LE MAÇON.

LE MAÎTRE MAÇON:--«Regardez ces bastions, ces contre-forts: on les

dirait construits pour l'éternité.»

(Schilleb.--_Guillaume Tell_.)

Le maçon Abraham Knupfer chante, la truelle à la main, dans les airs

échafaudé, si haut que, lisant les vers gothiques du bourdon, il nivelle

de ses pieds et l'église aux trente arcs-boutants et la ville aux trente

églises.

Il voit les tarasques de pierre vomir l'eau des ardoises dans l'abîme

confus des galeries, des fenêtres, des pendentifs, des clochetons, des

tourelles, des toits et des charpentes, que tache d'un point gris l'aile

échancrée et immobile du tiercelet.

Il voit les fortifications qui se découpent en étoile, la citadelle qui

se rengorge comme une géline dans un tourteau, les cours des palais où

le soleil tarit les fontaines, et les cloîtres des monastères où l'ombre

tourne autour des piliers.

Les troupes impériales se sont logées dans le faubourg. Voilà qu'un

cavalier tambourine là-bas. Abraham Knupfer distingue son chapeau à

trois cornes, ses aiguillettes de laine rouge, sa cocarde traversée

d'une ganse, et sa queue nouée d'un ruban.

Ce qu'il voit encore, ce sont des soudards qui, dans le parc empanaché

de gigantesques ramées, sur de larges pelouses d'émeraude, criblent de

coups d'arquebuse un oiseau de bois fiché à la pointe d'un mai.

Et le soir, quand la nef harmonieuse de la cathédrale s'endormit couchée

les bras en croix, il aperçut de l'échelle, à l'horizon, un village

incendié par des gens de guerre, qui flamboyait comme une comète dans

l'azur.»

On aura remarqué la précision presque géométrique des termes et

l'exquise curiosité pittoresque du vocabulaire. Tout cela est vu

et saisi à la loupe. De telles imagettes sont comme le produit du

daguerréotype en littérature, avec la couleur en sus. Vers la fin de

sa vie, l'ingénieux Bertrand s'occupait beaucoup, en effet, du

daguerréotype et de le perfectionner. Il avait reconnu là un procédé

analogue au sien, et il s'était, mis à courir après.

Mais alors de telles comparaisons ne venaient pas. Plus d'un de ces jeux

gothiques de l'artiste dijonnais pouvait surtout sembler à l'avance une

ciselure habilement faite, une moulure enjolivée et savante, destinée

à une cathédrale qui était en train de s'élever. Ou encore c'était le

peintre en vitraux qui coloriait et peignait ses figures par parcelles,

en attendant que la grande rosace fût montée.

Bertrand nourrissait à cette époque d'autres projets plus étendus, et

il n'entendait que préluder ou peloter, comme on dit, par ces sortes de

_bambochades_. Ses amis de Dijon se flattaient de voir bientôt paraître

de lui quelque roman historique qui aurait remué leur chère Bourgogne.

Mais ces longs efforts suivis n'allaient pas à son haleine, et, comme

tant d'organisations ardentes et fines, c'est dans le prélude et dans

l'escarmouche qu'il s'est consumé. Singulière, insaisissable nature,

que les gens du monde auraient peine à comprendre et que les artistes

reconnaîtront bien! Rêveur, capricieux, fugitif ou plutôt fugace, un

rien lui suffit pour l'attarder ou le dévoyer. Tantôt à l'ombre, le long

des rues solitaires, on l'eût rencontré rôdant et filant d'un air de

Pierre Gringoire,

Comme un poëte qui prend des vers à la pipée.

Tantôt, les coudes sur la fenêtre de sa mansarde, on l'eût surpris par

le trou de la serrure causant durant de longues heures avec la pâle

giroflée du toit. Il avait plus d'un rapport, en ces moments, avec le

peintre paysagiste La Berge, mort d'épuisement sur une herbe ou sur une

mousse. Mais Bertrand ne s'en tenait pas là, il allait, il errait. _Un

rayon l'éblouit, une goutte l'enivre_, et en voilà pour des journées.

Aussi, même en ces mois de courte intimité, nous le perdions souvent de

vue; il disparaissait, il s'évanouissait pour nous, pour tous, pour ses

amis de Dijon, auxquels il ne pouvait plusse décider à écrire. Dans une

lettre du 2 mai 1829, que nous avons sous les yeux, Charles Brugnot

lui en faisait reproche d'une manière touchante, en le rappelant aux

champêtres images du pays et en le provoquant à plus de confiance

et d'abandon: «Vous avez beau faire, mon cher Bertrand, je ne puis

m'accoutumer à vous laisser là-bas dans votre imprenable solitude.

Quelque obstiné que soit votre silence, je l'attribue plutôt à votre

souffrance morale qu'à l'oubli de ceux qui vous aiment... (Et après

quelques conjectures sur la vie de Paris:) En revanche, mon cher

Bertrand, nous avons des promenades à travers champs qui valent

peut-être les soirées d'Emile Deschamps. Nous avons les pêchers tout

rosés sur la côte, et les pruniers, les cerisiers, les pommiers, «tout

blancs, tout rosés, tout embaumés, où le rossignol chante; la verdure

des premiers blés, qui cache l'alouette tombée des nues, et la solitude

de nos _Combes_ qui verdissent et gazouillent. Je voudrais vous

apporter ici sur des ailes d'hirondelle, vous déposer à Gouville; là se

trouveraient votre mère, votre jolie soeur, deux ou trois de vos amis.

