L'Illustration, No. 0035, 28 Octobre 1843

L'ILLUSTRATION,

Nº 35. Vol. II.--SAMEDI 28 OCTOBRE 1843.

Bureaux, rue de Seine, 33.

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Prix de

chaque Nº. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75,

Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. pour

l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40

Courses au Champ-de-Mars. _Vue générale du Champ-de-Mars; les Coureurs

au départ_.--Courrier de Paris.--Histoire de la Semaine. _Éclairage au

gaz sidéral_.--Théâtres. _Deux scènes de Pierre Landais; Cinq scènes de

Don Quichotte_.--De l'autre côté de l'eau. Souvenirs d'une promenade,

par M. O. N.--La pêche de la Morue. _Onze Gravures_.--Projet d'une

Caisse de Pensions de retraite pour les Classes laborieuses--Romanciers

contemporains. Charles Dickens. La Table d'hôte.--Margherita Pusterla.

Roman de M. César Cantù. Chapitre XIV, Pise. _Sept Gravures_.--Bulletin

bibliographique.--Annonces.--Modes. _Gravure_.--Amusements des

Sciences.--Logogriphe musical. Solution.--Rébus.

Courses au Champ-de-Mars.

Les courses d'automne sont terminées à la satisfaction publique, et

surtout à la satisfaction de deux éleveurs privilégiés, le prince Marc

de Beauvau et le baron Antony de Rothschild, qui ont, seuls, remporté

tous les prix. Le premier a gagné 27,000 fr., et le second 9,000 fr.

Depuis les fameux triomphes de _Miss Annette_, qui, deux ans durant, fut

invincible, aucun cheval de course n'avait eu sur ses rivaux la

supériorité qui, cette année, a été le partage de _Nativa_, au prince de

Beauvau. Au printemps, elle avait trompé bien des espérances: elle avait

médiocrement couru; la faute n'en était pas à elle, mais à son état de

santé. A Chantilly, _Nativa_ a commencé à prendre sa revanche en gagnant

le Saint-Léger; à Paris, elle a continué le cours de ses exploits;

désormais elle a conquis la plus belle place au sommet de l'aristocratie

chevaline. Tous les prix qu'elle a courus elle les a gagnés sans effort,

sans coups d'éperon, avec une facilité désespérante pour les autres.

Comme César, _Nativa_ peut prendre pour devise: _veni, vidi, vici_.

Le dimanche 15, elle débuta par un prix de 3,500 fr., qu'elle enlève

lestement à des chevaux de haute réputation; le même jour, M. de

Rothschild et son cheval _Drummer_ battent _Ratopolis_, à M. Lupin.

_Capharnaüm_, à M. de Gamins, et bien d'autres encore; 3,000 fr. sont la

récompense de cette prouesse au galop.

Le jeudi 19, MM. de Beauvau et de Rothschild se partagent encore le

gâteau des courses; le premier, toujours avec _Nativa_, gagne 5,000 fr.;

le second, avec _Muse_, remporte le prix royal, qui se paie 6,000 fr.

Jusqu'ici la lutte se soutient assez égale entre les deux éleveurs; mais

le moment est arrivé où le prince français va remporter de deux chevaux

et de deux prix sur le baron anglo-allemand. _Nativa_ n'est pas au bout

de ses succès; il reste un prix de 4,500 fr.: il est pour elle.

_Amanda_, au comte de Cambis, _Prospero_, à M. de. Rothschild,

_Vespérine_, à M. Vasquez, n'ont pas la moindre prétention à lui

disputer la victoire.

Le grand prix royal de 14,000 fr. peut et doit même rétablir la balance

en faveur de M. de Rothschild; _Annetta_, la digne fille de _Miss

Annette. Annetta_, qui a si bien couru l'année dernière, et plus

récemment ce printemps, _Annetta_ a été ménagée par le prudent _Carter_.

