XVI

L’homme n’est-il qu’un singe?

La peine de mort.--Le pharmacien drogueur.

Le docteur Hénoque.

L’homme primitif n’était-il qu’un sous-officier d’avenir, dans l’armée

des singes, ou faut-il admettre qu’il a toujours eu un compte courant

spécial sur le grand-livre de la nature?

Cette supposition vous semble peut-être impertinente en raison de la

haute opinion que l’homme moderne professe pour ses mérites. Il se croit

fabriqué d’une autre pâte que le reste des bêtes, et il semble ignorer

que les éléments anatomiques, dont le groupement constitue son être,

sont identiques chez le plus idiot des quadrupèdes et chez le plus

illustre des humains.

Les fibres musculaires sont les mêmes, le système osseux est semblable,

les vaisseaux ont la même texture, les éléments du sang sont identiques

et non-seulement les fibres nerveuses ne diffèrent en rien, mais encore

les dispositions des cellules cérébrales qui sécrètent la pensée sont

exactement semblables. De plus, les propriétés physiologiques de tous

ces tissus ne présentent aucune différence chez l’homme et les animaux.

Seulement, comme chacun a son rôle ici-bas, la disposition particulière

de ces éléments diffère selon les aptitudes et l’emploi de chaque

individu, ce qui produit la diversité des formes. Cette diversité permet

au naturaliste de grouper les êtres en ordres, en familles et en tribus;

elle vous permet, à vous, de distinguer le gandin bien peigné, qui

broute son blé en herbe, du baudet sans prétentions qui attend pour

manger son avoine qu’elle soit mûre.

Lorsque des animaux diffèrent dans leurs parties essentielles, on les

parque dans des catégories spéciales; mais lorsque les points de contact

qui les rapprochent sont nombreux, on les attache sous la même

étiquette.

C’est ce qui a été tenté, en faveur de l’homme et du singe, par des

savants d’un grand mérite.

Darwin et quelques philosophes naturalistes considèrent l’homme comme un

singe perfectionné, ou le singe comme un homme ébauché. Si leur

conviction est robuste, il lui manque pour s’imposer l’autorité de

l’exemple. Aucun d’eux n’a encore voulu accepter pour gendre un gorille,

fût-il prince en son pays. Et si quelque grand singe du Gabon venait,

sous prétexte de parenté éloignée, réclamer une place à leur foyer

domestique ou une part d’héritage, il serait très-probablement fort mal

accueilli.

Si certains hommes font tous leurs efforts pour se rapprocher du singe,

il n’en est pas moins vrai que leur espèce en diffère, et qu’il n’existe

aucun lien de parenté entre nous et les quadrumanes.

Les animaux forment une chaîne non interrompue, mais la contiguïté de

ses anneaux n’implique nullement l’identité de leur forme ou de leur

composition; et entre l’homme et le polypier, qui constituent les deux

extrémités de la chaîne, les espèces sont reliées par des nuances, par

des transitions parfois insensibles. Ces gradations qu’on peut observer,

même dans les diverses tribus d’une seule famille (chez les quadrumanes,

par exemple), mettent en présence des individus appartenant à des ordres

différents. Ainsi le gorille, qui de tous les quadrumanes est celui qui

se rapproche le plus de l’homme par sa stature et ses apparences

physiques, lui est contigu sans intermédiaire dans la chaîne des êtres.

Seulement ce n’est pas par l’homme blanc de la race caucasienne que ce

singe anthropomorphe se soude à l’humanité, mais par le noir de

l’Australie, le plus stupide, le plus inférieur, le moins civilisable de

tous les sauvages.

Puis la gradation se continue par des familles nègres de plus en plus

élevées dans l’échelle intellectuelle, pour arriver, en passant par le

Mongol, au blanc européen, qui, pour le moment, est le roi de la

création.

Je dis: pour le moment; car rien n’indique d’une manière certaine que la

nature ait édité en nous sa dernière série de dominateurs. Il se

pourrait fort bien que l’ère des générations ne fût pas close, et qu’une

nouvelle espèce très-supérieure à la nôtre en force, en puissance, en

intelligence et fabriquée sur un autre modèle, surgît à son tour sur

notre planète et vînt nous précipiter du trône que nous occupons. Alors,

race déchue, dociles esclaves, nous serions peut-être condamnés à porter

la farine au moulin.

