CHAPITRE XV.

Un recéleur.--Dénonciation.--Premiers rapports avec la

police.--Départ de Lyon.--La méprise.

D'après les dangers que je courais en restant avec Roman et sa troupe,

on peut se faire une idée de la joie que je ressentis de les avoir

quittés. Il était évident que le gouvernement, une fois solidement

assis, prendrait les mesures les plus efficaces pour la sûreté de

l'intérieur. Les débris de ces bandes qui, sous le nom de _Chevaliers du

Soleil_ ou de _Compagnie de Jésus_, devaient leur formation à l'espoir

d'une réaction politique, ajournée indéfiniment, ne pouvaient manquer

d'être anéantis, aussitôt qu'on le voudrait. Le seul prétexte honnête de

leur brigandage, le royalisme, n'existait plus, et quoique les Hiver,

les Leprêtre, les Boulanger, les Bastide, les Jausion, et autres fils de

famille, se fissent encore une gloire d'attaquer les courriers, parce

qu'ils y trouvaient leur profit, il commençait à n'être plus du bon ton

de prouver que l'on pensait bien en s'appropriant par un coup de main

l'argent de l'état. Tous ces _incroyables_, à qui il avait semblé

piquant d'entraver, le pistolet au poing, la circulation des dépêches et

la concentration du produit des impôts, rentraient dans leurs foyers,

ceux qui en avaient, ou tâchaient de se faire publier ailleurs, loin du

théâtre de leurs exploits. En définitive, l'ordre se rétablissait, et

l'on touchait au terme où des brigands, quelque fût leur couleur ou leur

motif, ne jouiraient plus de la moindre considération. J'aurais eu le

désir, dans de telles circonstances, de m'enrôler dans une bande de

voleurs, que, abstraction faite de l'infamie que je ne redoutais plus,

je m'en fusse bien gardé, par la certitude d'arriver promptement à

l'échafaud. Mais une autre pensée m'animait, je voulais fuir, à quelque

prix que ce fût, les occasions et les voies du crime; je voulais rester

libre. J'ignorais comment ce voeu se réaliserait; n'importe, mon parti

était pris: j'avais fait, comme on dit, une croix sur le bagne. Pressé

que j'étais de m'en éloigner de plus en plus, je me dirigeai sur Lyon,

évitant les grandes routes jusqu'aux environs d'Orange; là, je trouvai

des rouliers provençaux, dont le chargement m'eut bientôt révélé qu'ils

allaient suivre le même chemin que moi. Je liai conversation avec eux,

et comme ils me paraissaient d'assez bonnes gens, je n'hésitai pas à

leur dire que j'étais déserteur, et qu'ils me rendraient un très grand

service, si, pour m'aider à mettre en défaut la vigilance des gendarmes,

ils consentaient à m'impatroniser parmi eux. Cette proposition ne leur

causa aucune espèce de surprise: il semblait qu'ils se fussent attendus

que je réclamerais l'abri de leur inviolabilité. A cette époque, et

surtout dans le midi, il n'était pas rare de rencontrer des braves, qui,

pour fuir leurs drapeaux, s'en remettaient ainsi prudemment _à la garde

de Dieu_. Il était donc tout naturel que l'on fut disposé à m'en croire

sur parole. Les rouliers me firent bon accueil; quelque argent que je

laissai voir à dessein acheva de les intéresser à mon sort. Il fut

convenu que je passerais pour le fils du maître des voitures qui

composaient le convoi. En conséquence, on m'affubla d'une blouse; et

comme j'étais censé faire mon premier voyage, on me décora de rubans et

de bouquets, joyeux insignes qui, dans chaque auberge, me valurent les

félicitations de tout le monde.