De peur de la fatiguer, il ne l'a engagée dans aucune course; elle

arrive fraîche, légère, au combat; sa condition est parfaite;

l'entraîneur a droit à tous nos éloges; tout le monde parie pour

_Annetta_, elle est favorite. Si quelques joueurs hardis osent aventurer

quelques louis contre elle, ils s'adressent à _Adolphus_ magnifique

cheval du comte de Cambis, et ils contient leur sort à la vitesse bien

connue de ce bel animal. Mais en matière de course, les hommes proposent

et les chevaux disposent. Personne ne songeait à _Jenny_, la modeste

_Jenny_, qui n'a pour elle que des succès insignifiants de province, et

le mérite négatif d'être une fois en sa vie arrivée seconde au Derby de

Chantilly; mais depuis, _Jenny_ est devenue la propriété du prince de

Beauvau; le roi Midas changeait en or tout ce qu'il touchait; dans les

heureuses écuries de la maison de Beauvau, les mauvais chevaux se

changent en bons chevaux, les _Jenny_ se changent en _Nativa_.

_L'Illustration_ a saisi le moment où va être donné le signal du départ

pour le grand prix royal. Tout le monde est à son poste; on aperçoit la

tribune du jockey-club, les juges et les coureurs. _Jenny_ est confondue

dans la foule, mais bientôt elle en sortira: elle sera victorieuse.

Elle a gagné les deux épreuves avec une supériorité incontestable.

Quoique pleine de sept mois, quoique restée en arrière de quelques

longueurs, par la faute de son jockey, elle arrive première, au bruit

des applaudissements et des bravos.

[Illustration: Courses de septembre au Champ-de-Mars.]

_Jenny_ a autrefois appartenu à lord Seymour, dont l'hippodrome regrette

aujourd'hui l'absence. Lord Seymour, cet Achille des courses, est en ce

moment renfermé sous sa tente, laissant prendre sa place par de jeunes

éleveurs. Il est à regretter, malgré les succès de ses héritiers, qu'un

homme si intelligent, et à qui les courses doivent tant en France, se

soit laissé dégoûter par des revers immérités. Il a été dignement

remplacé et suppléé par MM. Lupin, A. Fould, Sabatier, de Beauvau et de

Pontalba; mais lord Seymour est presque dans notre pays le créateur de

cette industrie, qui peut devenir nationale; et, tout en rendant justice

au présent, pour être juste, il faut donner un regret au passé.

[Illustration: Les coureurs au départ.]

Une remarque assez curieuse à faire, c'est que depuis plusieurs années

le nombre des bonnes juments l'a emporté sur celui des bons chevaux.

Ainsi, en 1841, nous avons eu _Fiametta_; en 1842, _Annetta_; en 1843,

_Nativa_ et _Jenny_; puis, dans un ordre inférieur, _Tragédie, Amanda_

et _Muse_. Les chevaux sont bien loin de valoir leurs rivaux du sexe

féminin. Cette, bizarrerie de la nature, est un malheur pour nos races

françaises; des étalons pourvus des qualités qui distinguent _Nativa,

Annetta_ et _Jenny_ eussent été précieux; leur sang se fût répandu par

tout le pays, et eût amélioré les espèces; bornées à la condition du

mères, ces juments perdent presque toute, leur valeur publique et

nationale, et nous obligent à aller chercher en Angleterre, les étalons

que nous eussions trouvés chez nous.

Courrier de Paris.

M. de Talleyrand n'était pas mort tout entier, tant que M. de Montrond a

vécu; c'était la seconde moitié de lui-même; Talleyrand n'allait pas

sans Montrond, et Montrond sans Talleyrand; l'un complétait l'autre;

mais maintenant tout est dit; M. de Talleyraud est bien mort; M. de

Montrond a été enterré la semaine dernière.

On ne trouvera plus son pareil; cette espèce d'hommes est finie, et M.

de Montrond en aura été le dernier et, on peut le dire, le plus parlait

représentant; il faut une corruption en grand et de très-grands

seigneurs pour faire éclore une telle race et pour l'alimenter; faites

naître un Montrond de notre temps, il végétera et s'étiolera bien vite;

dans ce monde de petits vices et de petites intrigues vulgaires, il n'y

a plus place pour une intrigue si savante et pour un vice si raffiné;

quand il séduirait la femme d'un député d'arrondissement et enlèverait

deux ou trois Pénélopes de la garde, nationale; quand il ferait pour

cinquante mille francs de dettes, la belle affaire! Et où placerait-il

sa charmante impudence, sa fine raillerie, ses airs de Momcade, son

cynisme élégant et son esprit de démon? Au service d'un millionnaire

enrichi dans la cannelle ou dans le trois-six: le bel emploi pour le

chevalier de Grammont mélangé de Casanova!