Nous déjeunerions sur l'herbe fraîche, nous irions errant tout le jour

sur la verdure des bois et des champs; et puis, le soir, vous auriez

vos ailes d'hirondelle qui vous reporteraient à votre case de Paris. Ce

serait le réveil après un doux songe.--N'est-ce pas que vous donneriez

bien huit jours de Paris pour une journée comme celle-là?

«A défaut de promenades, ayons donc des lettres. Retrouvons-nous dans

nos lettres. Les indifférents découragent; les coeurs connus remettent

de la chaleur et de la vie dans ceux de leurs amis, quand ils se

touchent. Un livre qui connaissait l'homme a dit: _Voe soli!_ Ne vous

consumez pas ainsi de tristesse et d'amertume, mon cher Bertrand. Pensez

à nous, écrivez-nous, vous serez soulagé!»

Ces bonnes paroles l'atteignaient, le touchaient sans doute, mais ne le

corrigeaient pas. Il souffrait de ce mal vague qui est celui du siècle,

et qui se compliquait pour lui des circonstances particulières d'une

position gênée. Un moment, la Révolution de Juillet parut couper court à

son anxiété, et ouvrir une carrière à ses sentiments moins contraints;

il l'avait accueillie avec transport, et nous le retrouvons à Dijon,

durant les deux années qui suivent, prenant, à côté de son ami Brugnot

et même après sa mort, une part active et, pour tout dire, ardente, au

_Patriote de la Côte-d'Or_. Le réveil ne fut que plus rude; ce _coup de

collier_ en politique l'avait mis tout hors d'haleine; l'artiste en lui

sentait le besoin de respirer. Par malheur, la littérature elle-même

avait fait tant soit peu naufrage dans la tempête, et si Bertrand avait

recherché de ce côté la place du doux nid mélodieux, il ne l'aurait plus

trouvée. Mais il ne paraît pas s'être soucié de renouer les anciennes

relations; le hasard seul nous le fit rencontrer une ou deux fois en ces

dix années; il s'évanouissait de plus en plus.

Que faisait-il? à quoi rêvait-il? Aux mêmes songes sans doute, aux

éternels fantômes que, par contraste avec la réalité, il s'attachait

à ressaisir de plus près et à embellir. Il avait repris ses bluettes

fantastiques; il les caressait, les remaniait en mille sens, et en

voulait composer le plus mignon des chefs-d'oeuvre. On sait, dans

l'antique églogue, le joli tableau de cet enfant qui est tout occupé à

cueillir des brins de jonc et à les tresser ensemble, pour en façonner

une cage à mettre des cigales. Eh bien! Bertrand était un de ces

preneurs de cigales; et pour entière ressemblance, comme ce petit berger

de Théocrite, il ne s'aperçut pas que durant ce temps le renard lui

mangeait le déjeuner.

«ITEM, _il faut vivre_,» comme le répétait souvent un poëte notaire de

campagne que j'ai connu. La vie matérielle revenait chaque jour avec

ses exigences, et, si sobres, si modiques que fussent les besoins de

Bertrand, il avait à y pourvoir. Je ne suivrai point le pauvre poëte en

peine dans la quantité de petits journaux oubliés auxquels, çà et là, il

payait et demandait l'obole. Un drame fantastique, ou, comme il l'avait

intitulé, un _drame-ballade_, fut présenté par lui à M. Harel, directeur

de la Porte-Saint-Martin, qui exprima le regret de ne pouvoir l'adaptera

son théâtre. Un moment il sembla que l'existence de Bertrand allait se

régler: il devint secrétaire de M. le baron Roederer, qui connaissait de

longue main sa famille, et qui eut pour lui des bontés. Mais Bertrand,

à ce métier du rêve, n'avait guère appris à se trouver capable d'un

assujettissement régulier. Et puis, lui rendre service n'était pas

chose si facile. Content de peu et avide de l'infini, il avait une

reconnaissance extrême pour ce qu'on lui faisait ou ce qu'on lui voulait

de bien; on aurait dit qu'il avait hâte d'en emporter le souvenir ou

d'en respecter l'espérance, et au moindre prétexte commode, au moindre

coin propice, saluant sans bruit et la joie dans le coeur, il fuyait:

J'esquive doucement et m'en vais à grands pas,

La queue en loup qui fuit, et les yeux contre-bas,

Le coeur sautant de joie et triste d'apparence[170]....

[Note 170: Mathurin Regnier, satire VIII.]

A travers cela il avait trouvé, chose rare! et par la seule piperie

de son talent, un éditeur. Eugène Renduel avait lu le manuscrit des

_Fantaisies de Gaspard_, y avait pris goût, et il ne s'agissait plus que

de l'imprimer. Mais l'éditeur, comme l'auteur, y désirait un certain

luxe, des vignettes, je ne sais quoi de trop complet. Bref on attendit,

et le manuscrit payé, modiquement payé, mais enfin ayant trouvé maître,

continuait, comme ci-devant, de dormir dans le tiroir. Bertrand, une

fois l'affaire conclue et le denier touché, s'en était allé selon

sa méthode, se voyant déjà sur vélin et caressant la lueur. Un jour

pourtant il revint, et ne trouvant pas l'éditeur au gîte, il lui laissa

pour _memento_ gracieux la jolie pièce qui suit:

Portraits littéraires, Tome II · 第 19 / 38 题