Nouveau _Jean de Paris_, je m'acquittai assez bien de mon rôle; mais les

largesses nécessaires pour le soutenir convenablement portèrent à ma

bourse de si rudes atteintes, qu'en arrivant à la Guillotière, où je me

séparai de _mes gens_, il me restait en tout vingt-huit sous. Avec de si

minces ressources, il n'y avait pas à songer aux hôtels de la place des

Terreaux. Après avoir erré quelque temps dans les rues sales et noires

de la seconde ville de France, je remarquai, rue des Quatre-Chapeaux,

une espèce de taverne, où je pensais que l'on pourrait me servir un

souper proportionné à l'état de mes finances. Je ne m'étais pas trompé:

le souper fut médiocre, et trop tôt terminé. Rester sur son appétit est

déjà un désagrément; ne savoir où trouver un gîte en est un autre. Quand

j'eus essuyé mon couteau, qui pourtant n'était pas trop gras, je

m'attristai par l'idée que j'allais être réduit à passer la nuit à la

belle étoile, lorsqu'à une table, voisine de la mienne, j'entendis

parler cet allemand corrompu, qui est usité dans quelques cantons des

Pays-Bas, et que je comprenais parfaitement. Les interlocuteurs étaient

un homme et une femme déjà sur le retour; je les reconnus pour des

Juifs. Instruit qu'à Lyon, comme dans beaucoup d'autres villes, les gens

de cette caste tiennent des maisons garnies, où l'on admet volontiers

les voyageurs en contrebande, je leur demandai s'ils ne pourraient pas

m'indiquer une auberge. Je ne pouvais mieux m'adresser: le Juif et sa

femme étaient des logeurs. Ils offrirent de devenir mes hôtes, et je les

accompagnai chez eux, rue Thomassin. Six lits garnissaient le local dans

lequel on m'installa; aucun d'eux n'était occupé, et pourtant il était

dix heures; je crus que je n'aurais pas de camarades de chambrée, et je

m'endormis dans cette persuasion.

A mon réveil, des mots d'une langue qui m'était familière, viennent

jusqu'à moi.

--«Voilà six _plombes_ et une _mèche_ qui _crossent_, dit une voix qui

ne m'était pas inconnue;......... tu _pionces_ encore. (Voilà six

heures et demie qui sonnent; tu dors encore.)

--»Je crois bien;.... nous avons voulu _maquiller à la sargue_ chez un

_orphelin_, mais le _pautre_ était chaud; j'ai vu le moment où il

faudrait _jouer du vingt-deux_;... et alors il y aurait eu du

_raisinet_. (Nous avons voulu voler cette nuit chez un orfèvre, mais le

bourgeois était sur ses gardes; j'ai vu le moment où il faudrait jouer

du poignard; et alors il y aurait eu du sang!)

--»Ah! ah! tu as peur d'aller à l'abbaye de _Monte-à-regret_...... Mais

en _goupinant_ comme çà, on n'_affure_ pas d'_auber_. (Ah! ah! tu as

peur d'aller à la guillotine.... Mais en travaillant de la sorte, on

n'attrape pas d'argent.)

--»J'aimerais mieux faire _suer le chêne_ sur le _grand trimard_, que

d'_écorner_ les _boucards_:.... on a toujours les _lièges_ sur le dos.

(J'aimerais mieux assassiner sur la grande route que de forcer des

boutiques;... on a toujours les gendarmes sur le dos.)

--»Enfin, vous n'avez rien _grinchi_... Il y avait pourtant de belles

_foufières_, des _coucous_, des _brides d'Orient_. Le _guinal_ n'aura

rien à mettre au _fourgat_. (Enfin, vous n'avez rien pris.... Il y avait

pourtant de belles tabatières, des montres, des chaînes d'or. Le Juif

n'aura rien à recéler.)

--»Non. Le _carouble_ s'est _esquinté_ dans la _serrante_; le _rifflard_

a battu _morasse_, et il a fallu _se donner de l'air_. (Non. La fausse

clef s'est cassée dans la serrure; le bourgeois a crié au secours, et il

a fallu se sauver.)

--»Hé! les autres, dit un troisième interlocuteur, ne balancez donc pas

tant le _chiffon rouge_; il y a là un _chêne_ qui peut prêter _loche_.

(Ne remuez pas tant la langue; il y a là un homme qui peut prêter

l'oreille.)»

