Le professeur Jobert de Lamballe.
La transfusion.--Un phénomène adipeux.--Une carte
comme on en voit peu.
Dans ma dernière causerie, j’ai évité de vous parler de l’accident
survenu au professeur Jobert de Lamballe, une de nos célébrités
chirurgicales, comme on évite de toucher à une douleur personnelle.
L’éminent chirurgien était mon maître et mon ami, et vous comprenez les
motifs de ma réserve. Maintenant que tous les journaux ont fait
connaître la triste vérité, j’ai d’autant moins de raisons de me taire,
que les nouvelles que je puis donner seront agréables aux nombreux amis
du malade. Et un chirurgien d’hôpital, qui a déjà fourni une si longue
carrière, doit avoir pour amis tous ceux qui lui doivent la vie.
Je n’ai pas besoin de dire qu’il est entouré des soins les plus
empressés, et que ceux qu’il aime viennent lui faire oublier, dans la
limite du possible, la tristesse de sa position. Il reçoit ses visiteurs
avec la plus expansive sensibilité, sa raison est encore voilée, mais
cependant, dans ses conversations, les idées s’enchaînent avec une
certaine logique, et si l’amélioration se soutient, on a tout lieu
d’espérer que l’éclipse de cette belle intelligence ne sera que
momentanée.
* * * * *
Vous avez dû vous apercevoir que les jugements qu’on porte sur le
caractère d’un homme sont trop souvent fondés sur les apparences;
personne n’a été, sous ce rapport, plus mal jugé que ce savant
chirurgien. On avait pour lui la déférence qui s’attache aux rudes
travailleurs qui arrivent au haut de l’échelle, après avoir commencé par
le premier échelon. On lui reconnaissait volontiers, comme opérateur,
une dextérité et une élégance incomparables. Mais il passait pour un
bourru inabordable, quinteux et désagréable pour ses subordonnés. Aussi
son service était la terreur des internes, et il fallait un certain
courage pour l’affronter.
Comme les poltrons qui chantent pour cacher leur peur, il tempêtait pour
cacher sa vive sensibilité. Son abord bourru effrayait les gens qui se
tenaient à distance. On le jugeait sur l’écorce, et on le jugeait mal.
Je l’ai vu chez lui distribuer de larges aumônes du ton qu’on prend pour
assommer les gens, mais ses pauvres y semblaient faits et ne s’en
émouvaient guère. Il fallait, pour bien l’apprécier, ne pas le craindre,
crier plus fort que lui et pénétrer pour ainsi dire de vive force dans
son amitié; alors on s’apercevait combien il était bon, serviable; il
dépouillait cette rude enveloppe que lui avaient faite les chagrins
domestiques et montrait une âme aimante et expansive.
Un jour, un nouvel interne entre dans son service; on fut obligé de
l’appeler au moment de la visite.
--Monsieur, dit le chirurgien, j’exige que mes internes soient présents
à huit heures dans les salles.
--C’est bien, monsieur, on y sera.
Quelques jours après, le chirurgien, qui avait à faire une opération en
ville, arriva une demi-heure plus tôt, et fit appeler son interne.
Celui-ci vient, tire sa montre et dit:
--Il est sept heures et demie, je vais me recoucher. Dans une demi-heure
je serai à vos ordres. Vous avez fixé vous-même le service à huit
heures.
On s’attendait à une bourrasque. Le chirurgien se prit à rire et ne fit
aucune objection. Quelques jours après, dans un moment de colère, il
tutoya son interne, qui ne dit mot. Le lendemain, il lui faisait une
objection sur un point du service; l’interne lui répondit:
--Je ne l’ai pas fait, parce que tu ne me l’as pas dit.
--Tu! à qui croyez-vous donc parler?
--A toi; tu m’as tutoyé hier; cela ne paraît pas te plaire aujourd’hui,
j’en suis fâché, mais il faudra t’y habituer.
A partir de ce moment, le maître et l’élève se lièrent d’une vive
amitié. Souvent ils faisaient ensemble les visites du maître, et
l’élève, qui l’attendait dans la voiture, avait soin de lui dire: Tu
sais, ne sois pas trop longtemps, sinon je file avec l’équipage. Et
cela, en effet, lui arrivait parfois. Le savant chirurgien supportait,
avec une bonhomie pleine d’indulgence, ces petites tyrannies de
l’amitié. Il est vrai que l’interne était un homme capable, dont les
services étaient fort appréciés dans les opérations délicates et
minutieuses où le rôle des aides prend une véritable importance.
* * * * *
MM. Eulenburg et Landois viennent de communiquer à l’Institut des
expériences intéressantes sur la transfusion du sang, opération qui
consiste à introduire dans les veines d’un malade épuisé par une
hémorrhagie, du sang emprunté à un homme sain. Le succès de cette
opération, déjà grave par elle-même, était compromis par les altérations
rapides que subit ce liquide immédiatement après sa sortie du vaisseau,
et les différents appareils imaginés pour opérer la transfusion directe
ne remplissaient qu’incomplétement le but qu’on se proposait.