Les différences les plus caractéristiques permettant d’établir nettement

la ligne de démarcation qui sépare l’homme des animaux qui lui sont le

plus semblables, ne sont point surtout tirées des aptitudes

intellectuelles; car, sous le rapport de l’intelligence, l’Australien se

rapproche plus du singe que de nous. Mais les différences s’accusent

nettement quand l’examen porte sur les caractères anatomiques.

Gratiolet, qui a étudié l’anatomie comparée du cerveau, avec cette

supériorité de vues qui caractérise les travaux de ce regrettable et

illustre savant, a montré que le cerveau du singe diffère assez

complétement de celui de l’homme, pour qu’on ne puisse pas les

confondre. Les circonvolutions cérébrales sont moins nombreuses, leurs

plis moins profonds, et le cerveau recouvre entièrement le cervelet, ce

qui ne s’observe que chez quelques idiots microcéphales de notre espèce.

Chez les grands singes, le cerveau cesse de croître dans la période de

la jeunesse, à l’époque où l’animal fait sa seconde dentition.

De sorte que si l’on compare le cerveau de trois gorilles, l’un jeune,

l’autre adulte, et le troisième déjà vieux, ces organes sont d’un volume

égal. Les os du crâne qui continuent à se développer s’adossent par leur

face profonde, et s’élèvent sur le sommet de la tête en formant une

crête haute et épaisse, au lieu de s’étendre, comme chez l’homme, pour

protéger un organe dont le volume ne cesse de croître que lorsque les

autres parties du corps ont atteint tout leur développement.

J’ai démontré[3] que le bassin de la femme diffère essentiellement de

celui des singes, et, que, dans les deux espèces, la parturition

s’accomplit d’une manière spéciale, qui ne permet pas d’établir entre

elles la moindre analogie.

[3] _Anatomie et physiologie comparée du bassin des mammifères_, in-8.

Paris, 1864.--_Mémoire sur le bassin des races humaines_, in-8.

Paris, 1864.

M. le docteur Alix a mis en évidence des différences extrêmement

importantes dans la disposition des muscles de la main de l’homme et du

gorille; enfin le docteur Auzoux, dans la reproduction plastique, si

exacte, qu’il a faite de ce singe, en révèle qui sont encore bien plus

considérables.

Les muscles de la région postérieure et inférieure du tronc sont

extrêmement faibles, comparés à ceux de notre espèce; les mollets sont

rudimentaires, et il serait fort mal à son aise s’il devait faire un

long voyage assis sur les banquettes de bois de nos chemins de fer.

L’animal n’est pas fait pour la station bipède; l’appareil destiné à

porter le corps dans la rectitude normale est insuffisant. Lorsqu’au

contraire on examine les muscles destinés à mouvoir le corps dans

l’action de grimper, on les trouve d’une puissance immense, et il

devient évident que le gorille est un grimpeur et non un marcheur.

Dépourvu d’armes naturelles pour la défense, il trouve sur les arbres

qu’il escalade un refuge contre le tigre et les autres carnassiers qui

lui donnent la chasse.

Je passe sous silence quelques caractères également importants. Ceux que

je viens de signaler me suffisent pour prouver que nous ne sommes point

des quadrumanes, et si quelque philosophe vous soutenait le contraire,

vous pourriez lui répondre: Soyez singe si telle est votre ambition;

moi, je suis plus modeste, et me contente d’appartenir à l’humanité.

* * * * *

Puisque j’ai prononcé le nom du docteur Auzoux, je veux vous faire

connaître les efforts qu’il fait depuis quarante ans, pour imiter la

nature au profit de la science; non pas la nature vivante et frétillante

que l’étudiant poursuit à la Closerie des Lilas, mais celle qu’il

rencontre sur la table de l’amphithéâtre. Ses sujets peuvent être

disséqués sans l’aide du scalpel; ils représentent aussi exactement que

possible tous les organes de l’économie. L’auteur a mis à contribution

les substances les plus diverses pour donner une étonnante vérité

d’aspect à ses fantômes. Toutes les parties s’ajustent exactement et

s’enlèvent par pièces et par morceaux jusqu’aux os en carton durci qui

forment la charpente de ses sujets.

Il est évident que les pièces artificielles du docteur Auzoux sont

insuffisantes pour des études sérieuses, mais elles fournissent une

excellente introduction à l’anatomie réelle, et dans beaucoup

d’universités étrangères, car il en expédie jusqu’en Chine; les élèves

(hélas!) trouvent que l’art a moins d’inconvénients, à ce point de vue,

que la nature, et ils respectent religieusement les secrets de la tombe.

