L’homme n’est-il qu’un singe?
La peine de mort.--Le pharmacien drogueur.
Le docteur Hénoque.
L’homme primitif n’était-il qu’un sous-officier d’avenir, dans l’armée
des singes, ou faut-il admettre qu’il a toujours eu un compte courant
spécial sur le grand-livre de la nature?
Cette supposition vous semble peut-être impertinente en raison de la
haute opinion que l’homme moderne professe pour ses mérites. Il se croit
fabriqué d’une autre pâte que le reste des bêtes, et il semble ignorer
que les éléments anatomiques, dont le groupement constitue son être,
sont identiques chez le plus idiot des quadrupèdes et chez le plus
illustre des humains.
Les fibres musculaires sont les mêmes, le système osseux est semblable,
les vaisseaux ont la même texture, les éléments du sang sont identiques
et non-seulement les fibres nerveuses ne diffèrent en rien, mais encore
les dispositions des cellules cérébrales qui sécrètent la pensée sont
exactement semblables. De plus, les propriétés physiologiques de tous
ces tissus ne présentent aucune différence chez l’homme et les animaux.
Seulement, comme chacun a son rôle ici-bas, la disposition particulière
de ces éléments diffère selon les aptitudes et l’emploi de chaque
individu, ce qui produit la diversité des formes. Cette diversité permet
au naturaliste de grouper les êtres en ordres, en familles et en tribus;
elle vous permet, à vous, de distinguer le gandin bien peigné, qui
broute son blé en herbe, du baudet sans prétentions qui attend pour
manger son avoine qu’elle soit mûre.
Lorsque des animaux diffèrent dans leurs parties essentielles, on les
parque dans des catégories spéciales; mais lorsque les points de contact
qui les rapprochent sont nombreux, on les attache sous la même
étiquette.
C’est ce qui a été tenté, en faveur de l’homme et du singe, par des
savants d’un grand mérite.
Darwin et quelques philosophes naturalistes considèrent l’homme comme un
singe perfectionné, ou le singe comme un homme ébauché. Si leur
conviction est robuste, il lui manque pour s’imposer l’autorité de
l’exemple. Aucun d’eux n’a encore voulu accepter pour gendre un gorille,
fût-il prince en son pays. Et si quelque grand singe du Gabon venait,
sous prétexte de parenté éloignée, réclamer une place à leur foyer
domestique ou une part d’héritage, il serait très-probablement fort mal
accueilli.
Si certains hommes font tous leurs efforts pour se rapprocher du singe,
il n’en est pas moins vrai que leur espèce en diffère, et qu’il n’existe
aucun lien de parenté entre nous et les quadrumanes.
Les animaux forment une chaîne non interrompue, mais la contiguïté de
ses anneaux n’implique nullement l’identité de leur forme ou de leur
composition; et entre l’homme et le polypier, qui constituent les deux
extrémités de la chaîne, les espèces sont reliées par des nuances, par
des transitions parfois insensibles. Ces gradations qu’on peut observer,
même dans les diverses tribus d’une seule famille (chez les quadrumanes,
par exemple), mettent en présence des individus appartenant à des ordres
différents. Ainsi le gorille, qui de tous les quadrumanes est celui qui
se rapproche le plus de l’homme par sa stature et ses apparences
physiques, lui est contigu sans intermédiaire dans la chaîne des êtres.
Seulement ce n’est pas par l’homme blanc de la race caucasienne que ce
singe anthropomorphe se soude à l’humanité, mais par le noir de
l’Australie, le plus stupide, le plus inférieur, le moins civilisable de
tous les sauvages.
Puis la gradation se continue par des familles nègres de plus en plus
élevées dans l’échelle intellectuelle, pour arriver, en passant par le
Mongol, au blanc européen, qui, pour le moment, est le roi de la
création.
Je dis: pour le moment; car rien n’indique d’une manière certaine que la
nature ait édité en nous sa dernière série de dominateurs. Il se
pourrait fort bien que l’ère des générations ne fût pas close, et qu’une
nouvelle espèce très-supérieure à la nôtre en force, en puissance, en
intelligence et fabriquée sur un autre modèle, surgît à son tour sur
notre planète et vînt nous précipiter du trône que nous occupons. Alors,
race déchue, dociles esclaves, nous serions peut-être condamnés à porter
la farine au moulin.
