Un recéleur.--Dénonciation.--Premiers rapports avec la
police.--Départ de Lyon.--La méprise.
D'après les dangers que je courais en restant avec Roman et sa troupe,
on peut se faire une idée de la joie que je ressentis de les avoir
quittés. Il était évident que le gouvernement, une fois solidement
assis, prendrait les mesures les plus efficaces pour la sûreté de
l'intérieur. Les débris de ces bandes qui, sous le nom de _Chevaliers du
Soleil_ ou de _Compagnie de Jésus_, devaient leur formation à l'espoir
d'une réaction politique, ajournée indéfiniment, ne pouvaient manquer
d'être anéantis, aussitôt qu'on le voudrait. Le seul prétexte honnête de
leur brigandage, le royalisme, n'existait plus, et quoique les Hiver,
les Leprêtre, les Boulanger, les Bastide, les Jausion, et autres fils de
famille, se fissent encore une gloire d'attaquer les courriers, parce
qu'ils y trouvaient leur profit, il commençait à n'être plus du bon ton
de prouver que l'on pensait bien en s'appropriant par un coup de main
l'argent de l'état. Tous ces _incroyables_, à qui il avait semblé
piquant d'entraver, le pistolet au poing, la circulation des dépêches et
la concentration du produit des impôts, rentraient dans leurs foyers,
ceux qui en avaient, ou tâchaient de se faire publier ailleurs, loin du
théâtre de leurs exploits. En définitive, l'ordre se rétablissait, et
l'on touchait au terme où des brigands, quelque fût leur couleur ou leur
motif, ne jouiraient plus de la moindre considération. J'aurais eu le
désir, dans de telles circonstances, de m'enrôler dans une bande de
voleurs, que, abstraction faite de l'infamie que je ne redoutais plus,
je m'en fusse bien gardé, par la certitude d'arriver promptement à
l'échafaud. Mais une autre pensée m'animait, je voulais fuir, à quelque
prix que ce fût, les occasions et les voies du crime; je voulais rester
libre. J'ignorais comment ce voeu se réaliserait; n'importe, mon parti
était pris: j'avais fait, comme on dit, une croix sur le bagne. Pressé
que j'étais de m'en éloigner de plus en plus, je me dirigeai sur Lyon,
évitant les grandes routes jusqu'aux environs d'Orange; là, je trouvai
des rouliers provençaux, dont le chargement m'eut bientôt révélé qu'ils
allaient suivre le même chemin que moi. Je liai conversation avec eux,
et comme ils me paraissaient d'assez bonnes gens, je n'hésitai pas à
leur dire que j'étais déserteur, et qu'ils me rendraient un très grand
service, si, pour m'aider à mettre en défaut la vigilance des gendarmes,
ils consentaient à m'impatroniser parmi eux. Cette proposition ne leur
causa aucune espèce de surprise: il semblait qu'ils se fussent attendus
que je réclamerais l'abri de leur inviolabilité. A cette époque, et
surtout dans le midi, il n'était pas rare de rencontrer des braves, qui,
pour fuir leurs drapeaux, s'en remettaient ainsi prudemment _à la garde
de Dieu_. Il était donc tout naturel que l'on fut disposé à m'en croire
sur parole. Les rouliers me firent bon accueil; quelque argent que je
laissai voir à dessein acheva de les intéresser à mon sort. Il fut
convenu que je passerais pour le fils du maître des voitures qui
composaient le convoi. En conséquence, on m'affubla d'une blouse; et
comme j'étais censé faire mon premier voyage, on me décora de rubans et
de bouquets, joyeux insignes qui, dans chaque auberge, me valurent les
félicitations de tout le monde.