L'avis était tardif: cependant on se tut. J'entr'ouvris les yeux pour

voir la figure de mes compagnons de chambrée, mais mon lit étant le plus

bas de tous, je ne pus rien apercevoir. Je restais immobile pour faire

croire à mon sommeil, lorsqu'un des causeurs s'étant levé, je reconnus

un évadé du bagne de Toulon, Neveu, parti quelques jours avant moi. Son

camarade saute du lit,... c'est Cadet-Paul, autre évadé;....... un

troisième, un quatrième individu se mettent sur leur séant, ce sont

aussi des forçats.

Il y avait de quoi se croire encore à la salle nº 3. Enfin, je quitte à

mon tour le grabat; à peine ai-je mis le pied sur le carreau, qu'un cri

général s'élève: «C'est Vidocq!!!» On s'empresse; on me félicite. L'un

des voleurs du garde-meuble, Charles Deschamps, qui s'était sauvé peu de

jours après moi, me dit que tout le bagne était dans l'admiration de mon

audace et de mes succès. Neuf heures sonnent: on m'emmène déjeûner aux

Brotaux, où je trouve les frères Quinet, Bonnefoi, Robineau, Métral,

Lemat, tous fameux dans le midi. On m'accable de prévenances, on me

procure de l'argent, des habits, et jusqu'à une maîtresse.

J'étais là, comme on voit, dans la même position qu'à Nantes. Je ne me

souciais pas plus qu'en Bretagne, d'exercer le métier de mes _amis_,

mais je devais recevoir de ma mère un secours pécuniaire, et il fallait

vivre en attendant. J'imaginai que je parviendrais à me faire nourrir

quelque temps sans _travailler_. Je me proposais rigoureusement de

n'être qu'en subsistance parmi les voleurs; mais l'homme propose, et

Dieu dispose. Les évadés, mécontens de ce que, tantôt sous un prétexte,

tantôt sous un autre, j'évitais de concourir aux vols qu'ils

commettaient chaque jour, me firent dénoncer sous main pour se

débarrasser d'un témoin importun, et qui pouvait devenir dangereux. Ils

présumaient bien que je parviendrais à m'échapper, mais ils comptaient

qu'une fois reconnu par la police, et n'ayant plus d'autre refuge que

leur bande, je me déciderais à prendre parti avec eux. Dans cette

circonstance, comme dans toutes celles du même genre où je me suis

trouvé, si l'on tenait tant à m'embaucher, c'est que l'on avait une

haute opinion de mon intelligence, de mon adresse, et surtout de ma

force, qualité précieuse dans une profession où le profit est trop

souvent rapproché du péril.

Arrêté, passage Saint-Côme, chez Adèle Buffin, je fus conduit à la

prison de Roanne. Dès les premiers mots de mon interrogatoire, je

reconnus que j'avais été vendu. Dans la fureur où me jeta cette

découverte, je pris un parti violent, qui fut en quelque sorte mon début

dans une carrière tout-à-fait nouvelle pour moi. J'écrivis à M. Dubois,

commissaire général de police, pour lui demander à l'entretenir en

particulier. Le même soir, on me conduisit dans son cabinet. Après lui

avoir expliqué ma position, je lui proposai de le mettre sur les traces

des frères Quinet, alors poursuivis pour avoir assassiné la femme d'un

mâçon de la rue Belle-Cordière. J'offris en outre de donner les moyens

de se saisir de tous les individus logés tant chez le Juif que chez

Caffin, menuisier, rue Écorche-Boeuf. Je ne mettais à ce service

d'autre prix que la liberté de quitter Lyon. M. Dubois devait avoir été

plus d'une fois dupe de pareilles propositions; je vis qu'il hésitait à

s'en rapporter à moi. «Vous doutez de ma bonne foi, lui dis-je, la

suspecteriez-vous encore, si m'étant échappé dans le trajet pour

retourner à la prison, je revenais me constituer votre prisonnier?--Non,

me répondit-il.--Eh bien! vous me reverrez bientôt, pourvu que vous

consentiez à ne faire à mes surveillants aucune recommandation

particulière.» Il accéda à ma demande: l'on m'emmena. Arrivé au coin de

la rue de la Lanterne, je renverse les deux estaffiers qui me tenaient

sous les bras, et je regagne à toutes jambes l'Hôtel-de-Ville, où je

retrouve M. Dubois. Cette prompte apparition le surprit beaucoup; mais,

certain dès lors qu'il pouvait compter sur moi, il permit que je me

retirasse en liberté.