M. de Montrond fut l'un et l'autre, et, comme tous les deux, il se fit

de sa hardiesse et de son esprit l'existence la plus romanesque et la

plus singulière. Sans fortune, sans crédit, perpétuellement en butte à

la rancune des protêts et des huissiers, il mena toute sa vie un train

du grand seigneur, et fit face aux situations les plus périlleuses et

les plus diverses par des bons mots.

M. de Montrond est mort à suivante-dix ans; pendant cinquante années de

cette vie équivoque, la curiosité publique chercha le mot caché de ce

luxe et de cette prodigalité, fondés en apparence sur les brouillards de

la Tamise et de la Seine. Fallait-il en demander le secret au jeu, à

l'amour ou à la politique? M. de Montrond était-il un de ces bons amis

du hasard, qui se donnent un équipage d'un coup de carte, et d'un coup

de dé se bâtissent un château? Comme les petits chevaliers de l'ancienne

comédie, se faisait-il un gros revenu de l'estime des tendres baronnes

et des douairières sentimentales? ou bien, araignée de la diplomatie,

tendait-il secrètement ses toiles dans les coins ténébreux de la

politique dont son ami Talleyrand tenait les fils? On a cru l'une et

l'autre chose, et M. de Montrond était homme à justifier tout ce qu'on

pouvait en croire.

La moralité de ces exigences est d'ailleurs payée ce qu'elle vaut par

ceux-là mêmes qui s'en servent ou qui s'en divertissent.--Un jour, M. de

Montrond racontait en riant, à M. de Talleyrand, la grande colère d'un

de ses créanciers, qui l'avait menacé la veille de le jeter par la

fenêtre: «Le drôle oubliait, ajouta-t-il, que nous étions au troisième

étage.--Montrond, dit Talleyrand, je vous ai toujours conseillé de vous

loger au rez-de-chaussée!»

Il nous est mort un autre comédien; mais du moins celui-ci ne

dissimulait pas sa qualité et y allait de franc jeu. Son nom s'étalait

bravement sur l'affiche, et dévoilait le rôle que mon homme allait

jouer. Du reste, sa noblesse valait celle de M. de Montrond; il

s'appelait M. de Rosambeau... M. Jules Janin a publié l'autre jour, en

l'honneur du défunt, un article nécrologique dans le style de l'oraison

funèbre du grand Condé et de Turenne. Entre nous, Rosambeau ne demandait

pas une telle éloquence, et Bossuet est de trop pour un acteur de

vaudeville et d'opéra-comique. Scarron aurait mieux fait l'affaire.

Rosambeau, en effet, avait recueilli tout l'héritage des héros du _Roman

comique_: la vie errante, l'insouciance, la pauvreté, l'habit en loques,

et la résignation philosophique; plus d'une fois il trempa sa croûte de

pain au courant d'une eau claire, comme son aïeul Melchior Zapata.

Rosambeau avait commencé, par être beau, jeune, élégant, adoré; Ellevion

le redoutait, et les succès de ce rival étaient venus le troubler dans

sa _Maison à Vendre_. Mais, tandis qu'Ellevion, désertant

l'Opéra-Comique, s'arrondissait en riche propriétaire et allait jusqu'à

la croix d'honneur il à l'éligibilité, mon Rosambeau perdait ses

cheveux, perdait ses dents, et tombait, de chute en chute, jusqu'au

théâtre des _Folies-Dramatiques_. Il eut encore une heure d'éclat: ce

fut le jour où l'Odéon lui donna asile. Hélas! l'Odéon ne se montra pas

charitable longtemps; un an avant sa mort, Rosambeau, rendu tout entier

à la vie philosophique, errait à la grâce de Dieu dans les rues de

Paris, plus délabré que le Juif Ahasvérus, et n'ayant pas même cinq sous

dans sa besace.

