suite
d'épreuves multipliées dans lesquelles les difficultés de dessin des
plus épineuses ont été vaincues avec une rapidité, une facilité, un
bonheur incroyables, la commission a conclu à ce que la direction des
Beaux-Arts achetât la découverte dans l'intérêt des beaux-arts et de
l'industrie. On sait les lenteurs administratives; le secret fut enfin
révélé à un membre de la commission, savant architecte, qui, dans un
nouveau rapport au ministre, a déclaré la découverte plus étendue et
plus féconde encore, que ne le croyait l'inventeur; sur quoi, une
pension de _douze cents francs_ a été accordée à M. A. Roulliet. Il y a
de cela près de deux mois, et on ne comprend pas pourquoi la découverte
n'a point encore été livrée à la légitime impatience de beaucoup
d'artistes de premier ordre, moins dédaigneux de progrès qu'on ne l'est
à l'Académie. Nous comprenons avec quelle prudence une telle affaire
doit être officiellement traitée. Nous savons les ménagements qui sont
dus à un corps respectable à tant de titres; mais enfin, si quelqu'un
s'est endormi par hasard, une fois sans plus; si quelqu'un a manqué de
goût et de pénétration, le public n'en est pas cause et ne saurait être
puni. Le public, lui non plus, n'aime pas qu'on le fasse attendre.--Ce
n'est point à ce procédé mécanique, mais au pinceau habile de Sigalon,
que sont dus douze grands tableaux dont vont être décorés les plafonds
de l'ancienne église des Petits-Augustins dépendant de l'école des
Beaux-Arts. Ces peintures, qui ont chacune une dimension de quatre
mètres de large sur six de hauteur, représentent les douze apôtres de la
chapelle Sixtine à Rome. Ces beaux tableaux feront suite à la magnifique
copie du _Jugement dernier_, exécutée par le même artiste, qui décore
déjà l'abside de ce musée.
[Illustration: Éclairage au gaz sidéral.--Expérience faite le 20 octobre
sur la place de la Concorde.]
De nombreuses tentatives sont faites en ce moment pour enlever au gaz le
monopole de l'éclairage. Dans la séance du l'Académie des Sciences du 29
mai dernier, MM. Busson, Dumaurier et Rouen avaient lu un mémoire sur
l'éclairage par la combustion des huiles essentielles provenant du
schiste, de la houille et du goudron. Ce mémoire avait attiré
l'attention de l'Académie; mais comme, tout en sachant bien que ces
huiles étaient très-riches en carbone et en hydrogène, ou n'ignorait,
pas non plus qu'elles donnaient une flamme tellement fuligineuse qu'il
avait toujours fallu renoncer à les employer à l'éclairage, on avait
besoin que l'expérience vînt constater si MM. Busson-Dumaurier et Rouen
avaient vaincu la difficulté devant laquelle jusque-là chacun avait
échoué; ils l'ont en effet heureusement surmontée. Nous ne savons pas
bien par quels calculs on arrive à établir, comme quelques journaux
l'ont avancé, que cet éclairage est au gaz comme 6 est à 1, et à
l'éclairage à l'huile comme 8 est à 1. Tout ce que nous pouvons dire,
c'est que cet éclairage, qui, quant à présent, doit coûter peu puisqu'il
est alimenté par un liquide dont les usines de gaz, qui en produisent
beaucoup, ne tiraient jusqu'à ce jour qu'un parti insignifiant, après
avoir fonctionné pendant trois mois à la gare du chemin de fer de
Saint-Cloud, depuis l'avenue du Château jusqu'à la station de
Montretout, vient d'être essayé avec un égal succès, par
l'administration de la ville de Paris, dans la rue de la Huchette et sur
la place du Musée du Louvre. Si la difficulté d'allumer, sensible
aujourd'hui, ne devient pas presque insurmontable par le froid, cet
éclairage, que son odeur rendra toujours inapplicable dans les
intérieurs, pourra être extérieurement d'une certaine ressource là où le
gaz ne peut être établi, et les petites villes, qui ne sauraient
supporter les dépenses de pose de conduits, pourront, en se procurant
les lampes fort simples qui constituent l'appareil de ce nouvel
éclairage, profiler à peu de frais d'un perfectionnement
incontestable.--Vendredi 20, à neuf heures du soir, un nombreux public
était rassemblé sur la place de la Concorde pour assister à l'essai d'un
autre éclairage, l'éclairage électrique. Deux cents éléments de pile
