CHAPITRE XXII.

Encore un brigand.--Ma carriole d'osier.--Arrestation des deux

forçats.--Découverte épouvantable.--Saint-Germain veut m'embaucher

pour un vol.--J'offre de servir la police.--Perplexités

horribles.--On veut me prendre au chaud du lit.--Ma

cachette.--Aventure comique.--Travestissements sur

travestissements.--Chevalier m'a dénoncé.--Annette au dépôt de la

Préfecture.--Je me prépare à quitter Paris.--Deux faux

monnoyeurs.--On me saisit en chemise.--Je suis conduit à Bicêtre.

Me voilà recéleur! J'étais criminel malgré moi; mais enfin je l'étais,

puisque je prêtais les mains au crime: on ne conçoit pas d'enfer pareil

à celui dans lequel je vivais. Sans cesse j'étais agité; remords et

crainte, tout venait m'assaillir à la fois; la nuit, le jour, à chaque

instant, j'étais sur le qui vive. Je ne dormais plus, je n'avais plus

d'appétit, le soin de mes affaires ne m'occupait plus, tout m'était

odieux. Tout! non, j'avais près de moi Annette et ma mère. Mais ne me

faudrait-il pas les abandonner?... Tantôt, je frémis à cette

réminiscence de mes appréhensions, ma demeure se transformait en un

abominable repaire, tantôt elle était envahie par la police, et la

perquisition mettait au grand jour les preuves d'un méfait qui allait

attirer sur moi la vindicte des lois. Harcelé par la famille Chevalier,

qui me dévorait; tourmenté par Blondy, qui ne se lassait pas de me

soutirer de l'argent; épouvanté de ce qu'il y avait d'horrible et

d'incurable dans ma position, honteux d'être tyrannisé par les plus

viles créatures que la terre eût porté, irrité de ne pouvoir briser

cette chaîne morale qui me liait irrévocablement à l'opprobre du genre

humain, je me sentis poussé au désespoir, et pendant huit jours je

roulai dans ma tête les plus sinistres projets. Blondy, l'exécrable

Blondy, était celui surtout contre qui se tournait toute ma rage. Je

l'aurais étranglé de bon coeur, et pourtant je l'accueillais encore,

je le ménageais. Emporté, violent comme je l'étais, tant de patience

était un miracle, c'était Annette qui me la commandait. Oh! que je

faisais alors des voeux bien sincères pour que, dans une des

excursions fréquentes que faisait Blondy, quelque bon gendarme pût lui

mettre la main sur le collet! Je me flattais que c'était là un

événement très prochain, mais chaque fois qu'une absence un peu plus

longue que de coutume me faisait présumer que j'étais enfin délivré de

ce scélérat, il reparaissait, et avec lui revenaient tous mes soucis.

Un jour, je le vis arriver avec Duluc et un ex-employé des droits

réunis, nommé Saint-Germain, que j'avais connu à Rouen, où, comme tant

d'autres, il ne jouissait que provisoirement de la réputation d'honnête

homme. Saint-Germain, pour qui j'étais le négociant Blondel, fut fort

étonné de la rencontre; mais il suffit de deux mots de Blondy pour lui

donner la clef de toute mon histoire: j'étais un _fieffé coquin_; la

confiance prit la place de l'étonnement, et Saint-Germain, qui, à mon

aspect, avait d'abord froncé le sourcil, se dérida. Blondy m'apprit

qu'ils allaient partir tous trois pour les environs de Senlis, et me

pria de lui prêter la carriole d'osier dont je me servais pour courir

les foires. Heureux d'être débarrassé de ces garnements à ce prix, je

m'empressai de leur donner une lettre pour la personne qui la remisait.