* * * * *
Déjà Brown-Séquard avait reconnu que le principal obstacle résidait dans
la coagulation de la fibrine qui produit le caillot des saignées, et il
l’avait évité en défibrinant le sang, c’est-à-dire en enlevant la
fibrine au moyen du battage. Il avait de plus établi que le sang employé
devait provenir des artères et non des veines, en raison de l’acide
carbonique que ce dernier contient.
Les expériences d’Eulenburg et Landois sont divisées en trois groupes.
Celles du premier confirment ce qu’on pouvait déjà prévoir, c’est qu’on
ne peut substituer dans la transfusion, au sang complet, quelques-uns de
ses éléments isolés, tels que le sérum ou l’albumine, de plus, que le
sang chargé d’acide carbonique fait périr l’animal dans les convulsions.
Les résultats des expériences du second groupe sont plus intéressants.
Les auteurs ont combattu avec succès les phénomènes d’empoisonnement
déterminés par l’ingestion de substances toxiques, solides comme
l’opium, ou gazeuses comme l’oxyde de carbone; et cela au moyen de la
transfusion répétée. On soustrait ainsi à l’animal empoisonné le sang
qui sert de véhicule au poison, et on lui injecte un sang normal nouveau
qui lui donne une nouvelle vie. Si le moment d’appliquer à l’homme ces
expériences n’est pas encore venu, elles n’en sont pas moins dignes
d’une sérieuse attention.
Les expériences du troisième groupe sont destinées à prouver que la vie
peut être prolongée chez les animaux absolument privés d’aliments par la
transfusion du sang d’un animal de même espèce, bien nourri. Ils ont
fait vivre pendant vingt-quatre jours un chien dans ces conditions, chez
lequel les injections étaient pratiquées tous les deux jours.
Jusqu’ici ces intéressantes expériences ont été faites seulement sur les
animaux. Malgré leurs résultats remarquables, si on vous proposait de
vous y soumettre, je vous engage à faire, avant d’accepter, de sérieuses
réflexions.
* * * * *
J’ai lu dans un journal, _l’Événement_ peut-être, que la Faculté de
médecine avait acheté 1,200 fr. le corps d’un brave homme doué d’une
circonférence prodigieuse et pesant 250 kilogrammes. Ce qui met le
phénomène au prix modeste de 1 fr. 50 centimes le kilo. Elle lui en
laissait, bien entendu, l’usufruit et la jouissance jusqu’à son trépas,
voulant bien consentir à remettre l’examen de ses organes au lendemain
de son dernier jour.
C’est une erreur assez généralement accréditée, que ces anomalies sont
le résultat d’une conformation organique particulière dont l’examen
intéresse la science. L’embonpoint monstrueux résulte simplement d’un
défaut d’équilibre entre l’absorption et la résorption. C’est un
phénomène qui cesse avec la vie et sur lequel l’autopsie ne peut fournir
aucun renseignement. Tous les éléments de l’organisme sont soumis à
cette loi de rénovation qui s’accomplit avec plus ou moins de rapidité
selon la nature des tissus. Il suffit que l’absorption des molécules
graisseuses soit plus active que leur résorption pour que l’embonpoint
vous envahisse.
Je profiterai de cette circonstance pour vous dire que tous les
spécifiques vantés contre l’obésité ne sont que des piéges tendus à la
crédulité. La diète sévère qu’on impose aux malades les fait maigrir, et
c’est là seulement ce qui agit; mais ils engraissent de nouveau quand
ils sont fatigués de ce régime. Le seul remède à l’embonpoint est la
sobriété et un exercice corporel violent et journalier.
La Faculté n’avait donc aucune raison pour acheter le corps de ce gros
homme; elle connaissait, sans avoir besoin d’y regarder, les petits
mystères de son organisme. De plus, elle se garderait bien de gâter ses
élèves en leur fournissant des curiosités; ils ne voudraient bientôt
plus disséquer que des phénomènes.
* * * * *
Chacun profite du nouvel an pour adresser sa carte à ses amis, c’est une
occasion bien naturelle de se rappeler au souvenir des gens. Tout homme
un peu répandu en reçoit de toute espèce, le commerce n’oublie pas de
glisser sa petite réclame parmi les noms des amis de la maison. C’est M.
Pique-oiseau, épicier, certifiant sur sa carte qu’il est fidèle à ses
traditions commerciales, ce qui veut dire qu’il continue à faire son
vinaigre avec l’acide pyro-ligneux, sa chicorée avec de la brique pilée,
et son moka avec sa chicorée; à mettre de l’eau dans son vin et à
tromper sur le poids de toutes ses marchandises, etc., etc., et ainsi de
suite pour tous les fournisseurs de la consommation journalière.