Bunzen, réunis dans le papillon qui sert de piédestal à la statue de la
ville de Lille, étaient préparés pour illuminer un cylindre de charbon
ouvert aux deux bouts, renfermé dans un bocal en verre plongeant dans de
l'acide nitrique. Le cylindre de charbon renfermait lui-même un bocal de
porcelaine poreuse contenant de l'eau acidulée à quinze degrés à l'aide
d'acide sulfurique, et un cylindre d'amalgame de zinc plongeant dans
l'eau acidulée. Deux conducteurs en cuivre partant des deux pôles de la
pile, et terminés par du charbon aiguisé, se rendent dans un ballon vide
d'air, où ils se rencontrent à une courte distance. Les deux fluides de
nature opposée, en se réunissant, produisent une lumière douce et
abondante. Les becs de gaz avaient été éteints sur presque toute la
place, et ceux qui étaient demeurés ne servaient qu'à faire ressortir,
par le rouge fauve de leur lumière, au milieu du brouillard où régnait
ce soir-là, la blancheur éclatante de la lumière nouvelle. Il a été
démontré que cinq foyers de cet éclairage illumineraient la place mieux
qu'elle ne l'est, et lui ôteraient cette apparence de surtout de table
que l'architecte lui a donnée. Mais quel est le prix de revient de
l'application de ce procédé? C'est ce que personne n'a pu nous dire, et
ce dont les inventeurs, hommes de science, ne se sont pas, dit-on, rendu
un compte très-exact. Toutefois, on annonce un nouvel essai, avec un
foyer beaucoup plus puissant placé au haut de l'obélisque; et cette
fois, ou se propose d'asseoir des calculs qui puissent mettre à même de
prononcer sur le côté pratique d'un procédé qui, s'il ne pouvait devenir
usuel, serait toujours d'un bel effet dans les fêtes et illuminations.
Les journaux américains nous ont appris la mort d'un savant astronome et
mathématicien français, M. J.-N. Nicollet, ancien professeur du Lycée
Impérial à Paris, décédé à Washington. Les feuilles des États-Unis lui
paient un juste tribut d'éloges et de regrets.--Le _Courrier
d'Indre-et-Loire_ nous apporte la nouvelle de la perte que vient de
faire l'émigration polonaise, d'un des hommes qui l'honoraient le plus.
M. Pietkiewiez, ancien professeur suppléant à l'Université de Wilna,
ancien nonce à la diète de Pologne, vient de mourir à l'âge de
trente-huit ans, à Tours, qui lui avait été fixé pour résidence. Cet
homme, qui avait la passion du bien, s'était dévoué à seconder
l'établissement primitif de la colonie agricole de Mettray. Il avait été
nommé professeur d'allemand au collège royal de Tours, et ses vastes
connaissances, son esprit fin et doux, son caractère bienveillant, ses
autres vertus, qui faisaient le charme et l'admiration de tous ceux qui
l'ont connu, sont aujourd'hui l'inépuisable source des regrets de ses
compatriotes, qui le respectaient, de ses amis, qui ne l'oublieront
jamais, et d'une veuve qui pleure sur une union formée il y a quelques
mois, et si prématurément, et cruellement rompue.
[Illustration: Théâtre de l'Odéon.--_Pierre Landais_. 4e acte.--Albin,
Milon; Marie, mademoiselle E. Volet; Étienne Chauvin, Darcourt.--Etienne
Chauvin remet à Albert l'écharpe ensanglantée de son frère.]
Théâtres.
_Pierre Landais_, drame en cinq acte de M. Émile SOUVESTRE (THÉÂTRE DE
L'ODÉON).--_Don Quichotte et Sancho Pança,_ (CIRQUE-OLYMPIQUE).--_Les
Naufrageurs_, (PORTE-SAINT-MARTIN).--_Le Capitaine Lambert_,
(GYMNASE),--_Jacquot_ (THÉÂTRE DES VARIÉTÉS).
La véridique histoire de Pierre Landais est assez singulière et assez
intéressante pour qu'un homme de talent et d'imagination comme M. Émile
Souvestre y ait vu les éléments d'un drame. Qu'y a-t-il de plus
dramatique, en effet, que la vie de ce simple fils de tailleur d'habits
qui, parti de l'échoppe de son père, s'élève peu à peu, par son habileté
et son esprit, à la plus haute fortune, et devient le ministre
tout-puissant de François II, duc de Bretagne? Gouvernant le duché sous
ce prince faible et ami des plaisirs, Pierre Landais tient tête à Louis
XI lui-même, et entreprend contre la noblesse bretonne une lutte
acharnée, brisant ses privilèges et abattant son audace factieuse.
