La scène suivante se passe quelque temps après sur les plus hautes cimes du
Tyrol. Faust, non rassasié, mais ennuyé de son bonheur, est allé se reposer
de sa félicité dans la solitude et dans la contemplation extatique de la
nature.
Méphistophélès l'y a suivi, comme le doute suit la foi, pour l'empêcher de
s'enraciner dans l'âme pieuse.
Ici Goethe s'étend dans ses pensées aussi loin que l'espace et s'élève
aussi haut que les étoiles. Sa vraie nature intellectuelle, son panthéisme
véritablement indien, c'est-à-dire une divinisation vague de l'oeuvre au
lieu de l'ouvrier; une immersion les yeux fermés, à tout risque de l'âme,
dans le sein de la nature matérielle et intellectuelle, éclatent dans les
monologues de Faust comme dans son dialogue avec le génie du doute et du
mal. Nous ne vous en donnerons ici que les principales éjaculations. Elles
sont les plus beaux éclairs de paroles qui entr'ouvrent aux regards l'âme
mystérieuse du grand poëte.
«Esprit sublime!» s'écrie-t-il en s'adressant à je ne sais quelle
toute-puissance occulte, qui est peut-être la science, peut-être la foi,
peut-être le génie infernal auquel il s'est donné pour disciple, «esprit
sublime! tu m'as donné tout ce que je demandais. Ce n'est pas en vain que
tu as tourné vers moi ton visage à travers le feu! Tu m'as donné la
puissante nature pour royaume, la force de la sentir, la volupté d'en
jouir! Tu fais passer en revue devant moi la foule de tout ce qui a vie; tu
m'apprends à reconnaître mes frères dans le buisson silencieux, dans l'air,
dans les eaux; et lorsque la tempête mugit et gronde dans la forêt, roulant
les pins gigantesques, secouant avec fracas leurs branches et déracinant
leurs souches; lorsque le bruit de leur chute fait retentir de coups sourds
l'écho des montagnes, alors tu me conduis dans l'asile paisible des
grottes, et les merveilles de ma propre conscience se révèlent par la
réflexion à moi; et la lune pure et sereine monte à mes yeux, apaisant sous
ses rayons toutes choses...
«Oh! combien je sens cependant que rien de parfait n'est la part de
l'homme! Tu m'as imposé, au milieu de ces délices qui me confondent avec la
Divinité, un compagnon dont je ne saurais déjà plus me passer. Froid et
superbe, d'un souffle de sa parole il réduit tous tes dons à néant! Il
nourrit dans ma poitrine une ardeur insatiable qui me pousse sans cesse
vers cette douce image (Marguerite). Ainsi je vais, comme un homme ivre,
des désirs à la jouissance, et dans la jouissance je regrette le désir!»
Méphistophélès le raille sur cet enthousiasme vide. «Tu appelles cela,» lui
dit-il, «un plaisir surnaturel? S'étendre sur les montagnes dans la nuit et
la rosée, embrasser dans ses extases le ciel et la terre, se gonfler
jusqu'à se croire un dieu, creuser avec la perplexité du pressentiment la
moelle de la terre, sentir se résumer dans sa poitrine l'oeuvre entière des
six jours, jouir je ne sais de quoi, et conclure l'extase sublime (en
ricanant) je n'ose dire comment!»
--«Fi sur toi!» s'écrie avec dégoût Faust indigné de voir profaner par
cette ironie Dieu, la nature, la pensée, l'amour.