On reçoit donc des cartes bien singulières; mais je doute, chers
lecteurs, qu’aucun de vous en possède une aussi curieuse que celle que
je vais vous lire, et que je copie avec une scrupuleuse exactitude sans
y changer une simple virgule. Seulement, pour des motifs que vous
comprendrez facilement, le numéro et le nom seront supprimés. Je dois
avouer du reste, que si j’ai reçu cette carte, elle ne m’était point
destinée.
La voici:
MAISON DE CONFIANCE
RUE ST-HONORÉ Nº...
entre l’Assomption et la Rue St-Florentin.
_S’adresser directement au 3e où c’est indiqué._
On ne me trouve que chez moi.
Mme..., MAITRESSE SAGE FEMME, reçue à la Maternité, Membre de
plusieurs sociétés savantes, la Maternelle du Dispensaire, et les
Dames réunies Saigne, Vaccine et reçoit des Pensionnaires, _reconnais_
la grossesse à _six semaines_ ou _deux mois_, Consultations Gratuites
et Payantes tous les jours, pour les Maladies de l’_Utérius_,
Antéversion, Retroversion, Engorgement _linfatique_, indication pour
ramener le Flux et le _Reflux_ sanguin, et pour toutes les maladies
des Dames.
_LISEZ L’AUTRE COTÉ DE LA CARTE._
Vous pensez que c’est là tout! Erreur, comme dit cette bonne dame, lisez
l’autre face; cette carte a été plongée dans un charlatanisme si épais,
qu’elle en est couverte des deux côtés.
AVIS
Important et Indispensable.
Montez au 3e sans parler à personne, n’écoutez pas si l’on indique
ailleurs, ce ne serait que pour vous tromper, savoir ou mentir, je
suis presque toujours chez moi excepté le Vendredi, personne n’est en
relation avec moi, la discrétion étant nécessaire. Lisez les Plaques
dans l’allée, pour la nuit et même le jour, tirez l’anneau en fer
plusieurs fois ou frappez trois coups, quand on ne Sonne qu’une fois
je regarde par la Fenêtre du 3e, si l’on vous indiquait mal je vous
prierais de m’en avertir.
La profession est indiquée sur la porte, tournez le bouton.
Rue St... nº... entre l’A... et la Rue St...
PARIS.
Cette carte est estampillée par le timbre qui lui sert de passe-port
pour circuler sur la voie publique, elle a le même droit que l’animal
dangereux qui porte sa muselière, conformément aux ordonnances de
police, seulement elle n’en a pas, elle, de muselière, qui l’empêche de
contaminer les gens. Elle peut s’introduire dans la main de la jeune
fille innocente qui ne connaît pas encore toutes les infamies qu’on
rencontre dans les égouts de la civilisation; malgré son innocence, elle
est femme, elle questionne, et sait enfin que péché caché est à moitié
pardonné, et qu’on peut se faire assurer contre les résultats trop
visibles de l’amour.
Elle se glisse aussi dans la main de celle qui n’a plus rien à perdre
que la crainte d’avoir des héritiers. Celle-là comprend de suite
l’invitation qu’on lui adresse.
Il faut vraiment examiner à la loupe ce petit chef-d’œuvre d’impudeur,
pour en bien apprécier toutes les beautés. Je le comparerais volontiers
à ces vins vieillis derrière les fagots, dont il faut analyser tous les
parfums, toutes les saveurs pour bien en juger le mérite. L’ignoble a
ses nuances et son fumet; analysons donc, malgré la révolte de nos sens,
ce que contient cette carte, c’est une œuvre de chimiste et non pas de
gourmet, mais je l’ai dit ailleurs, les sens du médecin ne sont point
ceux d’une petite-maîtresse. D’abord, remarquons cette observation: _On
ne me trouve que chez moi_. Une sage-femme qui n’exerce qu’à domicile,
cela me fait l’effet d’un paveur qui ne voudrait travailler qu’en
chambre. Je laisse deviner ce qu’une matrone _membresse_ de plusieurs
_Sociétés savantes_ qui ne _va pas en ville_ peut faire chez elle.
Notez qu’elle _reconnais_ la grossesse à six semaines ou deux mois. Mais
je suis persuadé que c’est uniquement aux consultations payantes, et que
ses consultations gratuites, comme la caisse de Robert-Macaire, ouvrent
à trois heures juste, et ferment à trois heures très-précises.
Elle traite et naturellement guérit toutes les maladies de l’_utérius_
(en vertu de quel droit?--Cela ne vous regarde pas); mais elle
n’explique point si elle considère la grossesse comme une maladie de
l’_utérius_. J’avoue que j’aurais voulu lui voir couronner son
chef-d’œuvre par une explication sur ce point: quant à moi, je suis
convaincu qu’elle considère la grossesse comme une maladie des plus
graves; comme celle qui se traite avec le plus de succès dans sa maison
de confiance, et surtout comme celle qui rapporte le plus d’argent.