Quelques historiens, il est vrai, parlent de Pierre Landais comme d'un
parvenu ambitieux et violent qui n'aurait cherché dans cette lutte qu'à
satisfaire sa cupidité et sa haine; mais d'autres, rehaussant le
caractère de Pierre, lui donnent les vues profondes de l'homme d'État;
s'il frappait sur la noblesse, ce n'était pas pour satisfaire de vaines
rancunes et de coupables passions, mais pour affranchir le pouvoir du
duc et délivrer la Bretagne du joug d'une aristocratie oppressive. Sous
ce point de vue, Pierre Landais est non-seulement un politique, mais un
philosophe.
[Illustration: Théâtre de l'Odéon--_Pierre Landais_. 3e acte.--Pierre
Landais, Bouchet; Marie, mademoiselle E. Volet; Albert, Milon; Étienne
Chavin, Darcourt.--Étienne montre le bourreau à Landais.]
[Illustration: Théâtre d'hiver du Cirque-Olympique.--_Don
Quichotte_.--Le Tournoi]
C'est ainsi du moins que M. Émile Souvestre nous le présente. Ce Pierre
Landais, atteint de philosophie démocratique, devait plaire, en effet, à
l'énergique auteur de _Riche et Pauvre_, lequel défend, dans tous ses
écrits, avec une noble chaleur de talent, la cause de l'opprimé contre
l'oppresseur. M. Souvestre prend Landais à son humble origine; voici sa
demeure indigente. Qui vient troubler le silence de ce réduit? Les
agents du fisc: le pauvre tailleur n'a pas de quoi payer le loyer, et la
main impitoyable des recors le dépouille de ses dernières ressources:
tous ses meubles sont vendus; Landais ne sauve de cette rapine qu'un
escabeau et le grabat où repose sa fille Marie.
Il faut voir son désespoir: c'est à la noblesse qu'il s'en prend, à ces
insolents gentilshommes qui surchargent d'impôts les malheureux pour
nourrir leur luxe et leurs débauches. Ah! si je pouvais me plaindre au
duc! s'écrie Pierre Landais.
Cependant l'orage gronde au ciel et l'éclair sillonne la nue. Un homme
enveloppé d'un manteau demande asile à Landais: c'est le duc en
personne; Landais l'a reconnu. Séparé de ses gens par l'orage, le prince
a faim et froid; et Landais n'a rien pour le nourrir! Il ne lui reste
que les débris de l'escabeau pour allumer un peu de feu et sécher les
vêtements de monseigneur.
Frappé de tant de misère, le duc interroge Landais, qui expose ses
griefs avec chaleur. «S'il était le maître de la Bretagne, il
soulagerait le peuple!--Eh bien! lui dit le duc, dès aujourd'hui je
l'attache à ma personne; suis-moi!»
[Illustration.]
Le tailleur est devenu le trésorier-général du duché de Bretagne; le
pauvre habile un palais; l'opprimé est tout-puissant; Pierre Landais, en
un mot, gouverne le duché, tandis que le duc s'abandonne au plaisir.
La prospérité et la justice renaissent; mais Pierre Landais n'est pas
arrivé à ce grand résultat sans rencontrer des obstacles, sans soulever
des inimitiés: plus d'une fois même, il a dû châtier ses ennemis;
ainsi, le chancelier Chauvin, son adversaire le plus décidé, est mort en
prison, dépouillé de toutes dignités et de tout pouvoir.
La noblesse, menacée, s'irrite et se met en garde; d'abord elle poursuit
Landais de ses railleries: «Un vil artisan!» dit-elle; quelques-uns
viennent hardiment jusqu'au palais, du duc faire étalage de leur
ressentiment. Après les paroles, les actions: les nobles complotent et
s'arment en secret; ils ont pour chef Etienne, frère de Chauvin.
[Illustration.]
Le complot éclate: le duc, surpris par les gentilshommes en armes, signe
l'ordre d'arrestation de Landais. Déjà ils s'applaudissent et savourent
la vengeance; mais la victime leur échappe au moment où ils croient la
tenir. Instruit par ses agents, Landais s'est mystérieusement introduit
dans le lieu occupé par les conjurés; là, maître de leurs secrets, il
surprend les coupables en flagrant délit et dans leur propre repaire;
des soldats apostés les obligent à rendre les armes.
