XXVII

Mais n'allons pas plus avant; nous enlèverions aux lecteurs futurs de ce

poëte des chaumières l'intérêt qui s'attache à tout dénoûment.

Laissons-leur la curiosité, ce viatique des longues routes dans la lecture

comme dans le drame. Ce dénoûment est triste comme deux lis couchés dans la

même vase après un débordement du Rhône dans les jardins de la Crau.

En ceci le poëte nous semble manquer de cette habileté manuelle de

composition qui a manqué à Virgile dans l'_Énéide_, et qui n'a manqué

jamais ni au Tasse ni à l'Arioste. Mais, si la composition pouvait être

plus riche de combinaisons dramatiques, la poésie ne pouvait pas être plus

neuve, plus pathétique, plus colorée, plus saisissante de détails. Cela est

écrit dans le coeur avec des larmes, comme dans l'oreille avec des sons,

comme dans les yeux avec des images. À chaque stance le souffle s'arrête

dans la poitrine et l'esprit se repose par un point d'admiration! l'écho de

ces stances est un perpétuel applaudissement de l'âme et de l'imagination

qui vous suit de la première jusqu'à la dernière stance, comme, en marchant

dans la grotte sonore de Vaucluse, chaque pas est renvoyé par un écho,

chaque goutte d'eau qui tombe est une mélodie.

Ah! nous avons lu, depuis que nos cheveux blanchissent sur des pages, bien

des poëtes de toutes les langues et de tous les siècles. Bien des génies

littéraires morts ou vivants ont évoqué dans leurs oeuvres leur âme ou leur

imagination devant nos yeux pendant des nuits de pensive insomnie sur leurs

livres; nous avons ressenti, en les lisant, des voluptés inénarrables, bien

des fêtes solitaires de l'imagination. Parmi ces grands esprits, morts ou

vivants, il y en a dont le génie est aussi élevé que la voûte du ciel,

aussi profond que l'abîme du coeur humain, aussi étendu que la pensée

humaine; mais, nous l'avouons hautement, à l'exception d'Homère, nous n'en

avons lu aucun qui ait eu pour nous un charme plus inattendu, plus naïf,

plus émané de la pure nature, que le poëte villageois de Maillane.

Nous ne sommes pas fanatique cependant de la soi-disant démocratie dans

l'art; nous ne croyons à la nature que quand elle est cultivée par

l'éducation; nous n'avons jamais goûté avec un faux enthousiasme ces

médiocrités rimées sur lesquelles des artisans dépaysés dans les lettres

tentent trop souvent, sans génie ou sans outils, de faire extasier leur

siècle; excepté _Jasmin_, un grand épique, mais qui a trop bu l'eau de la

Garonne au lieu de l'eau du Mélès; excepté _Reboul, de Nîmes_, qui est né

classique et qui semble avoir été baptisé dans l'eau du Jourdain, le fleuve

des prophètes, au lieu du Rhône, le fleuve des trouvères, nous n'avons vu,

en général, que des avortements dans cette poésie des ateliers. Que

chantent-ils, ceux qui ne voient la nature que dans la guinguette? Il

pourrait en sortir des Béranger; mais des Homère et des Théocrite, non! Ces

génies ne poussent qu'en plein air, ou en plein champ, ou en pleine mer.

Vénus était fille de l'onde. La grande poésie est de même race que la

grande beauté: elle sort de la mer.

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 270 / 326 题