Rien n'est plus simple que le plan de ce poëme épique. Comme tout ce qui
est réellement beau, le drame ne comporte aucun artifice de composition.
C'est la nature bien peinte, le coeur humain bien compris, la poésie,
c'est-à-dire la beauté latente de la vie domestique bien chantée. Cela n'a
point pour but d'étonner, mais de charmer et surtout d'édifier l'âme par la
reproduction émue des plus doux et des meilleurs sentiments de famille.
Qu'il y a loin de là à _Werther_! Il y a aussi loin que du bon sens au
délire, que de la maladie mentale à la santé du coeur et de l'esprit.
Lisons ensemble quelques scènes de ce tableau aussi homérique par la forme
qu'il est flamand ou allemand par le fond.
Écoutez!
X
L'hôtelier du _Lion d'or_, dans une petite ville d'Allemagne, cause avec sa
femme, assis sur un banc de bois au seuil de son auberge. La rue est
déserte; la ville entière s'est portée en masse hors des murs, au-devant
d'une colonne fugitive d'émigrés des bords du Rhin, qui se sauvent avec
leurs femmes, leurs enfants, leurs vieillards, leurs malades, leurs
troupeaux, leurs meubles, devant l'armée envahissante des Français. Le fils
unique de l'aubergiste, Herman lui-même, a attelé ses beaux chevaux favoris
au chariot de poste de son père, et il est allé porter des vivres, des
couvertures, des vêtements, à ces infortunés surpris par l'irruption dans
la nuit.
«Je ne donne pas volontiers mon vieux linge,» dit la femme de ménage au
mari économe, «car on a mainte occasion de l'employer utilement, et, quand
on en a besoin, on n'en trouve pas à prix d'argent; mais aujourd'hui j'ai
rassemblé avec plaisir ce que j'avais de meilleur en fait de chemises et de
couvertures, car j'ai entendu dire qu'il y avait dans cette foule des
enfants et des vieillards demi-nus. Et, dis-moi, veux-tu me pardonner? j'ai
aussi mis à contribution ton armoire: j'ai pris ta belle robe de chambre en
fine cotonnade, cette indienne à fleurs si chaudement doublée de flanelle;
je l'ai donnée; mais tu sais qu'elle est vieille et tout à fait hors de
mode.»
L'hôte regrette sa vieille robe de chambre, mais il pardonne en pensant au
bien-être des infirmes qui s'envelopperont de sa dépouille.
L'heure du soir allonge l'ombre des maisons sur la rue; la foule rentre
escortant la colonne fugitive.
«Regarde, dit l'hôtesse, voici déjà les curieux qui rentrent après avoir vu
les pauvres émigrés. Probablement tout a traversé la ville maintenant. Vois
comme leurs souliers sont couverts de poussière, comme ils ont le visage
enflammé; chacun a son mouchoir à la main, pour essuyer la sueur de son
front. Je ne voudrais pas m'en aller ainsi, par la chaleur d'un pareil
jour, courir après un si navrant spectacle; c'est bien assez d'entendre le
récit qu'on nous en fera.
«Oui, répond l'aubergiste-cultivateur, c'est là un temps de moisson comme
nous en avons rarement; nous avons déjà rentré le foin bien séché dans le
fenil, et nous rentrerons de même le blé dans la grange. Le ciel est clair,
on n'y distingue pas le plus léger nuage, et depuis le matin il s'est levé
un vent frais et agréable. Voilà un temps frais qui durera. Le blé est mur;
demain on commencera à faucher la riche moisson!»
* * * * *
Pendant que l'hôte et l'hôtesse s'entretiennent ainsi, on voit rentrer,
dans une élégante calèche fabriquée à Landau, le riche marchand, avec ses
filles, qui habite la maison nouvellement restaurée à neuf en face de
l'hôtellerie, de l'autre côté de la place. «Voici, dit de nouveau la bonne
hôtesse, voici le pasteur et notre voisin le pharmacien! Ils vont nous dire
ce qu'ils ont vu là-bas.»
* * * * *
Le pasteur et le pharmacien entrent; ils s'attablent autour d'un pot à
bière écumant dans l'arrière-salle de l'auberge. Ils causent, chacun selon
son caractère, de l'événement de la journée.
Le pharmacien décrit en termes pathétiques le douloureux convoi. «Rien ne
ressemble à ce spectacle, dit-il, si ce n'est le jour funèbre où l'incendie
dévora notre pauvre petite ville, il y a vingt ans.»
Le pasteur, jeune et modeste ecclésiastique, l'honneur de la ville,
recommande à ses amis la confiance en Dieu et la charité.
Un bruit de fer des chevaux qui font retentir le pavé sous la voûte de
l'auberge interrompt l'entretien et lui fait prendre un autre tour. Le
second chant commence.