Landais victorieux ressaisit le pouvoir; mais le gouvernement de la
Bretagne et la défaite de la noblesse ne sont pas les seuls intérêts qui
l'occupent: à côté de l'homme d'État, il y a le père; Landais songe au
bonheur de sa fille Marie, qu'il idolâtre; il rêve la fortune pour elle
et une brillante alliance. S'il retient le pouvoir, ce n'est que dans
l'intérêt de Marie. On voit qu'ici le caractère de Landais dévie, et
que, tout en frappant les grands, il songe aux grandeurs. M. Émile
Souvestre explique cette faiblesse par l'amour paternel: Landais n'a
d'ambition que pour sa fille; soit! mais le coeur humain n'explique-t-il
pas l'affaire encore mieux?
Cependant Marie n'a pas cessé d'être une simple fille; les rêves de son
père la touchent peu: elle a donné son amour à Albert, un simple
gentilhomme. Ce qu'on sait d'Albert est tout mystère; on le tient pour
homme de bonne maison, voilà tout; le nom de son père reste caché;
Albert l'ignore lui-même.
Ce nom qu'Albert ne sait pas, je veux vous le révéler: Albert a pour
père Chauvin, l'adversaire de Landais; Chauvin, que Landais a fait périr
misérablement en prison: Marie aime donc le fils d'un ennemi, et Albert
aime Marie la fille du bourreau de son père.
Etienne connaît cette énigme fatale de la naissance d'Albert, et il en
profite pour jeter le trouble dans la maison de Landais et déchirer le
coeur de Marie. Le jour où, étendant la main vers Albert, il lui dit:
«Venge ton père,» tout est fini. Les deux amants se désespèrent, et
Marie s'évanouit.
Etienne a beau faire, Albert tient à Marie plus qu'à Chauvin: l'amour
pur l'emporte sur l'amour filial. Vainement Étienne veut l'entraîner
dans sa haine et dans ses intrigues, Albert résiste: il fait plus
encore: il sauve la vie à Landais et arrache Marie aux ravisseurs
soudoyés par Étienne.
Vous dites; «Comment Etienne peut-il ainsi aller et venir et comploter
dans le, palais après sa défaite?» Il faut s'en prendre à l'imprévoyance
de Landais, qui a eu la maladresse de lui laisser la liberté.
Landais paie cher cette imprudence: Étienne et ses complices s'emparent
de la ville; Landais, surpris, ne peut résister; tout est dit: son
bonheur est passé et sa puissance s'écroule. Landais, prisonnier
d'Étienne, n'a plus qu'à se préparer à la mort; un seul regret affaiblit
son courage: que deviendra Marie? «Je veillerai sur elle, dit Albert, je
serai son défenseur et son époux.» A ces mots, il anéantit l'écrit qui
constate sa noble naissance, et se fait un homme sans titre et sans nom,
afin du pouvoir aimer Marie, la fille du tailleur. Landais, consolé, va
d'un pas ferme à la mort.
Ce n'est là qu'une esquisse incomplète du drame de M. Émile Souvestre:
on y trouve bien d'autres événements et d'autres complications;
peut-être, même est-ce le défaut de l'ouvrage; les faits ne s'y
produisent pas toujours nettement et jettent çà et là, par une certaine
confusion, quelque obscurité sur les sentiments et sur les caractères;
mais, à tout prendre, le drame intéresse; il a été constamment applaudi:
c'est le succès le plus réel que le Second-Théâtre-Français ait obtenu
depuis sa réouverture; d'ailleurs, et ceci n'est pas à dédaigner par le
temps qui court, une pensée généreuse et un noble coeur se remuent
partout au fond de ce drame; on n'aurait pas nommé M. Souvestre, qu'on
l'aurait deviné.
--Don Quichotte et son Sancho Pança chevauchent, depuis quelque temps,
au Cirque-Olympique, et y courent les hasards: du noble chevalier,
toujours vaillant, généreux, éthique, comme il convient à son caractère;
le fidèle écuyer, gros, gras, rond, roulant, plein de bon sens, de bon
appétit, et semant les proverbes sur sa route, ainsi qu'il lui
appartient. Nous ne suivrons pas ces deux illustres amis dans toutes les
sinuosités de leurs nombreuses aventures; nous ne marcherons pas pied à
pied à la suite de la fortune vagabonde de Rossinante et du grison;
cette entreprise nous mènerait trop avant, et nous ne sommes pas, pour
courir si loin, suffisamment éperonnés et armés chevaliers errants.