Il s'adressa plusieurs fois à mademoiselle Mars, qui l'accueillit avec

bonté et le renvoya toujours moins pauvre qu'il n'était venu; mais

l'argent ne tenait pas à Rosambeau, et Rosambeau tenait à l'argent moins

encore. Ses poches étaient percées, la manne qui par hasard y tombait

passait bien vite à travers.

Il revint si souvent à Araminte et à Célimène, qu'à la fin leur humanité

se lassa; d'ailleurs, le Rosambeau était si peu vêtu et si peu parfumé

que le boudoir de Célimène ne s'en arrangeait guère, et que le délicat

odorat d'Araminte s'en effarouchait.--Un matin, arriva mon Rosambeau,

encore moins musqué que de coutume; Célimène, qui venait sans doute de

congédier Acaste et Clitandre, lui dit en prenant son flacon d'eau de

mélisse, qu'elle aspira avec grâce: «Et que voulez-vous que je fasse,

mon pauvre Rosambeau? je n'ai plus rien à vous donner!» Puis, se

ravisant: «Tenez, prenez ceci;» et en même temps elle lui présenta une

petite carte découpée en losange. Rosambeau la prit d'un air stupéfait,

et y lut ces mots: _Bains Vigier_: bon pour une personne.

Le trait était sanglant et digne de Célimène; Araminte y eût mis plus

d'humanité.--Rosambeau, qui avait des moments de fierté, sortit

magnifiquement et sans mot dire.

Il n'avait pas déjeuné le matin ni dîné la veille, et son estomac criait

miséricorde. La belle consolation à lui offrir qu'un bain d'eau douce!

Cependant Rosambeau suivait tout pensif le quai du Louvre; et, poussé

peut-être par une secrète envie de faire faire un plongeon à sa faim, il

descendit sur le bord de la Seine; et la, se trouvant face à face avec

l'établissement aquatique de M. Vigier, il y entra machinalement: «Que

voulez-vous? lui crie le garçon d'un ton rogne, avisant le pauvre hère.

--Ce que je veux? Vous le voyez bien.» Et Rosambeau donne la carte qu'il

tient de Célimène.--A peine a-t-il dit, que son oeil affamé entrevit ces

mots affiché» sur la muraille: Un bain, 1 fr.; un consommé, 1 fr.; un

peignoir, 5 cent.; un petit pain, 5 cent.

«Holà! eh! garçon! s'écrie Rosambeau d'une voix formidable.--Voilà,

monsieur!--J'ai demandé un bain!--Oui, monsieur.--Un consommé coûte 1

fr.?--Tout juste, monsieur.--Cette carte de bain que je vous, ai donnée

représente 1 fr.?--Certainement, monsieur.--Donnez-moi un consommé!»

Le lendemain, il entrait chez Célimène: «Eh bien! lui demanda-t-elle,

Rosambeau, avez-vous pris un bain?--Non, madame, j'ai pris un potage: ça

m'a paru plus nourrissant.»

Ce n'est pas un potage que doit prendre M. Eugène Briffault le

feuilletoniste, mais une femme. Qu'ai-je dit? La femme n'est-t-elle pas

un potage, suivant Molière? Heureux le mari, dit Alain, quand les

voisins n'y viennent pas goûter l'un après l'autre!

Les bans sont affichés; dans trois ou quatre jours, M. Eugène Briffault

donnera la seconde représentation du _Mariage d'un Critique_: M. Jules

Janin tiendra le poète.