Le lendemain, je vis le Juif, qu'on nommait Vidal; il m'annonça que nos

amis étaient allés loger à la Croix-Rousse, dans une maison qu'il

m'indiqua. Je m'y rendis. On connaissait mon évasion, mais, comme on

était loin de soupçonner mes relations avec le commissaire général de

police, et qu'on ne supposait pas que j'eusse deviné d'où partait le

coup qui m'avait frappé, on me fit un accueil fort amical. Dans la

conversation, je recueillis sur les frères Quinet des détails que je

transmis la même nuit à M. Dubois, qui, bien convaincu de ma sincérité,

me mit en rapport avec M. Garnier, secrétaire général de police,

aujourd'hui commissaire à Paris. Je donnai à ce fonctionnaire tous les

renseignements nécessaires, et je dois dire qu'il opéra de son côté avec

beaucoup de tact et d'activité.

Deux jours avant qu'on effectuât, d'après mes indications, une descente

chez Vidal, je me fis arrêter de nouveau. On me reconduisit dans la

prison de Roanne, où arrivèrent le lendemain Vidal lui-même, Caffin,

Neveu, Cadet-Paul, Deschamps, et plusieurs autres qu'on avait pris du

même coup de filet; je restai d'abord sans communication avec eux, parce

que j'avais jugé convenable de me faire mettre au secret. Quand j'en

sortis, au bout de quelques jours, pour être réuni aux autres

prisonniers, je feignis une grande surprise de trouver là tout mon

monde. Personne ne paraissait avoir la moindre idée du rôle que j'avais

joué dans les arrestations. Neveu, seul, me regardait avec une espèce de

défiance; je lui en demandai la cause; il m'avoua qu'à la manière dont

on l'avait fouillé et interrogé, il ne pouvait s'empêcher de croire que

j'étais le dénonciateur. Je jouai l'indignation, et, dans la crainte que

cette opinion ne prît de la consistance, je réunis les prisonniers, je

leur fis part des soupçons de Neveu, en leur demandant s'ils me

croyaient capable de vendre mes camarades; tous répondirent

négativement, et Neveu se vit contraint de me faire des excuses. Il

était bien important pour moi que ces soupçons se dissipassent ainsi,

car j'étais réservé à une mort certaine s'ils se fussent confirmés. On

avait vu à Roanne plusieurs exemples de cette justice distributive que

les détenus exerçaient entre eux. Un nommé Moissel, soupçonné d'avoir

fait des révélations, relativement à un vol de vases sacrés, avait été

assommé dans les cours, sans qu'on pût jamais découvrir avec certitude

quel était l'assassin. Plus récemment, un autre individu, accusé d'une

indiscrétion du même genre, avait été trouvé un matin pendu avec un lien

de paille aux barreaux d'une fenêtre; les recherches n'avaient pas eu

plus de succès.

Sur ces entrefaites, M. Dubois me manda à son cabinet, où, pour écarter

tout soupçon, on me conduisit avec d'autres détenus, comme s'il se fût

agi d'un interrogatoire. J'entrai le premier: le commissaire général me

dit qu'il venait d'arriver à Lyon plusieurs voleurs de Paris, fort

adroits, et d'autant plus dangereux, que, munis de papiers en règle, ils

pouvaient attendre en toute sécurité l'occasion de faire quelque coup,

pour disparaître aussitôt après: c'étaient Jallier dit _Boubanec_,

Bouthey dit _Cadet_, Garard, Buchard, Mollin dit _le Chapellier_,

Marquis dit _Main-d'Or_, et quelques autres moins fameux. Ces noms, sous

lesquels ils me furent désignés, m'étaient alors tout-à-fait inconnus;

