«Vous êtes-vous point fait de mal, Mireille!... Ô honte de l'allée! arbre
du diable! arbre funeste qu'on a planté un vendredi! que le marasme
s'empare de toi! que l'artison te dévore, et que ton maître te prenne en
horreur!--Mais elle, avec un tremblement qu'elle ne peut arrêter:
«Je ne me suis pas, dit-elle, fait de mal, nenni! Mais, telle qu'un enfant
dans ses langes qui parfois pleure et ne sait pourquoi, j'ai quelque chose,
dit-elle, qui me tourmente; cela m'ôte le voir et l'ouïr; mon coeur en
bout, mon front en rêve, et le sang de mon corps ne peut rester calme.»
«Peut-être, dit le vannier, est-ce la peur que votre mère ne vous gronde
pour avoir mis trop de temps à la _feuille_? Comme moi, quand je m'en
venais à l'heure indue, déchiré, barbouillé comme un Maure, pour être allé
chercher des mûres.--Oh! non, dit Mireille; autre peine me tient.»
Mireille, enfin, après un naïf interrogatoire, finit par avouer à Vincent
qu'elle l'aime! «Oh! dit l'humble enfant du vannier, ne vous jouez pas
ainsi de moi, Mademoiselle! Vous la reine des Micocoules! moi le fils
vagabond du vannier!»
L'aveu n'est pas moins involontaire et pas moins franc sur les deux
bouches. «Eh bien! je le dirai une fois aussi, Mireille, je t'aime!
«Je t'aime tellement que si tu disais: Je veux une étoile, il n'est ni
traversée de mers, ni forêts, ni torrents en fureur, ni bourreau, ni feu,
ni fer qui m'arrêtent. Au sommet des pics des montagnes, là où la terre
touche le ciel, j'irais la cueillir, et dimanche tu l'aurais pendue à ton
cou.
«Mais, ô la plus belle de toutes! plus j'y pense, plus, hélas! je sens que
je me fais illusion. J'ai vu une fois un figuier dans mon chemin, cramponné
à la roche nue, contre la grotte de Vaucluse, si maigre, hélas! qu'à peine
aux lézards gris il donnait autant d'ombre qu'une touffe de jasmin. Jusqu'à
ses racines une seule fois par an vient clapoter l'onde d'une source
voisine, et l'arbuste avide se penche pour boire autant qu'il peut au flot
abondant qui monte à ses pieds pour le désaltérer. Cela lui suffit toute
une année pour vivre. Cela s'applique à moi, ô Mireille! aussi juste que la
pierre à la bague!
«Car je suis le figuier, Mireille, toi la fontaine!...»
L'entretien s'attendrit entre les deux enfants; au moment où il va
s'exalter jusqu'au délire, on entend la voix grondeuse d'une vieille
femme. «Les vers à soie, à midi, n'auront donc point de feuilles à manger?»
dit-elle.
«Au sommet touffu d'un pin tout retentissant d'un joyeux tumulte d'oiseaux,
une volée de passereaux qui s'abat remplit quelquefois l'air d'un gai
ramage à l'heure où fraîchit le soir; mais si tout à coup d'un glaneur qui
les guette la pierre lancée tombe sur la cime de l'arbre, de toute part,
effarouchés dans leurs ébats, la volée s'enfuit dans le bois.»
Ainsi, troublé dans son bonheur, le couple innocent s'enfuit dans la lande,
elle vers la maison, son faisceau de feuilles sur la tête, lui immobile, la
regardant de loin courir dans le blé.
Et ainsi finit ce second chant, une des plus suaves idylles à laquelle on
ne peut rien comparer que les gémissements les plus chastes du Cantique des
Cantiques. Il y respire une pureté d'images, une verve de bonheur, une
jeunesse de coeur et de génie qui ne peuvent avoir été écrites que par un
poëte de vingt ans. La terre y tourne sous les pas, le coeur y bondit dans
la poitrine comme dans une ronde de villageois sous les mûriers de la Crau
ou sous les châtaigniers de Sicile. Ô poésie d'un vrai poëte! tu es le
rajeunissement éternel des imaginations, la Jouvence du coeur.