Les grands peuples, mon ami, ressemblent aux grands poëtes et aux femmes
sur le retour; il faut les regarder à distance pour les trouver dignes
de leur réputation. En arrivant à Paris, je pensais tomber au milieu du
peuple le plus spirituel de la terre; je m’étais imaginé que la France
avait hérité en ligne directe de tout l’atticisme de l’Athènes du temps
jadis; que la Seine était le Pactole du bon sens; enfin, que les
préjugés et la sottise étaient des crimes tellement inouïs que le Code
pénal ne les avait même pas prévus.
Ah! mon ami, quelle déception! Ces Français tant vantés sont les gens
les plus crédules du monde, et il n’est pas de monstrueuse sottise qu’on
ne puisse leur faire croire, surtout si on la fait venir de l’étranger.
Hier, c’étaient les tables tournantes et les esprits frappeurs;
aujourd’hui, une comète qui doit réduire notre planète en poudre; M.
Hume, médium (lisez escamoteur), Américain, se faisant passer pour un
être surnaturel, jonglant avec les esprits, ayant pour pages des génies,
évoquant les morts, faisant parler les mânes comme de simples tables,
danser les chaises, voyager les meubles; enfin, pratiquant la magie
blanche et noire chez les grands, qui le reçoivent avec tous les
honneurs dus à un être si merveilleux. A Paris, on croit à tout cela.
Quand un homme a des soupçons de ménage, vite il fait tourner sa table
et entonne sa petite invocation à l’esprit frappeur; ceux qui ont la
bosse de la comète font leur testament en faveur d’une planète moins
menacée que la nôtre. Les _Humistes_ vont, quand ils peuvent mettre la
main sur le médium, évoquer des ombres qui apparaissent comme des
simples ombres chinoises, les mains pleines des plus riches promesses.
Des badauds, tout de noir habillés, prétendent que le grand diable et
ses cornes est mêlé à tous ces mystères, et les journaux, même
scientifiques, qui devraient éclairer l’opinion, hochent la tête d’un
air profond en disant: Il faut voir.
D’honneur, dans ce diable de pays, on dirait que la moitié des gens a
juré d’abrutir et d’_enténébrer_ l’autre.
Il y a quelques jours, dans un salon fréquenté par la fine fleur des
pois de la littérature et même de la médecine, on causait des prodiges
opérés par le _médium_ américain. Personne n’avait rien vu, mais tout le
monde racontait des histoires prodigieuses que chacun tenait, comme
toujours, de témoins oculaires. Les dames frissonnaient; leur crinoline
se ballonnait d’horreur; la situation était tellement tendue que le
moindre incident imprévu aurait déterminé un évanouissement général.
Le docteur V..., qui jusque-là n’avait rien dit, prit alors la parole en
ces termes: Vous n’avez vu toutes ces merveilleuses choses que par les
yeux de vos amis, mais moi, j’ai vu, de mes propres yeux vu. Je suis
allé chez M. Hume; je tenais à causer avec un mort. Comme je n’avais
aucun secret d’outre-tombe à demander à Charlemagne ou à Sésostris, je
choisis par hasard un de mes clients qui s’était conduit à mon égard
avec toute la délicatesse qui caractérise le malade guéri à crédit. Plus
tard, il avait mis le comble à ses mauvais procédés en mourant sans me
régler sa note; je n’étais pas fâché d’évoquer son ombre pour lui dire
un peu ce que je pensais de feu sa conduite. Le magicien me mit bientôt
en présence de mon ex-malade, qui m’apparut dans un déshabillé aussi
léger que peu décent; son costume ne me permettait pas de le prendre au
collet, mais la discussion n’en fut pas moins chaude, et je lui dis des
choses à le faire rentrer sous terre. Cette ombre déloyale disparut; il
était temps, car j’allais me porter contre elle à des voies de fait
regrettables dans notre position réciproque.
Pour calmer mon irritation, je résolus d’évoquer une ombre qui me fut
bien chère et que la mort impitoyable avait séparée de moi depuis
quelques années; la puissance magique du _médium_ fit apparaître
aussitôt ce nouveau fantôme dans un costume qui prouve que la crinoline
ne fait pas partie de la garde-robe de l’éternité.
Je la trouvai belle comme le jour de notre dernier rendez-vous. M. Hume
eut la discrétion de nous laisser seuls, et je vous demande la
permission de ne point vous faire assister à notre entrevue. Voilà des
faits, messieurs, qu’en pensez-vous?
--J’en pense, dit M. Nestor Roqueplan, qui ne croit plus à rien depuis
qu’il a été directeur de l’Opéra, que vous n’êtes qu’un _blagueur_ (le
mot a été dit, je le conserve).
--Eh bien! mon cher..., vous avez parfaitement raison, lui répondit le
docteur V...
Puisse cette noble franchise trouver beaucoup d’imitateurs, et
souhaitons surtout que les Français en général, et les Parisiens en
particulier, n’acceptent comme authentiques que les merveilles et
miracles vérifiés, contrôlés et certifiés par une commission de membres
de l’Institut.
Comme j’y allais, je rencontrai trois hommes que je reconnus pour des
confrères; l’un d’eux, que je remarquai plus particulièrement, était
jeune encore, assez gros, de taille moyenne; il avait le col court, le
front un peu déplumé, la face large, pâle et encadrée de favoris noirs;
il montrait, quand par hasard il riait, ce qui lui arrivait souvent, des
dents larges et fortes qui paraissaient d’une solidité remarquable et
très-disposées à mordre. Sa physionomie ouverte était celle d’un Gaulois
du vieux temps, railleur, mais incapable d’une arrière-pensée méchante
ou d’une attaque sournoise.
Je suivis les trois amis qui venaient de disparaître sous le portique
d’un édifice semblable à un temple.
C’est, en effet, un temple dédié à Esculape; cent prêtres, sous le nom
d’académiciens, sont chargés d’entretenir le feu sacré sur l’autel du
dieu. J’osai suivre mes guides dans ce sanctuaire que les mauvaises
passions des hommes ont (probablement) toujours respecté; qui n’a (sans
doute) jamais entendu que le chœur des prêtres dont les voix
scientifiques toujours d’accord chantent des louanges qui montent comme
un pur encens au pied de leur divinité; là, pensais-je, doit régner la
douce Concorde; chacun doit faire abnégation de sa personnalité,
respecter l’honneur de ses frères, et chercher, dans le bien-être des
humains, la douce récompense d’une vie consacrée à la science de guérir
les hommes.
L’Académie était en séance. Un orateur occupait la tribune de la manière
la plus brillante, mais, hélas! il vilipendait un de ses collègues; je
n’aime pas qu’on se réfugie derrière une tribune académique pour
poignarder la réputation d’un homme d’honneur.
Je me voilai la face et m’éloignai à grands pas de l’Académie, me
promettant de la visiter un jour qu’elle serait plus soigneuse de la
dignité de ses membres.
Dr GRIFFUS (d’Éphèse).
A l’instant où le bon docteur terminait sa lettre, un domestique, séduit
à prix d’or, fit adroitement tomber sous ses yeux la _Monographie
thérapeutique du quinquina_. Cette lecture le plongea immédiatement dans
un sommeil léthargique qui me permit de prendre copie de sa lettre;
cependant j’ai des remords, si j’avais été trop loin, si le docteur
Griffus ne devait plus s’éveiller!!!