Il paraît que la littérature se range et songe à finir sa vie de garçon;

après M. Eugène Briffault, ou annonce M. Roger de Beauvoir. Déjà les

cloches carillonnent; soit! Que M. Eugène Briffault se marie, cela le

regarde, mais M. Roger de Beauvoir, c'est autre chose! On s'étonne de

voir ce léger papillon, qui a si longtemps voltigé de fleur en fleur, se

fixer enfin et s'abattre sur la plate-bande du mariage. Les roses vont

sécher sur pied, et le myrte en mourra. M. Roger de Beauvoir, dont les

opinions politiques sont bien connues, reste fidèle à son drapeau jusque

dans le choix d'une femme: il épouse une nièce de Cabrera, cousine de

Gomez et filleule de Zumala-Barregui. M. Roger de Beauvoir en est devenu

éperdument amoureux pendant son dernier voyage en Catalogue. Charles V a

promis la grandesse à M. Roger de Beauvoir, aussitôt après son

rétablissement sur le trône légitime. On croit que M. Roger de Beauvoir

l'attendra longtemps.

Un autre écrivain beaucoup moins gros que M. Eugène Briffault et non

moins léger que M. Roger de Beauvoir se trouvait, il y a un an, dans une

situation financière peu rassurante. Sans le secours de la machine

pneumatique, et par le seul effet d'une consommation trop fréquente de

monnaie, le vide complet s'était fait dans sa bourse et dans sa caisse.

Il avait beau en sonder toute la profondeur, sa main n'y rencontrait pas

les deux mille livres dont il avait un besoin urgent. Enfin, il se

souvint d'un banquier, son ancien camarade de collège, alla tout droit

frapper à sa porte, et lui fit adroitement comprendre le charme qu'il

trouverait à caresser deux billets de la banque de France. L'homme aux

écus saisit l'affaire au premier mot, et comme la finance n'a pas un

grand penchant naturel à hypothéquer son bien sur la littérature, il

hésita d'abord; mais enfin il s'agissait d'un ancien condisciple; et

puis, pour deux mille livres, on se donnait un certain reflet de Mécène

et un air de François Ier et de Léon X; c'était vraiment pour rien!

Il tira donc les deux billets d'un joli portefeuille de maroquin brun,

et les donna à notre homme. «Mon cher, lui dit celui-ci, sois

tranquille, je te rembourserai sur le produit de mon _meilleur_

ouvrage.»

Depuis, le créancier a mis au monde un roman, deux opéras-comiques, une

comédie, une histoire universelle, cinq mélodrames et six vaudevilles. A

chaque apparition de ces produits littéraires, le débiteur, songeant à

ses deux mille livres, vient en personne pour complimenter l'auteur.

«Charmant! dit-il, délicieux! un bijou! un véritable chef-d'oeuvre!

C'est ton _meilleur ouvrage_,» appuyant avec intention sur l'épithète.

«Ah! laisse donc, réplique l'autre; tu te moques. J'espère faire cent

fois mieux.»

M. Fornasari, qui a débuté mardi dernier au Théâtre-Italien, est ce

qu'on appelle un bel homme, tradition populaire, il a de grands bras, de

grandes jambes, de grandes mains, de grands pieds, de grands yeux, de

grands cheveux, de grandes dents blanches et de grands gestes; on le

croirait plutôt destiné à faire un superbe tambour-major qu'un

chanteur.

A toutes ces richesses athlétiques M. Fornasari joint une formidable

voix de basse qu'il emploie de manière à briser les vitres. M. Fornasari

s'est fait entendre dans le _Belizario_ de Donizetti, oeuvre

prodigieusement bruyante. Quelqu'un disait, après avoir entendu l'opéra

et M. Fornasari: «C'est une musique chantée par un aveugle et faite pour

des sourds.»

Tout le monde ne sait peut-être pas que le goût de la publicité par la

presse a gagné jusqu'au jeu d'échecs. Le jeu d'échecs a son journal tout

comme s'il était le tiers-parti, la gauche, l'extrême gauche ou le

ministère. Il y a sept ans qu'il imprime ainsi ses opinions sur la

marche du Roi et de la Reine. Cette feuille d'échec et mat est intituler

le _Palamede_, rendant ces sept années d'existence paisible, _le

Palamede_, se croyant abrité par la loi, a paru sans timbre et sans

cautionnement. Mais l'autorité se ravise et lui en demande raison.

Est-ce qu'il y a vraiment de la politique au fond d'une partie d'échecs,

et la Tour cacherait-elle des complots secrets contre la forme du

gouvernement? O timbre, laisse donc vivre en paix ces pauvres fous et

ces innocents cavaliers!

