_Avis._--Il a été perdu, dans le trajet de la rue Bertin-Poirée à la
Faculté de médecine, un candidat à l’agrégation (section des sciences
accessoires). Cette perte place la Faculté dans le plus grand embarras,
le candidat étant le seul de son espèce. On prie la personne qui le
rencontrera de le rapporter au concierge de l’École, chargé de délivrer
la récompense qui, vu l’importance du service, se composera des ŒUVRES
COMPLÈTES DE M. LE DOYEN[2]. On le reconnaîtra au signalement suivant:
taille, 1 mètre 20 centimètres; air ahuri d’un savant; âge 25 à 63; nez
rouge, lunettes vertes; pas de cheveux; il parle français, mais du nez
et avec un accent gascon très-prononcé; il est vitaliste.
[2] Un demi-volume avec beaucoup de marge et beaucoup de blancs.
_Signes particuliers._ Un bouton de moins à son pantalon.
Voici le motif de cet avis au peuple: On sait que le concours pour
l’agrégation devait avoir lieu à titre d’essai à Paris pour les trois
Facultés. Il fut donc ouvert à Strasbourg et à Montpellier un registre
d’inscription pour tout candidat désireux de se draper dans la toge
gracieuse d’un agrégé. La feuille de Paris se remplit cahin-caha; mais
celles des deux autres écoles conservèrent leur blancheur virginale.
Personne ne se présenta, personne n’osa entreprendre, à ses frais, un
voyage très-long et très-coûteux pour un résultat très-douteux; car qui
peut répondre du résultat d’un concours? Le sort est tellement fantasque
qu’on a vu des candidats tenir le premier rang dans toutes les épreuves,
et au moment du scrutin, par un de ces merveilleux coups du sort qui
confondent la raison humaine, se trouver les derniers et ne pas obtenir
une seule voix! Des gens sceptiques et qui ont la manie de tout
expliquer, ont prétendu que ces iniquités du destin provenaient
uniquement de l’action des coteries sur les juges, de certaines
recommandations, de promesses de fauteuils académiques, etc., etc. Fi!
fi!! fi!!! voyez la calomnie qui ne respecte rien; écoutez siffler les
serpents de l’envie: aller supposer que d’honnêtes gens, des hommes de
science puissent fermer les yeux sur le mérite réel d’un candidat pour
donner leur voix à son rival, qui n’a d’autre mérite que de puissantes
protections; croire que des hommes d’honneur vont s’avilir, vendre leur
libre arbitre et briser la carrière d’un honnête et laborieux
travailleur, en lui préférant un rival indigne du premier rang. Quelle
horreur! Mais cela ne s’est jamais vu que dans les _Mille et une Nuits_
et dans l’éloge de Gerdy par M. Broca. Les savants sont incapables de
pareilles turpitudes, et si bien souvent le mérite est sacrifié, c’est
le destin tout seul qui est coupable, et encore il peut invoquer comme
excuse les circonstances atténuantes de sa cécité. Voyez plutôt
l’histoire des concours qui ont eu lieu à Paris depuis seulement 1830,
jusqu’à et y compris le dernier pour la place de _chef des travaux
anatomiques_, et ensuite, venez nous parler d’injustice si vous l’osez.
Donc, il n’y avait pas de candidats pour les Facultés de province; en
vain on employa tous les moyens de persuasion et de douceur, personne ne
se présentait, et les doyens étaient sur le point de faire empoigner
quelques récalcitrants et de les expédier sur Paris de brigade en
brigade pour les faire condamner à l’agrégat forcé, quand l’idée vint à
un professeur de proposer de payer une partie du port. Aussitôt,
quelques jeunes savants qui n’avaient pas encore vu la capitale se
mirent sur les rangs, mais à condition que tout serait gratis. Les
Facultés se révoltaient avec raison contre de pareilles exigences; si,
disaient-elles aux récalcitrants, vous étiez capitaines dans la science,
rien de plus juste; on vous donnerait 6 à 8,000 francs pour frais de
voyages, de déplacement, etc.; mais vous n’êtes que de simples soldats
de l’armée scientifique, et vous n’avez droit qu’aux trois sous par
lieue de votre grade. Enfin, après mille tribulations, la Faculté de
Montpellier, qui avait une place pour l’_histoire naturelle_ et une
place pour la _toxicologie_, ne put se procurer qu’un simple et unique
candidat, et la Faculté de Strasbourg, qui sentait le besoin d’un
anatomiste et d’un chimiste, ne put mettre la main que sur un
anatomiste. On avait bien pensé à faire concourir chacun d’eux pour les
deux places, au moyen d’un déguisement ingénieux et d’un changement de
nom; mais les candidats s’y refusèrent d’une manière absolue. Enfin,
l’on se mit en route, et chacun fit son entrée à Paris entre ses deux
professeurs et futurs juges, qui les gardaient à vue pour prévenir toute
tentative de fuite.
Cependant, malgré cette surveillance active, le lendemain, à son retour
de la Faculté, qu’il était allé voir en même temps que le Pont-Neuf, le
candidat de Montpellier disparut tout à coup. Cette disparition plongea
dans la stupeur ses juges naturels, car s’ils n’avaient même pas un
candidat à exhiber, il ne leur restait aucun motif de siéger parmi leurs
confrères de la capitale; il fallait donc retourner à Montpellier sans
avoir endossé la robe rouge en présence de la foule! c’était
désespérant.
Le jour se passa et la nuit aussi, nuit sans sommeil et pleine
d’angoisses. Un lampion, phare nocturne, fut allumé sur la plus haute
cheminée de la Faculté pour guider le retour de la brebis égarée, et
pour l’éclairer aussi sur les dangers que Paris renferme dans ses flancs
pervers.
On s’épuisait en conjectures; qu’est-il devenu???? On supposait d’abord
que l’eau de Paris avait produit dans son économie les perturbations
qu’elle fait subir aux étrangers, et que son absence avait pour cause
une indisposition légère et momentanée; on supposait encore que sa robe
d’innocence courait quelques dangers et qu’il oubliait la gloire dans
les délices de Capoue.