Les différences les plus caractéristiques permettant d’établir nettement
la ligne de démarcation qui sépare l’homme des animaux qui lui sont le
plus semblables, ne sont point surtout tirées des aptitudes
intellectuelles; car, sous le rapport de l’intelligence, l’Australien se
rapproche plus du singe que de nous. Mais les différences s’accusent
nettement quand l’examen porte sur les caractères anatomiques.
Gratiolet, qui a étudié l’anatomie comparée du cerveau, avec cette
supériorité de vues qui caractérise les travaux de ce regrettable et
illustre savant, a montré que le cerveau du singe diffère assez
complétement de celui de l’homme, pour qu’on ne puisse pas les
confondre. Les circonvolutions cérébrales sont moins nombreuses, leurs
plis moins profonds, et le cerveau recouvre entièrement le cervelet, ce
qui ne s’observe que chez quelques idiots microcéphales de notre espèce.
Chez les grands singes, le cerveau cesse de croître dans la période de
la jeunesse, à l’époque où l’animal fait sa seconde dentition.
De sorte que si l’on compare le cerveau de trois gorilles, l’un jeune,
l’autre adulte, et le troisième déjà vieux, ces organes sont d’un volume
égal. Les os du crâne qui continuent à se développer s’adossent par leur
face profonde, et s’élèvent sur le sommet de la tête en formant une
crête haute et épaisse, au lieu de s’étendre, comme chez l’homme, pour
protéger un organe dont le volume ne cesse de croître que lorsque les
autres parties du corps ont atteint tout leur développement.
J’ai démontré[3] que le bassin de la femme diffère essentiellement de
celui des singes, et, que, dans les deux espèces, la parturition
s’accomplit d’une manière spéciale, qui ne permet pas d’établir entre
elles la moindre analogie.
[3] _Anatomie et physiologie comparée du bassin des mammifères_, in-8.
Paris, 1864.--_Mémoire sur le bassin des races humaines_, in-8.
Paris, 1864.
M. le docteur Alix a mis en évidence des différences extrêmement
importantes dans la disposition des muscles de la main de l’homme et du
gorille; enfin le docteur Auzoux, dans la reproduction plastique, si
exacte, qu’il a faite de ce singe, en révèle qui sont encore bien plus
considérables.
Les muscles de la région postérieure et inférieure du tronc sont
extrêmement faibles, comparés à ceux de notre espèce; les mollets sont
rudimentaires, et il serait fort mal à son aise s’il devait faire un
long voyage assis sur les banquettes de bois de nos chemins de fer.
L’animal n’est pas fait pour la station bipède; l’appareil destiné à
porter le corps dans la rectitude normale est insuffisant. Lorsqu’au
contraire on examine les muscles destinés à mouvoir le corps dans
l’action de grimper, on les trouve d’une puissance immense, et il
devient évident que le gorille est un grimpeur et non un marcheur.
Dépourvu d’armes naturelles pour la défense, il trouve sur les arbres
qu’il escalade un refuge contre le tigre et les autres carnassiers qui
lui donnent la chasse.
Je passe sous silence quelques caractères également importants. Ceux que
je viens de signaler me suffisent pour prouver que nous ne sommes point
des quadrumanes, et si quelque philosophe vous soutenait le contraire,
vous pourriez lui répondre: Soyez singe si telle est votre ambition;
moi, je suis plus modeste, et me contente d’appartenir à l’humanité.
* * * * *
Puisque j’ai prononcé le nom du docteur Auzoux, je veux vous faire
connaître les efforts qu’il fait depuis quarante ans, pour imiter la
nature au profit de la science; non pas la nature vivante et frétillante
que l’étudiant poursuit à la Closerie des Lilas, mais celle qu’il
rencontre sur la table de l’amphithéâtre. Ses sujets peuvent être
disséqués sans l’aide du scalpel; ils représentent aussi exactement que
possible tous les organes de l’économie. L’auteur a mis à contribution
les substances les plus diverses pour donner une étonnante vérité
d’aspect à ses fantômes. Toutes les parties s’ajustent exactement et
s’enlèvent par pièces et par morceaux jusqu’aux os en carton durci qui
forment la charpente de ses sujets.
Il est évident que les pièces artificielles du docteur Auzoux sont
insuffisantes pour des études sérieuses, mais elles fournissent une
excellente introduction à l’anatomie réelle, et dans beaucoup
d’universités étrangères, car il en expédie jusqu’en Chine; les élèves
(hélas!) trouvent que l’art a moins d’inconvénients, à ce point de vue,
que la nature, et ils respectent religieusement les secrets de la tombe.