Voici quelque chose de plus grave: un grand trouble agite depuis huit

jours le théâtre des Variétés. Qu'est-ce? qu'y a-t-il? Il s'agit d'un

enlèvement.--Est-ce que mademoiselle Boisgoutier aurait fait un faux

pas? Mademoiselle Flore se serait-elle égarée dans les petits sentiers

d'Amathonte et de Cythère, à la suite de quelque noir ravisseur? Non

pas. Dieu merci! où en serait-on si des vertus si mûres, si

expérimentées, et d'un tel poids, faisaient encore de ces

légèretés-là?--La fugitive a dix-huit ans, des yeux noirs, un petit air

innocent et candide et une jambe de biche; avec cela, elle ira loin

avant qu'on la rattrape.

Deux diplomates ont quitté Paris tout récemment: l'un est M. de

Salvaudy, qui va montrer à la cour de Turin la chevelure d'Alonzo;

l'autre, M. le marquis de Lavallette, nommé consul-général à Alexandrie.

M. de Lavallette a longtemps étudié la diplomatie dans les coulisses de

l'Opéra; il y a approfondi particulièrement la pirouette et l'entrechat.

On blâme cette faveur rapide qui l'a pris entre deux coulisses et une

danseuse, pour le transformer tout à coup en homme d'État. Pourquoi

blâmer? Il est clair que M. de Lavallette a fait sa fortune politique

pas à pas.

L'Académie royale de Musique donne le meilleur de son temps aux

répétitions du _Don Sébastien_ de M. Donizetti; les quatre premiers

actes sont complètement achevés. M. Donizetti met la dernière main au

cinquième; il a livré hier le morceau final et deux choeurs importants.

Dans quinze jours au plus tard, _Don Sébastien_ se montrera tout entier

au soleil de la rampe, armé de pied en cap. On loue d'avance la

partition; on parle de la magnificence des décors: jamais l'Opéra n'aura

été plus prodigue et plus magnifique. Il est particulièrement question

de la pompe funèbre du troisième acte. La situation est toute

dramatique: don Sébastien, qui passe pour trépassé, assiste à son propre

enterrement, comme on la raconté de Marion de Lorme. Il est peut-être

dangereux pour un poète et pour un musicien de jouer ainsi avec les

morts: le parterre s'avise quelquefois de les mettre tous les deux sur

la liste nécrologique. Mais ici, dit-on, ce genre de mortalité n'est pas

à craindre; si l'on fait une pompe funèbre sur la scène, ce ne sera ni

M. Scribe ni M. Donizetti qui y seront enterrés.

L'Odéon est dévoré par les tragédies sublimes; le succès de _Lucrèce_

les fait pulluler; en voulez-vous, en voici! Rome et Athènes, l'Italie

et la Grèce, ont envahi les cartons de M. Lireux; qu'allons-nous faire

de tous ces trésors? Il est vrai que l'Odéon nous ménage et y met de la

prudence; tous les jours on annonce que quelque nouveau chef-d'oeuvre

tragique a passé le Pont-Neuf et s'est glissé au comité de lecture du

Second-Théâtre-Français, mais jusqu'ici ou n'en a pas encore vu paraître

un seul. On fait grand bruit cependant d'un certain _vieux Consul_ en

cinq actes, qui, dit-on, nous la garde bonne. Nous verrons bien; pourvu

que ce vieux nous paraisse nouveau!

Une charmante femme, d'une vertu au-dessus de tout soupçon, madame B...,

assistait hier à la représentation du nouvel opéra-comique de MM. Panard

et Ambroise Thomas, _le Ménage à Trois_; madame de C..., la fausse

prude, attaquait l'invraisemblance du sujet, «Allons donc! lui dit

vivement Madame B...; vous ne voyez que ça toute la journée.»

Cependant les omnibus continuent à écraser les enfants et les

vieillards, les voleurs à détrousser les passants, et partant Paris est

toujours le plus charmant pays du monde.

L'Illustration, No. 0035, 28 Octobre 1843 · 第 2 / 24 题