Nouveau _Jean de Paris_, je m'acquittai assez bien de mon rôle; mais les
largesses nécessaires pour le soutenir convenablement portèrent à ma
bourse de si rudes atteintes, qu'en arrivant à la Guillotière, où je me
séparai de _mes gens_, il me restait en tout vingt-huit sous. Avec de si
minces ressources, il n'y avait pas à songer aux hôtels de la place des
Terreaux. Après avoir erré quelque temps dans les rues sales et noires
de la seconde ville de France, je remarquai, rue des Quatre-Chapeaux,
une espèce de taverne, où je pensais que l'on pourrait me servir un
souper proportionné à l'état de mes finances. Je ne m'étais pas trompé:
le souper fut médiocre, et trop tôt terminé. Rester sur son appétit est
déjà un désagrément; ne savoir où trouver un gîte en est un autre. Quand
j'eus essuyé mon couteau, qui pourtant n'était pas trop gras, je
m'attristai par l'idée que j'allais être réduit à passer la nuit à la
belle étoile, lorsqu'à une table, voisine de la mienne, j'entendis
parler cet allemand corrompu, qui est usité dans quelques cantons des
Pays-Bas, et que je comprenais parfaitement. Les interlocuteurs étaient
un homme et une femme déjà sur le retour; je les reconnus pour des
Juifs. Instruit qu'à Lyon, comme dans beaucoup d'autres villes, les gens
de cette caste tiennent des maisons garnies, où l'on admet volontiers
les voyageurs en contrebande, je leur demandai s'ils ne pourraient pas
m'indiquer une auberge. Je ne pouvais mieux m'adresser: le Juif et sa
femme étaient des logeurs. Ils offrirent de devenir mes hôtes, et je les
accompagnai chez eux, rue Thomassin. Six lits garnissaient le local dans
lequel on m'installa; aucun d'eux n'était occupé, et pourtant il était
dix heures; je crus que je n'aurais pas de camarades de chambrée, et je
m'endormis dans cette persuasion.
A mon réveil, des mots d'une langue qui m'était familière, viennent
jusqu'à moi.
--«Voilà six _plombes_ et une _mèche_ qui _crossent_, dit une voix qui
ne m'était pas inconnue;......... tu _pionces_ encore. (Voilà six
heures et demie qui sonnent; tu dors encore.)
--»Je crois bien;.... nous avons voulu _maquiller à la sargue_ chez un
_orphelin_, mais le _pautre_ était chaud; j'ai vu le moment où il
faudrait _jouer du vingt-deux_;... et alors il y aurait eu du
_raisinet_. (Nous avons voulu voler cette nuit chez un orfèvre, mais le
bourgeois était sur ses gardes; j'ai vu le moment où il faudrait jouer
du poignard; et alors il y aurait eu du sang!)
--»Ah! ah! tu as peur d'aller à l'abbaye de _Monte-à-regret_...... Mais
en _goupinant_ comme çà, on n'_affure_ pas d'_auber_. (Ah! ah! tu as
peur d'aller à la guillotine.... Mais en travaillant de la sorte, on
n'attrape pas d'argent.)
--»J'aimerais mieux faire _suer le chêne_ sur le _grand trimard_, que
d'_écorner_ les _boucards_:.... on a toujours les _lièges_ sur le dos.
(J'aimerais mieux assassiner sur la grande route que de forcer des
boutiques;... on a toujours les gendarmes sur le dos.)
--»Enfin, vous n'avez rien _grinchi_... Il y avait pourtant de belles
_foufières_, des _coucous_, des _brides d'Orient_. Le _guinal_ n'aura
rien à mettre au _fourgat_. (Enfin, vous n'avez rien pris.... Il y avait
pourtant de belles tabatières, des montres, des chaînes d'or. Le Juif
n'aura rien à recéler.)
--»Non. Le _carouble_ s'est _esquinté_ dans la _serrante_; le _rifflard_
a battu _morasse_, et il a fallu _se donner de l'air_. (Non. La fausse
clef s'est cassée dans la serrure; le bourgeois a crié au secours, et il
a fallu se sauver.)
--»Hé! les autres, dit un troisième interlocuteur, ne balancez donc pas
tant le _chiffon rouge_; il y a là un _chêne_ qui peut prêter _loche_.
(Ne remuez pas tant la langue; il y a là un homme qui peut prêter
l'oreille.)»
