Encore un brigand.--Ma carriole d'osier.--Arrestation des deux
forçats.--Découverte épouvantable.--Saint-Germain veut m'embaucher
pour un vol.--J'offre de servir la police.--Perplexités
horribles.--On veut me prendre au chaud du lit.--Ma
cachette.--Aventure comique.--Travestissements sur
travestissements.--Chevalier m'a dénoncé.--Annette au dépôt de la
Préfecture.--Je me prépare à quitter Paris.--Deux faux
monnoyeurs.--On me saisit en chemise.--Je suis conduit à Bicêtre.
Me voilà recéleur! J'étais criminel malgré moi; mais enfin je l'étais,
puisque je prêtais les mains au crime: on ne conçoit pas d'enfer pareil
à celui dans lequel je vivais. Sans cesse j'étais agité; remords et
crainte, tout venait m'assaillir à la fois; la nuit, le jour, à chaque
instant, j'étais sur le qui vive. Je ne dormais plus, je n'avais plus
d'appétit, le soin de mes affaires ne m'occupait plus, tout m'était
odieux. Tout! non, j'avais près de moi Annette et ma mère. Mais ne me
faudrait-il pas les abandonner?... Tantôt, je frémis à cette
réminiscence de mes appréhensions, ma demeure se transformait en un
abominable repaire, tantôt elle était envahie par la police, et la
perquisition mettait au grand jour les preuves d'un méfait qui allait
attirer sur moi la vindicte des lois. Harcelé par la famille Chevalier,
qui me dévorait; tourmenté par Blondy, qui ne se lassait pas de me
soutirer de l'argent; épouvanté de ce qu'il y avait d'horrible et
d'incurable dans ma position, honteux d'être tyrannisé par les plus
viles créatures que la terre eût porté, irrité de ne pouvoir briser
cette chaîne morale qui me liait irrévocablement à l'opprobre du genre
humain, je me sentis poussé au désespoir, et pendant huit jours je
roulai dans ma tête les plus sinistres projets. Blondy, l'exécrable
Blondy, était celui surtout contre qui se tournait toute ma rage. Je
l'aurais étranglé de bon coeur, et pourtant je l'accueillais encore,
je le ménageais. Emporté, violent comme je l'étais, tant de patience
était un miracle, c'était Annette qui me la commandait. Oh! que je
faisais alors des voeux bien sincères pour que, dans une des
excursions fréquentes que faisait Blondy, quelque bon gendarme pût lui
mettre la main sur le collet! Je me flattais que c'était là un
événement très prochain, mais chaque fois qu'une absence un peu plus
longue que de coutume me faisait présumer que j'étais enfin délivré de
ce scélérat, il reparaissait, et avec lui revenaient tous mes soucis.
Un jour, je le vis arriver avec Duluc et un ex-employé des droits
réunis, nommé Saint-Germain, que j'avais connu à Rouen, où, comme tant
d'autres, il ne jouissait que provisoirement de la réputation d'honnête
homme. Saint-Germain, pour qui j'étais le négociant Blondel, fut fort
étonné de la rencontre; mais il suffit de deux mots de Blondy pour lui
donner la clef de toute mon histoire: j'étais un _fieffé coquin_; la
confiance prit la place de l'étonnement, et Saint-Germain, qui, à mon
aspect, avait d'abord froncé le sourcil, se dérida. Blondy m'apprit
qu'ils allaient partir tous trois pour les environs de Senlis, et me
pria de lui prêter la carriole d'osier dont je me servais pour courir
les foires. Heureux d'être débarrassé de ces garnements à ce prix, je
m'empressai de leur donner une lettre pour la personne qui la remisait.
On leur livra la voiture avec les harnais; ils se mirent en route, et je
restai dix jours sans recevoir de leurs nouvelles: ce fut Saint-Germain
qui m'en apporta. Un matin, il entra chez moi, il avait l'air effaré et
paraissait excédé de fatigue. «Eh bien! me dit-il, les camarades sont
arrêtés.» Arrêtés! m'écriai-je, dans le transport d'une joie que je ne
pus contenir; mais, reprenant aussitôt mon sang-froid, je demandai des
détails, en affectant d'être consterné. Saint-Germain me raconta fort
briévement comme quoi Blondy et Duluc avaient été arrêtés, uniquement
parce qu'ils voyageaient sans papiers; je ne crus rien de ce qu'il
disait, et je ne doutai pas qu'ils n'eussent fait quelque coup. Ce qui
me confirma dans mes soupçons, c'est qu'à la proposition que je fis de
leur envoyer de l'argent, Saint-Germain répondit qu'ils n'en avaient que
faire. En s'éloignant de Paris, ils possédaient cinquante francs à eux
trois; certes, avec une somme aussi modique il leur aurait été bien
difficile de faire des économies; comment advenait-il qu'ils ne fussent
pas encore au dépourvu? la première idée qui me vint fut qu'ils avaient
commis quelque vol considérable, dont ils ne se souciaient pas de me
faire confidence; je découvris bientôt qu'il s'agissait d'un attentat
beaucoup plus grave.
Deux jours après le retour de Saint-Germain, il me prit la fantaisie
d'aller voir ma carriole, qu'il avait ramenée: je remarquai d'abord
qu'on en avait changé la plaque. En visitant l'intérieur, j'aperçus sur
la doublure de coutil blanc et bleu des taches rouges fraîchement
lavées; puis, ayant ouvert le coffre pour prendre la clef d'écrou, je le
trouvai rempli de sang, comme si l'on y eût déposé un cadavre. Tout
était éclairci, la vérité s'annonçait plus épouvantable encore que mes
conjectures; je n'hésitai pas: plus intéressé peut-être que les auteurs
du meurtre, à en faire disparaître les traces, la nuit suivante je
conduisis la voiture sur les bords de la Seine; parvenu au-dessus de
Bercy, dans un lieu isolé, je mis le feu à de la paille et à du bois sec
dont je l'avais bourrée, et je ne me retirai que lorsqu'elle eût été
réduite en cendres.
