XI

C'est le chariot d'Herman, le fils de l'aubergiste, qui revient à vide de

sa course au-devant des proscrits.

Le jeune homme, ordinairement si réservé et recueilli en lui-même, entre

tout rayonnant d'une splendeur intérieure dans la salle. Le pasteur s'en

aperçoit. «On voit, dit-il au jeune homme, que vous revenez tout changé et

tout satisfait; jamais il n'y eut tant d'animation dans vos yeux; on voit

que vous avez répandu vos dons parmi les affligés et que de bénédictions

sont descendues sur vous!»

Herman raconte à sa mère l'épisode le plus touchant de son voyage. «En

suivant, dit-il, la route qui mène au village où la colonne fugitive va

passer la nuit, j'aperçus une lourde charrette traînée par deux boeufs, les

plus gros et les plus vigoureux de ce pays des étrangers. À côté de la

voiture marchait d'un pas ferme et souple une jeune fille tenant à la main

une longue baguette armée de l'aiguillon et conduisant en le pressant

l'attelage. Quand elle me vit, elle s'approcha timidement, mais avec

confiance, de moi, et me dit: «Nous n'avons pas été toujours dans cette

humiliante situation où nous sommes aujourd'hui; je ne suis pas encore

habituée à demander à l'étranger cette aumône qu'il donne souvent à regret

et seulement pour se délivrer de l'importunité du pauvre; mais le besoin

me force à parler. Là, sur la paille, languit la femme d'un homme riche de

notre village; elle vient d'accoucher, et j'ai eu bien de la peine à la

sauver avec les boeufs de cette charrette. Nous ne pourrons arriver que

bien tard après les autres; à peine si cette pauvre femme garde un souffle

de vie, et son nouveau-né repose tout nu entre ses bras. Si vous êtes de

ces environs et si vous avez du linge qui vous soit inutile, donnez-le à

cette malheureuse mère!»

«Ainsi parla la belle jeune fille, et sur la paille où elle était étendue

la pauvre femme, toute faible et toute pâle, se lève et me regarde. Moi je

répondis à la jeune fille: «Il y a souvent un bon génie qui nous conseille

et qui nous fait deviner les plus pressants besoins de nos frères. Ma mère,

comme si elle avait pressenti vos besoins, m'a donné, pour ceux qui

n'auraient pas de quoi se couvrir, ce paquet de hardes et de linge.» Et

aussitôt, dénouant les cordes par lesquelles il était lié, je remis à la

jeune fille la robe de chambre de mon père, les chemises et les draps. Elle

me remercia avec des transports de joie et s'écria: «Celui qui est heureux

ne croit pas qu'il puisse y avoir encore des miracles, mais c'est dans

l'angoisse du malheur qu'on reconnaît comment le doigt de Dieu conduit les

bons coeurs à une bonne action. Puisse-t-il vous rendre à vous-même le bien

qui nous arrive par vous!»

«La pauvre femme en couches prit en souriant ce linge que la jeune fille

lui tendait, et se réjouit surtout en sentant la douce flanelle tiède qui

doublait la robe de chambre. «Hâtons-nous d'arriver au prochain village, où

nos compatriotes doivent faire halte pour la nuit; là je coudrai le linge

pour la layette de l'enfant, et j'arrangerai avec soin tout ce qui sera

nécessaire.» Elle me remercia encore et toucha les boeufs; le char

s'éloigna. Pour moi, j'arrêtai les chevaux et je restai. Un combat

s'élevait en moi; je ne savais ce qu'il y avait de mieux à faire, de courir

rapidement au village de la halte et de partager entre les émigrés les

provisions de bouche que j'avais apportées, ou de les remettre toutes à la

belle et charitable jeune fille, afin qu'elle les distribuât elle-même

entre les nécessiteux. Mon coeur décida: je courus après elle, je la

rejoignis bientôt et je lui dis:

«Ma mère n'a pas seulement mis dans mon chariot du linge pour ceux qui en

manquent, elle y a joint aussi diverses provisions qui sont là dans les

coffres; je veux remettre tout cela entre tes mains; je suis plus sûr que,

de cette manière, ses intentions seront bien accomplies; car tu partageras

ces provisions avec discernement, au lieu que moi je serais obligé de m'en

rapporter au hasard.--Je les partagerai avec conscience, répondit-elle;

elles réjouiront celui qui est dans le besoin.»

«J'ouvris les coffres de la voiture, j'en tirai les lourds jambons, le

pain, les bouteilles de vin et de bière; je lui donnai tout, et j'aurais

voulu lui donner encore plus, mais les coffres étaient vidés. Elle déposa

tout cela aux pieds de la malade; puis elle s'éloigna, et je repris avec

mes chevaux le chemin de la ville!»

* * * * *

Y a-t-il dans Homère ou dans Virgile une scène plus antique et plus

naïvement racontée? Et cependant la scène est d'hier, les moeurs sont du

jour et du pays, et le sentiment en est de tous les temps. On respire

néanmoins le christianisme jusque dans l'amour.

Cours familier de Littérature - Volume 07 · 第 230 / 326 题