L'avis était tardif: cependant on se tut. J'entr'ouvris les yeux pour
voir la figure de mes compagnons de chambrée, mais mon lit étant le plus
bas de tous, je ne pus rien apercevoir. Je restais immobile pour faire
croire à mon sommeil, lorsqu'un des causeurs s'étant levé, je reconnus
un évadé du bagne de Toulon, Neveu, parti quelques jours avant moi. Son
camarade saute du lit,... c'est Cadet-Paul, autre évadé;....... un
troisième, un quatrième individu se mettent sur leur séant, ce sont
aussi des forçats.
Il y avait de quoi se croire encore à la salle nº 3. Enfin, je quitte à
mon tour le grabat; à peine ai-je mis le pied sur le carreau, qu'un cri
général s'élève: «C'est Vidocq!!!» On s'empresse; on me félicite. L'un
des voleurs du garde-meuble, Charles Deschamps, qui s'était sauvé peu de
jours après moi, me dit que tout le bagne était dans l'admiration de mon
audace et de mes succès. Neuf heures sonnent: on m'emmène déjeûner aux
Brotaux, où je trouve les frères Quinet, Bonnefoi, Robineau, Métral,
Lemat, tous fameux dans le midi. On m'accable de prévenances, on me
procure de l'argent, des habits, et jusqu'à une maîtresse.
J'étais là, comme on voit, dans la même position qu'à Nantes. Je ne me
souciais pas plus qu'en Bretagne, d'exercer le métier de mes _amis_,
mais je devais recevoir de ma mère un secours pécuniaire, et il fallait
vivre en attendant. J'imaginai que je parviendrais à me faire nourrir
quelque temps sans _travailler_. Je me proposais rigoureusement de
n'être qu'en subsistance parmi les voleurs; mais l'homme propose, et
Dieu dispose. Les évadés, mécontens de ce que, tantôt sous un prétexte,
tantôt sous un autre, j'évitais de concourir aux vols qu'ils
commettaient chaque jour, me firent dénoncer sous main pour se
débarrasser d'un témoin importun, et qui pouvait devenir dangereux. Ils
présumaient bien que je parviendrais à m'échapper, mais ils comptaient
qu'une fois reconnu par la police, et n'ayant plus d'autre refuge que
leur bande, je me déciderais à prendre parti avec eux. Dans cette
circonstance, comme dans toutes celles du même genre où je me suis
trouvé, si l'on tenait tant à m'embaucher, c'est que l'on avait une
haute opinion de mon intelligence, de mon adresse, et surtout de ma
force, qualité précieuse dans une profession où le profit est trop
souvent rapproché du péril.
Arrêté, passage Saint-Côme, chez Adèle Buffin, je fus conduit à la
prison de Roanne. Dès les premiers mots de mon interrogatoire, je
reconnus que j'avais été vendu. Dans la fureur où me jeta cette
découverte, je pris un parti violent, qui fut en quelque sorte mon début
dans une carrière tout-à-fait nouvelle pour moi. J'écrivis à M. Dubois,
commissaire général de police, pour lui demander à l'entretenir en
particulier. Le même soir, on me conduisit dans son cabinet. Après lui
avoir expliqué ma position, je lui proposai de le mettre sur les traces
des frères Quinet, alors poursuivis pour avoir assassiné la femme d'un
mâçon de la rue Belle-Cordière. J'offris en outre de donner les moyens
de se saisir de tous les individus logés tant chez le Juif que chez
Caffin, menuisier, rue Écorche-Boeuf. Je ne mettais à ce service
d'autre prix que la liberté de quitter Lyon. M. Dubois devait avoir été
plus d'une fois dupe de pareilles propositions; je vis qu'il hésitait à
s'en rapporter à moi. «Vous doutez de ma bonne foi, lui dis-je, la
suspecteriez-vous encore, si m'étant échappé dans le trajet pour
retourner à la prison, je revenais me constituer votre prisonnier?--Non,
me répondit-il.--Eh bien! vous me reverrez bientôt, pourvu que vous
consentiez à ne faire à mes surveillants aucune recommandation
particulière.» Il accéda à ma demande: l'on m'emmena. Arrivé au coin de
la rue de la Lanterne, je renverse les deux estaffiers qui me tenaient
sous les bras, et je regagne à toutes jambes l'Hôtel-de-Ville, où je
retrouve M. Dubois. Cette prompte apparition le surprit beaucoup; mais,
certain dès lors qu'il pouvait compter sur moi, il permit que je me
retirasse en liberté.