On leur livra la voiture avec les harnais; ils se mirent en route, et je

restai dix jours sans recevoir de leurs nouvelles: ce fut Saint-Germain

qui m'en apporta. Un matin, il entra chez moi, il avait l'air effaré et

paraissait excédé de fatigue. «Eh bien! me dit-il, les camarades sont

arrêtés.» Arrêtés! m'écriai-je, dans le transport d'une joie que je ne

pus contenir; mais, reprenant aussitôt mon sang-froid, je demandai des

détails, en affectant d'être consterné. Saint-Germain me raconta fort

briévement comme quoi Blondy et Duluc avaient été arrêtés, uniquement

parce qu'ils voyageaient sans papiers; je ne crus rien de ce qu'il

disait, et je ne doutai pas qu'ils n'eussent fait quelque coup. Ce qui

me confirma dans mes soupçons, c'est qu'à la proposition que je fis de

leur envoyer de l'argent, Saint-Germain répondit qu'ils n'en avaient que

faire. En s'éloignant de Paris, ils possédaient cinquante francs à eux

trois; certes, avec une somme aussi modique il leur aurait été bien

difficile de faire des économies; comment advenait-il qu'ils ne fussent

pas encore au dépourvu? la première idée qui me vint fut qu'ils avaient

commis quelque vol considérable, dont ils ne se souciaient pas de me

faire confidence; je découvris bientôt qu'il s'agissait d'un attentat

beaucoup plus grave.

Deux jours après le retour de Saint-Germain, il me prit la fantaisie

d'aller voir ma carriole, qu'il avait ramenée: je remarquai d'abord

qu'on en avait changé la plaque. En visitant l'intérieur, j'aperçus sur

la doublure de coutil blanc et bleu des taches rouges fraîchement

lavées; puis, ayant ouvert le coffre pour prendre la clef d'écrou, je le

trouvai rempli de sang, comme si l'on y eût déposé un cadavre. Tout

était éclairci, la vérité s'annonçait plus épouvantable encore que mes

conjectures; je n'hésitai pas: plus intéressé peut-être que les auteurs

du meurtre, à en faire disparaître les traces, la nuit suivante je

conduisis la voiture sur les bords de la Seine; parvenu au-dessus de

Bercy, dans un lieu isolé, je mis le feu à de la paille et à du bois sec

dont je l'avais bourrée, et je ne me retirai que lorsqu'elle eût été

réduite en cendres.

Saint-Germain, à qui je communiquai le lendemain mes remarques, sans lui

dire toutefois que j'eusse brûlé ma carriole, m'avoua enfin que le

cadavre d'un roulier assassiné par Blondy, entre Louvres et Dammartin, y

avait été caché jusqu'à ce qu'on eut trouvé l'occasion de le jeter dans

un puits. Cet homme, l'un des plus audacieux scélérats que j'aie

rencontrés, parlait de ce forfait comme s'il se fût entretenu de

l'action la plus innocente: c'était le rire sur les lèvres et du ton le

plus détaché, qu'il en énumérait jusqu'aux moindres circonstances. Il me

faisait horreur, je l'écoutais dans une sorte de stupéfaction; quand je

l'entendis me déclarer qu'il lui fallait l'empreinte des serrures d'un

appartement dont je connaissais le locataire, mes terreurs furent à leur

comble. Je voulus lui faire quelques observations. «Eh que ça me fait à

moi? me répondit-il, en affaires comme en affaires; parce que tu le

connais!... raison de plus: tu sais les êtres, tu me conduiras et nous

partagerons... Allons! ajouta-t-il, il n'y a pas à tortiller, il me faut

l'empreinte.» Je feignis de me rendre à son éloquence: «Des scrupuleux

comme ça!... tais-toi donc! reprit Saint-Germain, tu me fais _suer_

(l'expression dont il se servit était un peu moins congrue). Enfin, à

présent c'est dit, nous sommes de moitié.«Grand Dieu! quelle

association! ce n'était guères la peine de me réjouir de la mésaventure

de Blondy: je tombais véritablement de fièvre en chaud mal. Blondy

pouvait encore céder à certaines considérations, Saint-Germain jamais,

et il était bien plus impérieux dans ses exigences. Exposé à me voir

compromis d'un instant à l'autre, je me déterminai à faire une démarche

auprès de M. Henry, chef de la division de sûreté à la préfecture de

police: j'allai le voir; et après lui avoir dévoilé ma situation, je lui

déclarai que si l'on voulait tolérer mon séjour à Paris, je donnerais

des renseignements précieux sur un grand nombre de forçats évadés, dont

je connaissais la retraite et les projets.