Indépendamment de ses préparations d’anatomie humaine, M. Auzoux a

reproduit, de grandeur naturelle, le cheval et le gorille.

Il a choisi dans chaque ordre d’animaux: oiseaux, poissons, reptiles,

insectes, un sujet comme type de l’espèce; tout cela se démonte en

morceaux, pour qu’on puisse interroger les détails de l’organisation.

Son hanneton considérablement amplifié est un véritable chef-d’œuvre;

les végétaux ont fourni leur contingent à ce musée de l’histoire des

êtres organisés.

Depuis de longues années M. Auzoux fait le dimanche un cours gratuit

destiné aux gens du monde. Là il expose les phénomènes de la vie animale

et végétale. Cette science vulgarisée est autrement intéressante que les

conférences où vous allez parfois vous endormir.

* * * * *

Chaque fois que la justice humaine applique la peine du talion à un

meurtrier, on entend de plaintives élégies contre la peine de mort. Et

cependant, on applaudit à un brillant fait d’armes, qui coûte la vie à

quelques milliers de braves gens. La fumée de la gloire cache les morts,

et la douleur des familles qui pleurent un fils ou un frère, n’a qu’un

bien faible écho dans l’allégresse générale.

Singulier caractère que le nôtre! il faut avoir un grand fond de

sensibilité à gaspiller pour s’attendrir sur les quelques secondes de

souffrance que subissent des gredins qui n’ont pas l’habitude de ménager

les tortures à leurs victimes.

Si un honnête homme, qu’on ne connaît pas, succombe dans son lit à une

fluxion de poitrine, on en accueille la nouvelle avec une parfaite

indifférence; on semble dire:

--Qu’est-ce que cela me fait?

S’il est écrasé sous une voiture, on le plaint très-sincèrement.

--Ah! quel malheur; c’est affreux!

Quand il s’agit d’un scélérat frappé par la justice, l’émotion est

complète: on pétitionnerait volontiers pour lui fournir du chloroforme.

C’est donc plutôt la mise en scène de la mort que la mort elle-même qui

fait gémir la fibre sensible.

Pour adoucir les regrets des âmes tendres, je puis les rassurer sur la

durée de la souffrance des suppliciés. A défaut des renseignements

personnels que je ne suis pas en mesure de fournir, je m’appuierai sur

des lois physiologiques qui ont la valeur d’une certitude.

Il est absolument nécessaire, pour que le cerveau reçoive l’impression

douleur, qu’il soit animé d’une quantité de sang suffisante. Or, après

la section de la tête, ce liquide s’écoule immédiatement par tous les

vaisseaux béants. En quelques secondes, une minute au plus, la

circulation cérébrale est anéantie et le cerveau meurt par syncope.

La douleur dure donc une minute, en admettant que la commotion ne l’ait

pas supprimée entièrement.

En 1851, j’assistais le professeur Gerdy dans une double amputation de

cuisse chez un blessé par arme à feu, qui avait perdu beaucoup de sang

avant l’opération.--Cet homme est exsangue, nous disait le professeur;

si vous ne le maintenez pas dans une position rigoureusement

horizontale, il perdra de suite connaissance, car la masse de sang qui

lui reste est insuffisante pour animer le cerveau.

En effet, lorsque nous soulevions le haut du corps du blessé, qui avait

toute sa présence d’esprit, il était pris immédiatement de syncope, sa

phrase restait inachevée. Quand on le recouchait sur la table

d’opération, la vie revenait de suite, et il répondait avec beaucoup de

précision aux questions qui lui étaient adressées.

Le fait si souvent cité et relatif à Charlotte Corday, dont la face

rougit d’indignation sous le soufflet du bourreau, est un conte, et ceux

qui l’ont imaginé ignoraient que la rougeur de la face causée par une

émotion se trouve sous la dépendance de l’action des nerfs

_vasculomoteurs_, qui sont détruits par la section du cou. Le phénomène

est donc physiologiquement impossible, même en admettant l’arrêt de

l’hémorrhagie.

Les mouvements qu’on observe sur la face des suppliciés ne sont

nullement des manifestations de sensations perçues. Ils sont dus à des

_actions réflexes_ absolument indépendantes de la volonté du sujet. Et

on peut les faire naître artificiellement pendant un certain temps après

la mort.

J’ose espérer que cet éclaircissement ne fera pas naître en vous le

désir de tenter l’aventure, car il lui reste encore assez de vilains

côtés pour vous en dégoûter.

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Les causeries du docteur · 第 39 / 65 题