Le lendemain, je vis le Juif, qu'on nommait Vidal; il m'annonça que nos
amis étaient allés loger à la Croix-Rousse, dans une maison qu'il
m'indiqua. Je m'y rendis. On connaissait mon évasion, mais, comme on
était loin de soupçonner mes relations avec le commissaire général de
police, et qu'on ne supposait pas que j'eusse deviné d'où partait le
coup qui m'avait frappé, on me fit un accueil fort amical. Dans la
conversation, je recueillis sur les frères Quinet des détails que je
transmis la même nuit à M. Dubois, qui, bien convaincu de ma sincérité,
me mit en rapport avec M. Garnier, secrétaire général de police,
aujourd'hui commissaire à Paris. Je donnai à ce fonctionnaire tous les
renseignements nécessaires, et je dois dire qu'il opéra de son côté avec
beaucoup de tact et d'activité.
Deux jours avant qu'on effectuât, d'après mes indications, une descente
chez Vidal, je me fis arrêter de nouveau. On me reconduisit dans la
prison de Roanne, où arrivèrent le lendemain Vidal lui-même, Caffin,
Neveu, Cadet-Paul, Deschamps, et plusieurs autres qu'on avait pris du
même coup de filet; je restai d'abord sans communication avec eux, parce
que j'avais jugé convenable de me faire mettre au secret. Quand j'en
sortis, au bout de quelques jours, pour être réuni aux autres
prisonniers, je feignis une grande surprise de trouver là tout mon
monde. Personne ne paraissait avoir la moindre idée du rôle que j'avais
joué dans les arrestations. Neveu, seul, me regardait avec une espèce de
défiance; je lui en demandai la cause; il m'avoua qu'à la manière dont
on l'avait fouillé et interrogé, il ne pouvait s'empêcher de croire que
j'étais le dénonciateur. Je jouai l'indignation, et, dans la crainte que
cette opinion ne prît de la consistance, je réunis les prisonniers, je
leur fis part des soupçons de Neveu, en leur demandant s'ils me
croyaient capable de vendre mes camarades; tous répondirent
négativement, et Neveu se vit contraint de me faire des excuses. Il
était bien important pour moi que ces soupçons se dissipassent ainsi,
car j'étais réservé à une mort certaine s'ils se fussent confirmés. On
avait vu à Roanne plusieurs exemples de cette justice distributive que
les détenus exerçaient entre eux. Un nommé Moissel, soupçonné d'avoir
fait des révélations, relativement à un vol de vases sacrés, avait été
assommé dans les cours, sans qu'on pût jamais découvrir avec certitude
quel était l'assassin. Plus récemment, un autre individu, accusé d'une
indiscrétion du même genre, avait été trouvé un matin pendu avec un lien
de paille aux barreaux d'une fenêtre; les recherches n'avaient pas eu
plus de succès.
Sur ces entrefaites, M. Dubois me manda à son cabinet, où, pour écarter
tout soupçon, on me conduisit avec d'autres détenus, comme s'il se fût
agi d'un interrogatoire. J'entrai le premier: le commissaire général me
dit qu'il venait d'arriver à Lyon plusieurs voleurs de Paris, fort
adroits, et d'autant plus dangereux, que, munis de papiers en règle, ils
pouvaient attendre en toute sécurité l'occasion de faire quelque coup,
pour disparaître aussitôt après: c'étaient Jallier dit _Boubanec_,
Bouthey dit _Cadet_, Garard, Buchard, Mollin dit _le Chapellier_,
Marquis dit _Main-d'Or_, et quelques autres moins fameux. Ces noms, sous
lesquels ils me furent désignés, m'étaient alors tout-à-fait inconnus;
je le déclarai à M. Dubois, en ajoutant qu'il était possible qu'ils
fussent faux. Il voulait me faire relâcher immédiatement, pour qu'en
voyant ces individus dans quelque lieu public, je pusse m'assurer s'ils
ne m'avaient jamais passé sous les yeux; mais je lui fis observer
qu'une mise en liberté aussi brusque ne manquerait pas de me
compromettre vis-à-vis des détenus, dans le cas où le bien du service
exigerait qu'on m'écrouât de nouveau. La réflexion parut juste, et il
fut convenu qu'on aviserait au moyen de me faire sortir le lendemain,
sans inconvénient.
Neveu, qui se trouvait parmi les détenus extraits en même temps que moi
pour subir l'interrogatoire, me succéda dans le cabinet du commissaire
général. Après quelques instants, je l'en vis sortir fort échauffé: je
lui demandai ce qui lui était advenu.
«--Croirais-tu, me dit-il, que le _curieux_ m'a demandé si je voulais
_macaroner des pègres de la grande vergne_, qui viennent d'arriver
ici?..... S'il n'y a que moi pour les _enflaquer_, ils pourront bien
_décarer de belle_. (Croirais-tu que le commissaire m'a demandé si je
voulais faire découvrir des voleurs qui viennent d'arriver de Paris?
S'il n'y a que moi pour les faire arrêter, ils sont bien sûrs de se
sauver.)
»--Je ne te croyais pas si _Job_, repris-je, songeant rapidement au
moyen de tirer parti de cette circonstance... J'ai promis de
_reconobrer_ tous les _grinchisseurs_, et de les faire _arquepincer_.
(Je ne te croyais pas si niais... Moi, j'ai promis de reconnaître tous
les voleurs, et de les faire arrêter.)
»--Comment! tu te ferais _cuisinier_;...... d'ailleurs tu ne les
_conobres_ pas. (Comment! tu te ferais mouchard;.... d'ailleurs tu ne
les connais pas.)
»--Qu'importe?.... on me laissera _fourmiller_ dans la _vergne_, et je
trouverai bien moyen de me _cavaler_, tandis que tu seras encore avec le
_chat_. (Qu'importe? on me laissera courir la ville, et je trouverai
bien moyen de m'évader, tandis que toi tu resteras avec le geôlier.)»
Neveu fut frappé de cette idée; il témoignait un vif regret d'avoir
repoussé les offres du commissaire général; et comme je ne pouvais me
passer de lui pour aller à la découverte, je le pressai fortement de
revenir sur sa première décision; il y consentit, et M. Dubois, que
j'avais prévenu, nous fit conduire tous deux un soir, à la porte du
grand théâtre, puis aux Célestins, où Neveu me signala tous nos hommes.
Nous nous retirâmes ensuite, escortés par les agents de police, qui nous
serraient de fort près. Pour le succès de mon plan et pour ne pas me
rendre suspect, il fallait pourtant faire une tentative, qui confirmât
au moins l'espoir que j'avais donné à mon compagnon; je lui fis part de
mon projet en passant rue Mercière, nous entrâmes brusquement dans un
passage, dont je tirai la porte sur nous, et pendant que les agents
couraient à l'autre issue, nous sortîmes tranquillement par où nous
étions entrés. Lorsqu'ils revinrent, tout honteux de leur gaucherie,
nous étions déjà loin.
Deux jours après, Neveu, dont on n'avait plus besoin, et qui ne pouvait
plus me soupçonner, fut arrêté de nouveau. Pour moi, connaissant alors
les voleurs qu'on voulait découvrir, je les signalai aux agents de
police, dans l'église de Saint-Nizier, où ils s'étaient réunis un
dimanche, dans l'espoir de faire quelque coup à la sortie du salut. Ne
pouvant plus être utile à l'autorité, je quittai ensuite Lyon pour me
rendre à Paris, où, grâce à M. Dubois, j'étais sûr d'arriver sans être
inquiété.