Indépendamment de ses préparations d’anatomie humaine, M. Auzoux a
reproduit, de grandeur naturelle, le cheval et le gorille.
Il a choisi dans chaque ordre d’animaux: oiseaux, poissons, reptiles,
insectes, un sujet comme type de l’espèce; tout cela se démonte en
morceaux, pour qu’on puisse interroger les détails de l’organisation.
Son hanneton considérablement amplifié est un véritable chef-d’œuvre;
les végétaux ont fourni leur contingent à ce musée de l’histoire des
êtres organisés.
Depuis de longues années M. Auzoux fait le dimanche un cours gratuit
destiné aux gens du monde. Là il expose les phénomènes de la vie animale
et végétale. Cette science vulgarisée est autrement intéressante que les
conférences où vous allez parfois vous endormir.
* * * * *
Chaque fois que la justice humaine applique la peine du talion à un
meurtrier, on entend de plaintives élégies contre la peine de mort. Et
cependant, on applaudit à un brillant fait d’armes, qui coûte la vie à
quelques milliers de braves gens. La fumée de la gloire cache les morts,
et la douleur des familles qui pleurent un fils ou un frère, n’a qu’un
bien faible écho dans l’allégresse générale.
Singulier caractère que le nôtre! il faut avoir un grand fond de
sensibilité à gaspiller pour s’attendrir sur les quelques secondes de
souffrance que subissent des gredins qui n’ont pas l’habitude de ménager
les tortures à leurs victimes.
Si un honnête homme, qu’on ne connaît pas, succombe dans son lit à une
fluxion de poitrine, on en accueille la nouvelle avec une parfaite
indifférence; on semble dire:
--Qu’est-ce que cela me fait?
S’il est écrasé sous une voiture, on le plaint très-sincèrement.
--Ah! quel malheur; c’est affreux!
Quand il s’agit d’un scélérat frappé par la justice, l’émotion est
complète: on pétitionnerait volontiers pour lui fournir du chloroforme.
C’est donc plutôt la mise en scène de la mort que la mort elle-même qui
fait gémir la fibre sensible.
Pour adoucir les regrets des âmes tendres, je puis les rassurer sur la
durée de la souffrance des suppliciés. A défaut des renseignements
personnels que je ne suis pas en mesure de fournir, je m’appuierai sur
des lois physiologiques qui ont la valeur d’une certitude.
Il est absolument nécessaire, pour que le cerveau reçoive l’impression
douleur, qu’il soit animé d’une quantité de sang suffisante. Or, après
la section de la tête, ce liquide s’écoule immédiatement par tous les
vaisseaux béants. En quelques secondes, une minute au plus, la
circulation cérébrale est anéantie et le cerveau meurt par syncope.
La douleur dure donc une minute, en admettant que la commotion ne l’ait
pas supprimée entièrement.
En 1851, j’assistais le professeur Gerdy dans une double amputation de
cuisse chez un blessé par arme à feu, qui avait perdu beaucoup de sang
avant l’opération.--Cet homme est exsangue, nous disait le professeur;
si vous ne le maintenez pas dans une position rigoureusement
horizontale, il perdra de suite connaissance, car la masse de sang qui
lui reste est insuffisante pour animer le cerveau.
En effet, lorsque nous soulevions le haut du corps du blessé, qui avait
toute sa présence d’esprit, il était pris immédiatement de syncope, sa
phrase restait inachevée. Quand on le recouchait sur la table
d’opération, la vie revenait de suite, et il répondait avec beaucoup de
précision aux questions qui lui étaient adressées.
Le fait si souvent cité et relatif à Charlotte Corday, dont la face
rougit d’indignation sous le soufflet du bourreau, est un conte, et ceux
qui l’ont imaginé ignoraient que la rougeur de la face causée par une
émotion se trouve sous la dépendance de l’action des nerfs
_vasculomoteurs_, qui sont détruits par la section du cou. Le phénomène
est donc physiologiquement impossible, même en admettant l’arrêt de
l’hémorrhagie.
Les mouvements qu’on observe sur la face des suppliciés ne sont
nullement des manifestations de sensations perçues. Ils sont dus à des
_actions réflexes_ absolument indépendantes de la volonté du sujet. Et
on peut les faire naître artificiellement pendant un certain temps après
la mort.
J’ose espérer que cet éclaircissement ne fera pas naître en vous le
désir de tenter l’aventure, car il lui reste encore assez de vilains
côtés pour vous en dégoûter.
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