M. Henry me reçut avec assez de bienveillance, mais, après avoir

réfléchi un moment à ce que je lui disais, il me répondit qu'il ne

pouvait prendre aucun engagement vis-à-vis de moi. «Cela ne doit point

vous empêcher de me faire des révélations, continua-t-il, on jugera

alors à quel point elles sont méritoires, et peut-être...»--Ah!

Monsieur, point de peut-être, ce serait risquer ma vie: vous n'ignorez

pas de quoi sont capables les individus que je désire vous signaler, et

si je dois être reconduit au bagne après que quelque partie d'une

instruction juridique aura constaté que j'ai eu des rapports avec la

police, je suis un homme mort.--«En ce cas, n'en parlons plus.» Et il me

laissa partir sans même me demander mon nom.

J'avais l'ame navrée de l'insuccès de cette tentative. Saint-Germain ne

pouvait manquer de revenir: il allait me sommer de lui tenir ma parole;

je ne savais plus que faire: devais-je avertir la personne que nous

étions convenus de dévaliser ensemble? S'il eût été possible de me

dispenser d'accompagner Saint-Germain, il aurait été moins dangereux de

donner un pareil avis; mais j'avais promis de l'assister, il n'y avait

pas d'apparence que je pusse, sous aucun prétexte, me dégager de ma

promesse; je l'attendais comme on attend un arrêt de mort. Une semaine,

deux semaines, trois semaines se passèrent dans ces perplexités. Au bout

de ce temps je commençai à respirer; après deux mois je fus tranquillisé

tout-à-fait; je croyais que, comme ses deux camarades, il s'était fait

arrêter quelque part. Annette, je m'en souviendrai toujours, fit une

neuvaine, et _brûla_ au moins une douzaine de cierges, _à leur

intention_. «Mon Dieu! s'écriait-elle quelquefois, faites-moi la grâce

qu'ils restent où ils sont!» La tourmente avait été de longue durée; les

instants de calme furent bien courts, ils précédèrent la catastrophe qui

devait décider de mon existence.

Le 3 mai 1809, au point du jour, je suis éveillé par quelques coups

frappés à la porte de mon magasin; je descends pour voir de quoi il

s'agit, et je me dispose à ouvrir, lorsque j'entends un colloque à voix

basse: «C'est un homme vigoureux, disent les interlocuteurs, prenons nos

précautions!» Plus de doute sur les motifs de cette visite matinale; je

remonte à la hâte dans ma chambre; Annette est instruite de ce qui se

passe; elle ouvre la fenêtre, et, tandis qu'elle entame la conversation

avec les agents, m'esquivant en chemise par une issue qui donne sur le

carré, je gagne rapidement les étages supérieurs. Au quatrième, je vois

une porte entre ouverte, et m'introduis: je regarde; j'écoute: je suis

seul. Dans un renfoncement au-dessous du lambris, se trouve un lit caché

par un lambeau de damas cramoisi en forme de rideau: pressé par la

circonstance, et certain que déjà l'escalier est gardé, je me jette sous

les matelas; mais à peine m'y suis-je blotti, quelqu'un entre; on parle,

je reconnais la voix, c'est celle d'un jeune homme nommé Fossé, dont le

père, monteur en cuivre, était couché dans la pièce contiguë; un

dialogue s'établit:

Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome II · 第 22 / 43 题