Saint-Germain, à qui je communiquai le lendemain mes remarques, sans lui
dire toutefois que j'eusse brûlé ma carriole, m'avoua enfin que le
cadavre d'un roulier assassiné par Blondy, entre Louvres et Dammartin, y
avait été caché jusqu'à ce qu'on eut trouvé l'occasion de le jeter dans
un puits. Cet homme, l'un des plus audacieux scélérats que j'aie
rencontrés, parlait de ce forfait comme s'il se fût entretenu de
l'action la plus innocente: c'était le rire sur les lèvres et du ton le
plus détaché, qu'il en énumérait jusqu'aux moindres circonstances. Il me
faisait horreur, je l'écoutais dans une sorte de stupéfaction; quand je
l'entendis me déclarer qu'il lui fallait l'empreinte des serrures d'un
appartement dont je connaissais le locataire, mes terreurs furent à leur
comble. Je voulus lui faire quelques observations. «Eh que ça me fait à
moi? me répondit-il, en affaires comme en affaires; parce que tu le
connais!... raison de plus: tu sais les êtres, tu me conduiras et nous
partagerons... Allons! ajouta-t-il, il n'y a pas à tortiller, il me faut
l'empreinte.» Je feignis de me rendre à son éloquence: «Des scrupuleux
comme ça!... tais-toi donc! reprit Saint-Germain, tu me fais _suer_
(l'expression dont il se servit était un peu moins congrue). Enfin, à
présent c'est dit, nous sommes de moitié.«Grand Dieu! quelle
association! ce n'était guères la peine de me réjouir de la mésaventure
de Blondy: je tombais véritablement de fièvre en chaud mal. Blondy
pouvait encore céder à certaines considérations, Saint-Germain jamais,
et il était bien plus impérieux dans ses exigences. Exposé à me voir
compromis d'un instant à l'autre, je me déterminai à faire une démarche
auprès de M. Henry, chef de la division de sûreté à la préfecture de
police: j'allai le voir; et après lui avoir dévoilé ma situation, je lui
déclarai que si l'on voulait tolérer mon séjour à Paris, je donnerais
des renseignements précieux sur un grand nombre de forçats évadés, dont
je connaissais la retraite et les projets.
M. Henry me reçut avec assez de bienveillance, mais, après avoir
réfléchi un moment à ce que je lui disais, il me répondit qu'il ne
pouvait prendre aucun engagement vis-à-vis de moi. «Cela ne doit point
vous empêcher de me faire des révélations, continua-t-il, on jugera
alors à quel point elles sont méritoires, et peut-être...»--Ah!
Monsieur, point de peut-être, ce serait risquer ma vie: vous n'ignorez
pas de quoi sont capables les individus que je désire vous signaler, et
si je dois être reconduit au bagne après que quelque partie d'une
instruction juridique aura constaté que j'ai eu des rapports avec la
police, je suis un homme mort.--«En ce cas, n'en parlons plus.» Et il me
laissa partir sans même me demander mon nom.
J'avais l'ame navrée de l'insuccès de cette tentative. Saint-Germain ne
pouvait manquer de revenir: il allait me sommer de lui tenir ma parole;
je ne savais plus que faire: devais-je avertir la personne que nous
étions convenus de dévaliser ensemble? S'il eût été possible de me
dispenser d'accompagner Saint-Germain, il aurait été moins dangereux de
donner un pareil avis; mais j'avais promis de l'assister, il n'y avait
pas d'apparence que je pusse, sous aucun prétexte, me dégager de ma
promesse; je l'attendais comme on attend un arrêt de mort. Une semaine,
deux semaines, trois semaines se passèrent dans ces perplexités. Au bout
de ce temps je commençai à respirer; après deux mois je fus tranquillisé
tout-à-fait; je croyais que, comme ses deux camarades, il s'était fait
arrêter quelque part. Annette, je m'en souviendrai toujours, fit une
neuvaine, et _brûla_ au moins une douzaine de cierges, _à leur
intention_. «Mon Dieu! s'écriait-elle quelquefois, faites-moi la grâce
qu'ils restent où ils sont!» La tourmente avait été de longue durée; les
instants de calme furent bien courts, ils précédèrent la catastrophe qui
devait décider de mon existence.
Le 3 mai 1809, au point du jour, je suis éveillé par quelques coups
frappés à la porte de mon magasin; je descends pour voir de quoi il
s'agit, et je me dispose à ouvrir, lorsque j'entends un colloque à voix
basse: «C'est un homme vigoureux, disent les interlocuteurs, prenons nos
précautions!» Plus de doute sur les motifs de cette visite matinale; je
remonte à la hâte dans ma chambre; Annette est instruite de ce qui se
passe; elle ouvre la fenêtre, et, tandis qu'elle entame la conversation
avec les agents, m'esquivant en chemise par une issue qui donne sur le
carré, je gagne rapidement les étages supérieurs. Au quatrième, je vois
une porte entre ouverte, et m'introduis: je regarde; j'écoute: je suis
seul. Dans un renfoncement au-dessous du lambris, se trouve un lit caché
par un lambeau de damas cramoisi en forme de rideau: pressé par la
circonstance, et certain que déjà l'escalier est gardé, je me jette sous
les matelas; mais à peine m'y suis-je blotti, quelqu'un entre; on parle,
je reconnais la voix, c'est celle d'un jeune homme nommé Fossé, dont le
père, monteur en cuivre, était couché dans la pièce contiguë; un
dialogue s'établit: