PHARMACEUTICUS HONORABILIS.

Pharmacie bien tenue, propre, luisante; laboratoire bien installé, muni

de tous ses appareils en bon état; maître plus ou moins élégant, au

courant de la science, recevant même des journaux de médecine.--Il

fabrique ses sirops lui-même; ne fait jamais les bruns avec du caramel;

ne change rien aux ordonnances qu’il exécute; ne délivre jamais de

médicaments sans prescription; ne consulte pas ses clients; tient ses

poisons sous clef, et ignore jusqu’au nom de Raspail.--Considéré dans

son quartier, dont il est l’un des ornements, il devient souvent

officier de la garde nationale, membre du conseil municipal, adjoint au

maire et même premier magistrat de sa commune ou de son arrondissement.

Les plus ambitieux parviennent à l’Académie de médecine.--Cette espèce

se développe plus particulièrement dans les lieux bien aérés et où le

soleil n’est pas inconnu. A Paris, on la trouve surtout dans les beaux

quartiers; cependant les quartiers pauvres n’en sont pas entièrement

privés.

Je n’ai pas l’intention de faire la monographie complète de cette

espèce. Je veux simplement ajouter quelques lignes au chapitre des

lamentations qu’elle arrache au corps médical. Comme classification, le

pharmacien-drogueur nous paraît devoir être considéré comme une simple

variété de la tribu des _Artifex_. Son rôle dans la société devrait

exclusivement consister à mélanger, triturer, piler et piluler _tout_ ce

qu’il peut nous convenir de faire entrer dans une formule; et cela

proprement, loyalement, fidèlement, promptement, sans rien y ajouter ni

retrancher, sans se permettre aucune observation ni réflexion qui puisse

faire soupçonner que son pilon ou sa spatule soient dirigés par un être

intelligent. Voilà le vrai type, le beau idéal du _clysoferrens_, que

chacun de nous a rêvé dans ses jours d’illusion. Tel était l’antique

apothicaire, ignorant, mais fidèle, qui se serait cru déshonoré si, dans

un accès de coupable audace, il avait osé administrer un clystère à

l’eau de son au lieu de le donner à l’eau de guimauve. Si, dans cet

heureux temps (âge d’or des apothicaires), un membre de cette estimable

corporation s’était permis d’inventer de son propre chef, et sans

l’ordonnance expresse de son seigneur et maître le médecin, un sirop

lénitif, incisif, béchique ou céphalique, ou bien même une simple pilule

purgative, le corps tout entier se serait soulevé pour l’expulser de son

sein.

Malheureusement, ce temps est loin de nous. On a mis l’_apothicarius

venenosus_ sur le même pied que le _pharmaceuticus honorabilis_; des

gens qui se mêlent de tout lui ont appris un peu de latin, un peu de

botanique; ils en ont fait un quart de savant qui s’est permis d’oser

penser par lui-même! Aussitôt qu’il a pu comprendre le latin de cuisine

de ses bocaux, la tête lui a tourné; il a été pris du vertige de

l’ambition. Lui, qui jadis se tenait toujours modestement par derrière,

il voulut passer par devant à son tour; foulant aux pieds les traditions

laissées par ses honnêtes aïeux, il se révolta contre son seigneur et

maître et voulut l’absorber à son profit. D’abord, il hasarda quelques

timides observations sur les ordonnances! puis il osa les discuter!!

enfin, il les altéra!!!

De là à capter la confiance des malades, il n’y avait qu’un pas; ce pas

fut franchi. Il représenta le médecin comme une superfétation

scientifique, comme un ignorant incapable de confectionner la moindre

_pocilokémie_, incapable de discerner une préparation _phytobasique_

d’une _polybasique_; enfin, comme un être incomplet, qui est forcé de

recourir à chaque instant à lui, pharmacien-drogueur, qui, non-seulement

sait la médecine aussi bien que la pharmacie, mais encore, en vendant

ses drogues, donne sa consultation généreusement par-dessus le marché,

ce qui tente singulièrement le malade. Alors il se crut un savant

complet, se drapa dans sa gloire et se tressa des couronnes de

chiendent; puis, lâchant la bride à son génie, il inventa des

médicaments nouveaux doués de propriétés véritablement extraordinaires

(au moins selon lui); il confectionna des sirops qui guérissent en deux

heures la phthisie et la coqueluche, et bien d’autres maladies; des

pommades qui font disparaître instantanément les durillons et les

cancers, aussi bien qu’une grande quantité d’infirmités les plus

variées; des pilules tellement merveilleuses, qu’il suffit de ne pas les

prendre pour être guéri. Enfin, ils ont tout prévu; ils ont remède à

tout; l’indisposition la plus légère, comme l’affection la plus

terrible, trouveront dans leur boutique un remède tout prêt, ficelé,

étiqueté, emballé d’avance; on n’a plus qu’à s’en aller avec, après

avoir passé à la caisse bien entendu. On a bien raison de dire que le

médecin est une superfétation scientifique, un rouage de trop dans la

société; car, enfin, il avoue qu’il n’est point sûr de guérir, et il se

fait payer malgré cela; tandis que l’_apothicarius venenosus_ est

toujours sûr de la guérison et consulte gratis; il est certain que tout

l’avantage est de son côté, et qu’auprès du sien notre rôle est un peu

terne.

Il y a bien une vieille loi qui défend absolument à l’_apothicarius

clysoferrens_ de rien vendre ni préparer sans notre _ordonnance_,

c’est-à-dire sans notre _commandement_; mais il est bien probable que

cette loi a été abrogée, et puis elle avait été faite pour des gens qui

ne savaient même pas le français, et non pas pour des gens qui

pourraient, s’ils voulaient, vous dire bonjour en latin. Il est donc

bien probable, puisque personne ne s’y oppose, que ces messieurs ont

parfaitement le droit de contrôler, même de modifier nos ordonnances,

comme de droguer, purger et dévaliser à discrétion les malheureux qui

leur tombent entre les mains.

Vous pourriez supposer que le pharmacien-drogueur se trouve satisfait de

la part qu’il s’est taillée dans notre domaine; vous seriez dans une

erreur très-grande. Il s’est dit: Je vends cinq francs ce qui me coûte

dix sous; c’est assez joli; mais si je vendais à la place de ce qui me

coûte dix sous quelque chose qui ne me coûterait rien du tout, le

bénéfice serait encore bien plus clair! Dès lors, il mélangea, falsifia,

altéra, sophistiqua, de manière à transformer en produits complétement

inertes ou en poisons dangereux les médicaments qui dans un cas pressant

auraient pu arracher un homme à la mort. De sorte que le médecin qui a

annoncé à la famille un résultat sur lequel il croyait pouvoir compter,

reste tout penaud quand il voit justement survenir le contraire, quand

il voit, surtout, le visage de ses clients exprimer dans un langage

aussi muet qu’énergique: Voilà un médecin qui ne sait pas du tout ce

qu’il fait; si nous allions en chercher un autre?

Puis, les gens du monde viennent vous dire de cet air goguenard que vous

savez: Vraiment, la médecine ne fait aucun progrès; on meurt tout autant

qu’il y a un siècle. Mais certainement qu’on meurt tout autant; si une

chose a le droit de surprendre, c’est qu’on ne meure pas davantage; pour

qu’il en fût autrement, il faudrait que la médecine, dans sa marche vers

le bien, pût surpasser l’_apothicarius venenosus_ dans sa course vers la

fraude et la sophistication, ce qui semble impossible. Faites donc vivre

les gens cent cinquante ans avec des auxiliaires qui n’ont même pas

respecté l’innocence de la farine de moutarde!

Ah! l’_Univers_ a bien raison: l’éducation est la mère de tous les

vices.

Nous avons dit qu’il intriguait pour obtenir le sergent-majorat; ce

n’est point orgueil de sa part, car il méprise les vains hochets qui ne

rapportent rien; c’est uniquement comme moyen de conquérir par la

terreur les gardes nationaux de sa compagnie.

Malheur à l’imprudent atteint d’engelures ou de rhume de cerveau qui

irait acheter autre part que chez son sergent-major la pommade ou la

pâte de réglisse qui doivent ne pas le guérir! Il peut compter sur des

gardes hors tour, sur des corvées de faveur et sur le conseil de

discipline s’il est en retard de cinq minutes.

Lorsqu’on est son client, on est sûr, au contraire, de ne jamais passer

la nuit au poste; il suffit même du prétexte d’une légère indisposition

personnelle ou d’un membre de sa famille pour qu’il reprenne

immédiatement votre billet de garde. Seulement, il est nécessaire de lui

prendre une certaine quantité de médicaments (le plus possible) qui

servent à certifier la maladie. On peut abuser de cette manière d’être

malade sans qu’il ait jamais l’indiscrétion de vous en faire le moindre

reproche.

Donc, si ce n’était pas par considération pour le _pharmaceuticus

honorabilis_, qui ferme la porte de sa vertueuse officine à la fraude et

à la consultation, je crois qu’on rendrait justice à la pharmacie en la

classant parmi les industries insalubres qui sont placées sous la

juridiction du conseil de salubrité et de l’administration de la police.