Je partis en diligence par la route de la Bourgogne; on ne voyageait
alors que de jour. A Lucy-le-Bois, où j'avais couché comme tous les
voyageurs, on m'oublia au moment du départ, et lorsque je m'éveillai,
la voiture était partie depuis plus de deux heures; j'espérais la
rejoindre à la faveur des inégalités de la route, qui est très montueuse
dans ces cantons; mais, en approchant Saint-Brice, je pus me convaincre
qu'elle avait trop d'avance sur moi pour qu'il me fût possible de la
rattraper; je ralentis alors le pas. Un individu qui cheminait dans la
même direction, me voyant tout en nage, me regarda avec attention, et me
demanda si je venais de Lucy-le-Bois; je lui dis qu'effectivement j'en
venais, et la conversation en resta là. Cet homme s'arrêta à
Saint-Brice, tandis que je poussais jusqu'à Auxerre. Excédé de fatigue,
j'entrai dans une auberge, où, après avoir dîné, je m'empressai de
demander un lit.
Je dormais depuis quelques heures, lorsque je fus réveillé par un grand
bruit qui se faisait à ma porte. On frappait à coups redoublés; je me
lève demi habillé; j'ouvre, et mes yeux encore troublés par le sommeil
entrevoient des écharpes tricolores, des culottes jaunes et des
parements rouges. C'est le commissaire de police flanqué d'un
maréchal-des-logis et de deux gendarmes; à cet aspect, je ne suis pas
maître d'une première émotion: «Voyez comme il pâlit, dit-on à mes
côtés...... Il n'y a pas de doute, c'est lui;» Je lève les yeux, je
reconnais l'homme qui m'avait parlé à Saint-Brice, mais rien ne
m'expliquait encore le motif de cette subite invasion.
--«Procédons méthodiquement, dit le commissaire........: cinq pieds cinq
pouces,..... c'est bien ça,...... cheveux blonds,... sourcils et barbe
_idem_,... front ordinaire,....... yeux gris,.... nez fort,..... bouche
moyenne,.... menton rond,.... visage plein,... teint coloré,... assez
forte corpulence.»
--C'est lui, s'écrient le maréchal-des-logis, les deux gendarmes et
l'homme de Saint-Brice.
--«Oui, c'est bien lui, dit à son tour le commissaire... Redingotte
bleue,.... culotte de casimir gris,... gilet blanc,... cravatte noire.»
C'était à peu près mon costume.
--«Eh bien! ne l'avais-je pas dit, observe avec une satisfaction marquée
l'officieux guide des sbires.... c'est un des voleurs!»
Le signalement s'accordait parfaitement avec le mien. Pourtant je
n'avais rien volé; mais dans ma situation, je ne devais pas moins en
concevoir des inquiétudes. Peut-être n'était-ce qu'une méprise;
peut-être aussi..... l'assistance s'agitait, transportée de joie. «Paix
donc, s'écria le commissaire, puis tournant le feuillet, il continua. On
le reconnaîtra facilement à son accent italien très prononcé.... Il a de
plus le pouce de la main droite fortement endommagé par un coup de feu.»
Je parlai devant eux; je montrai ma main droite, elle était en fort bon
état. Tous les assistants se regardèrent; l'homme de Saint-Brice,
surtout, parut singulièrement déconcerté; pour moi, je me sentais
débarrassé d'un poids énorme. Le commissaire, que je questionnai à mon
tour, m'apprit que la nuit précédente un vol considérable avait été
commis à Saint-Brice. Un des individus soupçonnés d'y avoir participé
portait des vêtements semblables aux miens, et il y avait identité de
signalement. C'était à ce concours de circonstances, à cet étrange jeu
du hasard qu'était due la désagréable visite que je venais de recevoir.
On me fit des excuses que j'accueillis de bonne grâce, fort heureux d'en
être quitte à si bon marché; toutefois, dans la crainte de quelque
nouvelle catastrophe, je montai le soir même dans une patache qui me
transporta à Paris, d'où je filai aussitôt sur Arras.