La scène est transportée dans la rue, la nuit, sous la fenêtre de
Marguerite. Un soldat, à demi ivre de douleur plus que de vin, revient de
l'armée; il a appris en approchant de la ville la honte de sa soeur chérie,
qu'il célébrait partout comme la gloire et la beauté de la famille. Il a
noyé son humiliation et sa douleur dans quelques verres de vin; il vient à
tâtons chercher le seuil de son enfance et s'assurer si sa soeur n'a pas
été calomniée par la malignité des voisins.
En s'approchant de la maison il chante en s'accompagnant d'une mandoline
quelques couplets grivois sur les filles qui se laissent séduire. Faust et
Méphistophélès se rencontrent au même instant dans la rue, rapportant un
écrin plein de bijoux des montagnes à Marguerite. Une querelle s'engage
entre le soldat et le séducteur. Le soldat tombe frappé à mort sur le
seuil de la maison par l'épée de Faust. Méphistophélès et Faust s'évadent;
le peuple s'attroupe. Marguerite descend cependant pour recevoir le dernier
soupir de son frère adoré; il la reconnaît avec horreur, l'appelle des noms
les plus infâmes en présence de toute la ville, et meurt intrépide en la
maudissant.
Arrêtons-nous là pour aujourd'hui, là où le pathétique commence, et
réservons pour le prochain entretien les développements d'un drame qui se
joue dans l'âme plus encore que sur la scène, et dont on ne peut omettre un
détail, parce que chaque détail est un coup de sympathie mille fois plus
acéré qu'un coup de poignard.
Il y a assez à réfléchir et à admirer sur cette première moitié de l'oeuvre
du poëte, qui, en créant Faust et Marguerite, a créé non plus la tragédie
des cours, des dieux ou des rois, mais la véritable tragédie du coeur
humain!