Quelle horreur! va s’écrier un pharmacien-drogueur de la rue des

Lombards qui _oublie_ de mettre du safran dans son laudanum de Syd, mais

nous avons nos inspecteurs qui sont chargés de contrôler la pureté de

nos produits et l’étamage de nos casseroles pharmaceutiques.

Et il aurait raison, cet honnête industriel.

L’inspection des garnis, des épiciers, des maisons de filles et de tout

ce qui peut faire courir un danger à la société est faite avec une

admirable exactitude, parce qu’elle est faite directement par les agents

de l’administration; l’inspection de la pharmacie est à peu près nulle.

Il est cependant clair que la santé publique, qui se trouve livrée

presque sans contrôle au mercantilisme effréné de l’_apothicarius

venenosus_, court des dangers bien autrement sérieux, car il ne s’agit

point ici d’un foulard volé, d’une gonorrhée attrapée ou de lait étendu

d’eau; il s’agit à chaque instant de vies humaines qui nous échappent,

parce qu’un _pharmacien-drogueur_ économise dix centimes sur une potion

qu’il vend deux francs.

Les inspecteurs, membres de l’École de pharmacie et de médecine, sont

beaucoup trop savants pour faire une pareille besogne; aussi ils ne la

font sérieusement que lorsqu’une dénonciation formelle vient les

réveiller. Au lieu d’être le _Mané_, _Thecel_, etc. des pharmaciens, au

lieu de les aborder avec l’aspect terrible de Minos, ils empruntent

l’air gracieux de Grassot dans le _Gendre de M. Pommier_, ils

entr’ouvrent la porte, jettent un regard circulaire dans la boutique et

s’en vont en adressant au pharmacien un sourire qui semble dire:

«Allons, c’est parfait; vos bocaux sont parfaitement alignés, nous

sommes satisfaits! Au plaisir! à l’année prochaine!» Il est des cas

cependant où ils déploient une sévérité terrible, c’est quand un de

leurs vassaux manque de respect à l’École de pharmacie (ne pas la saluer

est un grave délit, la traiter de perruque est un crime); ou quand un

imprudent s’écarte du vieux sentier des us et coutumes de l’art; oh!

alors ils envahissent l’officine comme une trombe, ils bouleversent

tout, fouillent partout, ils porteraient même, s’ils l’osaient, leurs

mains investigatrices jusque sur madame la pharmacienne pour s’assurer

qu’elle ne recèle rien de falsifié, altéré ou sophistiqué. Cependant il

n’est jamais nécessaire d’en venir à une telle extrémité, le premier

bocal qui leur tombe sous la main renferme ordinairement la matière au

moins d’un procès-verbal. A moins que l’_apothicarius clysoferrens_,

prévenu à propos, n’ait eu le temps de déposer au coin de la borne la

moitié de ses marchandises; oh! alors tout est retourné dans la maison

de la cave au grenier, il faut absolument une contravention, on n’en

démordra pas. Un jour même, en désespoir de cause, on a saisi le pot de

colle à étiquettes parce que la colle était moisie. La Commission

déclara que jusqu’à ce qu’on ait étudié suffisamment l’action que des

étiquettes ainsi collées pourraient avoir sur la conservation des

médicaments, elle devait considérer ladite colle comme présentant un

danger sérieux pour la santé publique. La colle criminelle fut donc

saisie et procès-verbalisée. Dans la même visite, on avait eu beaucoup

de peine à leur arracher un vase intime qu’ils s’obstinaient à

considérer comme un ustensile de laboratoire malpropre.

Le seul remède à cela consiste à changer le mode d’inspection et à le

confier exclusivement à l’administration de la police, qui traquera les

_pharmaciens-drogueurs_ comme elle le fait pour les autres marchands qui

trompent sur la nature de la marchandise. Le _pharmaceuticus

honorabilis_ ne pourrait qu’y gagner, car il serait bientôt débarrassé

de cette honteuse concurrence.

Ceci nous prouve que parmi les ennemis naturels du médecin, et j’entends

par ennemi naturel tout individu qui, volontairement ou

involontairement, lui porte préjudice parce qu’il y trouve son intérêt,

l’_apothicarius venenosus_ peut hardiment revendiquer la première place.

Ceci nous prouve encore que dans toute la création il n’existe pas un

être aussi doux, aussi bon, aussi patient que le médecin, qui se

laisse gruger, piller et dévaliser sans rien dire par les

_pharmaciens-drogueurs_, rebouteurs, consultants sans diplôme et autres

corsaires qui vivent de son bien et en vivent mieux que lui.

Il ressemble à ces vieux brahmines qui se laissent dévorer par la

vermine sans vouloir, par scrupule de conscience, s’en débarrasser.

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Les causeries du docteur · 第 42 / 65 题