je le déclarai à M. Dubois, en ajoutant qu'il était possible qu'ils

fussent faux. Il voulait me faire relâcher immédiatement, pour qu'en

voyant ces individus dans quelque lieu public, je pusse m'assurer s'ils

ne m'avaient jamais passé sous les yeux; mais je lui fis observer

qu'une mise en liberté aussi brusque ne manquerait pas de me

compromettre vis-à-vis des détenus, dans le cas où le bien du service

exigerait qu'on m'écrouât de nouveau. La réflexion parut juste, et il

fut convenu qu'on aviserait au moyen de me faire sortir le lendemain,

sans inconvénient.

Neveu, qui se trouvait parmi les détenus extraits en même temps que moi

pour subir l'interrogatoire, me succéda dans le cabinet du commissaire

général. Après quelques instants, je l'en vis sortir fort échauffé: je

lui demandai ce qui lui était advenu.

«--Croirais-tu, me dit-il, que le _curieux_ m'a demandé si je voulais

_macaroner des pègres de la grande vergne_, qui viennent d'arriver

ici?..... S'il n'y a que moi pour les _enflaquer_, ils pourront bien

_décarer de belle_. (Croirais-tu que le commissaire m'a demandé si je

voulais faire découvrir des voleurs qui viennent d'arriver de Paris?

S'il n'y a que moi pour les faire arrêter, ils sont bien sûrs de se

sauver.)

»--Je ne te croyais pas si _Job_, repris-je, songeant rapidement au

moyen de tirer parti de cette circonstance... J'ai promis de

_reconobrer_ tous les _grinchisseurs_, et de les faire _arquepincer_.

(Je ne te croyais pas si niais... Moi, j'ai promis de reconnaître tous

les voleurs, et de les faire arrêter.)

»--Comment! tu te ferais _cuisinier_;...... d'ailleurs tu ne les

_conobres_ pas. (Comment! tu te ferais mouchard;.... d'ailleurs tu ne

les connais pas.)

»--Qu'importe?.... on me laissera _fourmiller_ dans la _vergne_, et je

trouverai bien moyen de me _cavaler_, tandis que tu seras encore avec le

_chat_. (Qu'importe? on me laissera courir la ville, et je trouverai

bien moyen de m'évader, tandis que toi tu resteras avec le geôlier.)»

Neveu fut frappé de cette idée; il témoignait un vif regret d'avoir

repoussé les offres du commissaire général; et comme je ne pouvais me

passer de lui pour aller à la découverte, je le pressai fortement de

revenir sur sa première décision; il y consentit, et M. Dubois, que

j'avais prévenu, nous fit conduire tous deux un soir, à la porte du

grand théâtre, puis aux Célestins, où Neveu me signala tous nos hommes.

Nous nous retirâmes ensuite, escortés par les agents de police, qui nous

serraient de fort près. Pour le succès de mon plan et pour ne pas me

rendre suspect, il fallait pourtant faire une tentative, qui confirmât

au moins l'espoir que j'avais donné à mon compagnon; je lui fis part de

mon projet en passant rue Mercière, nous entrâmes brusquement dans un

passage, dont je tirai la porte sur nous, et pendant que les agents

couraient à l'autre issue, nous sortîmes tranquillement par où nous

étions entrés. Lorsqu'ils revinrent, tout honteux de leur gaucherie,

nous étions déjà loin.

Deux jours après, Neveu, dont on n'avait plus besoin, et qui ne pouvait

plus me soupçonner, fut arrêté de nouveau. Pour moi, connaissant alors

les voleurs qu'on voulait découvrir, je les signalai aux agents de

police, dans l'église de Saint-Nizier, où ils s'étaient réunis un

dimanche, dans l'espoir de faire quelque coup à la sortie du salut. Ne

pouvant plus être utile à l'autorité, je quittai ensuite Lyon pour me

rendre à Paris, où, grâce à M. Dubois, j'étais sûr d'arriver sans être

inquiété.