Je ne dirai rien de sa prétention de ramener _le flux_ sanguin, je
comprends que lorsqu’une femme est en retard de quatre mois, plus ou
moins, elle possède des petits moyens pour faire passer cela; même
probablement quand l’affection s’accompagne d’une certaine enflure de
l’abdomen. Quant au _reflux_, je suis un peu embarrassé, je ne connais
en fait de reflux que celui de l’Océan, et à moins d’admettre que cette
femme, si savante, n’ait inventé une pommade ou un onguent dont la
puissance merveilleuse et universelle se fait sentir jusque sur les
vagues de l’Océan, j’avoue que je ne trouve point d’explication
vraisemblable.
Passons à l’autre côté, et ne négligeons pas cet AVIS IMPORTANT ET
INDISPENSABLE: _ne parlez à personne, n’écoutez pas_; est-ce que par
hasard on entendrait autour de cette honnête maison, comme dans le conte
de l’_Oiseau bleu_, les voix menaçantes d’ombres et de fantômes qui
crient aux malheureuses pratiques: Fuyez! fuyez!! imprudentes, si vous
tenez à la vie, n’approchez pas de cette maison, n’imitez pas nos
coupables folies, si vous voulez éviter notre sort. Je ne voudrais pas
l’interroger sur ce point, car elle le dit, _la discrétion_ lui est
très-_nécessaire_. Je suis du reste complétement de son avis à ce sujet;
si elle allait raconter _toutes_ ses petites affaires au premier venu,
cela pourrait avoir de grands inconvénients pour elle.
Je me permettrai cependant d’émettre un léger doute, quand elle affirme
que _personne n’est en relation avec elle_. Alors, que devient-elle le
vendredi? Moi, je suppose qu’elle est en relation directe avec le club
des sorcières, et que c’est le vendredi qu’elle enfourche le manche à
balai du Sabbat. Car, enfin, comment, malgré toute sa science,
pourrait-elle diagnostiquer la grossesse à six semaines, quand les
médecins ne le peuvent faire que vers quatre mois? Évidemment,
sa science lui vient d’une source qui ne coule pas rue de
l’École-de-Médecine.
Maintenant, passons au _post-scriptum_, car on dit que c’est là qu’il
faut toujours chercher le point important d’une lettre. Il n’y en a pas
à cette carte, mais c’est pure politesse pour le lecteur, on compte sur
son intelligence; ceux qui auront besoin du _post-scriptum_ sauront bien
le deviner.
Ce qui est sur la carte n’est que le _boniment_ du paillasse qui
rassemble la foule autour de lui; il conte des histoires bêtes, reçoit
avec philosophie les coups et les injures du patron, puis, quand le
cercle est compacte, il exhibe son _post-scriptum_, sa chose importante,
qui est une pommade remplie de vertus, ou simplement du poil à gratter.
Je ne pense pas, cependant, qu’il s’agisse ici d’une invention pleine de
vertus, mais je voudrais bien connaître le _post-scriptum_, l’industrie
qui se commet dans cette maison de confiance.
Est-ce une fabrique de philtres pour rendre amoureux?
Pratique-t-on _le nœud de l’aiguillette_?
Est-ce pour les amours un refuge hospitalier (qui n’a rien de commun
avec celui des montagnards écossais)? Explique-t-on les mystères du
grand et du petit Albert, ou simplement de Charles Albert?
Fait-on le grand jeu, les cartes, les tarots, la consultation
somnambulique ou homœopathique?
Fait-on bouillir des herbes propres à réparer les défaillances de la
vieillesse épuisée?
A-t-on le secret de faire procréer des sexes à volonté?
Mon esprit hésite à se prononcer pour l’une ou l’autre de ces
merveilles.
Ah! si je pouvais interroger la chauve-souris qui applique son œil
glauque à la vitre fêlée de ce troisième étage, peut-être me
raconterait-elle d’étranges choses; peut-être a-t-elle vu quelques-uns
de ces drames auprès desquels la scène des sorcières, de Macbeth, n’est
qu’un jeu innocent.
O Paris! comme on te calomnie! on dit que tu laisses parfois mourir de
faim tes enfants; quand de pareilles industries peuvent s’étaler
impunément à ton soleil, il faut être furieusement honnête, ou bien
dépourvu d’_imaginative_, pour ne pas trouver dans tes boues, ô Paris!
une ceinture dorée, sinon une bonne renommée.
_Nota._ L’adresse est tenue à la disposition des confrères dans
l’embarras qui voudraient avoir recours aux lumières de cette
praticienne.