Le troisième chant s'ouvre par une description à la fois biblique,
homérique et virgilienne d'une assemblée de matrones arlésiennes dans une
magnanerie, occupées, tout en jasant, à faire monter les vers à soie
réveillés sur les brindilles de mûriers pour y filer leurs berceaux
transparents.
Mireille va et vient dans la foule, semblable à la jeune âme de la maison
et de la saison. Elle rougit de quelques propos de jeunes filles, ses
compagnes, qui parlent de leurs fiancés sans se douter qu'elle a choisi le
sien; elle va cacher sa rougeur subite à la cave sous prétexte d'aller
chercher la flasque de vin des Micocoules. Les jeunes filles, animées par
la goutte de vin, jasent comme des colombes roucoulent; une, entre autres,
en supposant par badinage qu'elle a épousé un fils de roi de la contrée,
fait, en contemplant son pays du haut de sa tour, une géographie splendide
de la belle Provence. Écoutez:
«Je verrais, disait-elle, mon gai royaume de Provence, tel qu'un clos
d'orangers, devant moi s'épanouir, avec sa mer bleue mollement étendue sous
ses collines et ses plaines, et les grandes barques pavoisées cinglant à
pleine voile au pied du château d'If.
«Et le mont Ventoux que laboure la foudre, le Ventoux, qui, vénérable,
élève sur les montagnes blotties au-dessous de lui sa blanche tête
jusqu'aux astres, tel qu'un grand et vieux chef de pasteurs qui, entre les
hêtres et les pins sauvages, accoté de son bâton, contemple son troupeau.
«Et le Rhône, où tant de cités, pour boire, viennent à la file, en riant et
chantant, plonger leurs lèvres tout le long; le Rhône, si fier dans ses
bords, et qui, dès qu'il arrive à Avignon, consent pourtant à s'infléchir
pour venir saluer Notre-Dame des Doms.
«Et la Durance, cette chèvre ardente à la course, farouche, vorace, qui
ronge en passant et cades et argousiers; la Durance, cette fille
sémillante qui vient du puits avec sa cruche, et qui répand son onde en
jouant avec les gars qu'elle trouve par la route, etc.»