Je partis en diligence par la route de la Bourgogne; on ne voyageait

alors que de jour. A Lucy-le-Bois, où j'avais couché comme tous les

voyageurs, on m'oublia au moment du départ, et lorsque je m'éveillai,

la voiture était partie depuis plus de deux heures; j'espérais la

rejoindre à la faveur des inégalités de la route, qui est très montueuse

dans ces cantons; mais, en approchant Saint-Brice, je pus me convaincre

qu'elle avait trop d'avance sur moi pour qu'il me fût possible de la

rattraper; je ralentis alors le pas. Un individu qui cheminait dans la

même direction, me voyant tout en nage, me regarda avec attention, et me

demanda si je venais de Lucy-le-Bois; je lui dis qu'effectivement j'en

venais, et la conversation en resta là. Cet homme s'arrêta à

Saint-Brice, tandis que je poussais jusqu'à Auxerre. Excédé de fatigue,

j'entrai dans une auberge, où, après avoir dîné, je m'empressai de

demander un lit.

Je dormais depuis quelques heures, lorsque je fus réveillé par un grand

bruit qui se faisait à ma porte. On frappait à coups redoublés; je me

lève demi habillé; j'ouvre, et mes yeux encore troublés par le sommeil

entrevoient des écharpes tricolores, des culottes jaunes et des

parements rouges. C'est le commissaire de police flanqué d'un

maréchal-des-logis et de deux gendarmes; à cet aspect, je ne suis pas

maître d'une première émotion: «Voyez comme il pâlit, dit-on à mes

côtés...... Il n'y a pas de doute, c'est lui;» Je lève les yeux, je

reconnais l'homme qui m'avait parlé à Saint-Brice, mais rien ne

m'expliquait encore le motif de cette subite invasion.

--«Procédons méthodiquement, dit le commissaire........: cinq pieds cinq

pouces,..... c'est bien ça,...... cheveux blonds,... sourcils et barbe

_idem_,... front ordinaire,....... yeux gris,.... nez fort,..... bouche

moyenne,.... menton rond,.... visage plein,... teint coloré,... assez

forte corpulence.»

--C'est lui, s'écrient le maréchal-des-logis, les deux gendarmes et

l'homme de Saint-Brice.

--«Oui, c'est bien lui, dit à son tour le commissaire... Redingotte

bleue,.... culotte de casimir gris,... gilet blanc,... cravatte noire.»

C'était à peu près mon costume.

--«Eh bien! ne l'avais-je pas dit, observe avec une satisfaction marquée

l'officieux guide des sbires.... c'est un des voleurs!»

Le signalement s'accordait parfaitement avec le mien. Pourtant je

n'avais rien volé; mais dans ma situation, je ne devais pas moins en

concevoir des inquiétudes. Peut-être n'était-ce qu'une méprise;

peut-être aussi..... l'assistance s'agitait, transportée de joie. «Paix

donc, s'écria le commissaire, puis tournant le feuillet, il continua. On

le reconnaîtra facilement à son accent italien très prononcé.... Il a de

plus le pouce de la main droite fortement endommagé par un coup de feu.»

Je parlai devant eux; je montrai ma main droite, elle était en fort bon

état. Tous les assistants se regardèrent; l'homme de Saint-Brice,

surtout, parut singulièrement déconcerté; pour moi, je me sentais

débarrassé d'un poids énorme. Le commissaire, que je questionnai à mon

tour, m'apprit que la nuit précédente un vol considérable avait été

commis à Saint-Brice. Un des individus soupçonnés d'y avoir participé

portait des vêtements semblables aux miens, et il y avait identité de

signalement. C'était à ce concours de circonstances, à cet étrange jeu

du hasard qu'était due la désagréable visite que je venais de recevoir.

On me fit des excuses que j'accueillis de bonne grâce, fort heureux d'en

être quitte à si bon marché; toutefois, dans la crainte de quelque

nouvelle catastrophe, je montai le soir même dans une patache qui me

transporta à Paris, d'où je filai aussitôt sur Arras.

Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome II · 第 15 / 43 题