Choisissons seulement quelques épisodes de ce poème mémorable; et
d'abord, voici ce bon Sancho: dans quelle situation, ô ciel! et comme il
a besoin ici de toute sa philosophie! Les muletiers ont saisi et jeté
notre homme sur une couverture de laine; les voyez-vous qui le lancent
en l'air à tours de bras et le font rebondir comme une balle élastique;
ô mon brave Sancho! jamais ballon joua-t-il son rôle aussi naturellement
que toi!
Plus loin, don Quichotte devient la victime de sa philanthropie et de sa
candeur; vous savez comme quoi, au détour d'un buis, le valeureux
chevalier rencontra une bande de forçats escortée d'une escouade de la
sainte hermandad. «Holà! oh! seigneurs cavaliers, rendez la liberté à
ces malheureux, s'écria-t-il, ou je vous pourfends de ma redoutable
épée!» Et aussitôt, piquant des deux et croisant la lance, don Quichotte
mit les gendarmes en pleine déroute et délivra les bandits, qu'il
prenait pour des esclaves opprimés. Ce qu'il en advint, vous le voyez; à
peine les forçats ont-ils brisé leurs chaînes, qu'ils se tournent contre
leur libérateur, le jettent bas et le rouent de coups, de compagnie avec
Sancho.
Que devenir après une telle ingratitude? Se retirer du monde, se faire
berger, chercher si la vertu et la reconnaissance, exilées des villes et
des grandes routes, se sont abritées sous la houlette; ainsi font don
Quichotte et Sancho.
Mais la vie champêtre convient-elle à un tel héros? Don Quichotte a
bientôt repris le fer, la cuirasse et l'armet de Membrin. Qu'il fait
beau le voir sur son Rossinante immobile, tandis que Sancho Pança
enfourche le bât de son âne, en attendant le fidèle baudet qui broute
quelque part l'herbe fleurie.
Hélas! don Quichotte a beau être le plus vaillant des héros de la
Manche, il succombe enfin dans un terrible tournois contre le redoutable
chevalier du Miroir; quelque enchanteur, sans doute! Le clairon sonne,
les casques retentissent, les cuirasses étincellent; quels rudes coups
d'épée! cependant don Quichotte est vaincu.
Était-ce pour être partout trahi, berné et battu, qu'un beau jour, ô don
Quichotte! ô innocent héroïque! tu as quitté ta maison, ta nièce, ton
curé et tes livres de chevalerie, suivi de ton ami Sancho; le grison
portant l'un, Rossinante portant l'autre?
--Le théâtre de la Porte-Saint-Martin ne s'amuse pas à de tels jeux
d'enfants; il se plonge dans le crime le plus noir avec _les
Naufrageurs_ titre barbare, mais moins barbare que la prose de M. Boulé,
l'auteur de ce formidable drame. Ces naufrageurs sont d'affreux bandits
qui dépouillent les malheureux que la tempête a jetés sur la rive, et
les assassinent au besoin. Aussi, leur histoire est-elle surabondamment
ornée de tempêtes, de naufrages, de meurtres, d'enlèvements, de morts
subites, de résurrections, de cavernes, d'incendies, de fureurs, de
repentirs, de reconnaissances et de grincements de dents. Au dénouement,
le crime est châtié amplement, comme cela est de règle, et les
naufrageurs s'abîment sous les ruines d'une immense caverne. Que Dieu
leur pardonne, et à M. Roulé aussi!
--_Le Capitaine Lambert_, du gymnase, recommence _le Joueur_ de Regnard,
et celui de Victor Docange; mais il n'a ni l'esprit de l'un, ni la
terrible passion de l'autre. A force de jouer, Lambert perd jusqu'à son
dernier sou. Que deviendra sa fille? c'est là le grand désespoir de
Lambert. Heureusement, un Arthur vertueux, le fils de l'homme qui a
ruiné Lambert, répare tout le mal, et rend à Lambert la fortune qu'il
regrette: c'est bien le moins qu'il devienne son gendre. Lambert
jouera-t-il encore? je ne sais, mais je crains que le Gymnase ne le joue
pas longtemps.
Les lauriers de Levassor emmenaient sans doute le théâtre des Variétés
de dormir; il a voulu avoir aussi sa pièce à travestissements.
_Jacquot_ ne sert pas à autre chose; Jacquot est tout à la fois Vernet,
Alcide Tousez, Odry, Numa, Lepeintre jeune, Ravel; tous les acteurs de
Paris y passent; Neuville exécute ces métamorphoses et ces imitations
avec une vérité et une ressemblance dignes d'étonnement. La pièce est
d'ailleurs semée de mots plaisants. Les auteurs sont MM. Paul Vermont et
Gabriel.