Or combien n'a-t-il pas fallu de réflexion, de sensibilité, de création
mentale et manuelle, au peintre de ces deux grandes scènes de la vie
humaine, pour avoir conçu, reproduit, exprimé tant de sentiments divers
dans les physionomies de tant de personnages, si heureusement ou si
douloureusement impressionnés? Combien n'a-t-il pas fallu de génie
expressif pour traduire tant d'âme et tant de nuances d'âme sur les traits
de ces visages? et, ajoutons, sur des traits toujours beaux; car, dans
Léopold Robert comme dans la statuaire grecque, l'expression n'enlève
jamais rien au _beau_, cette première condition de l'idéal dans l'art.
Et comment distinguerez-vous, dans des oeuvres si fortement empreintes de
pensées et si communicatives de sentiment, comment distinguerez-vous,
disons-nous, la peinture de la littérature, le dessinateur du poëte, le
peintre du philosophe, le tableau du livre? Est-ce que l'un ne vous parle
pas aussi clairement et aussi éloquemment que l'autre? Est-ce que la toile
ne vaut pas la page? Est-ce que le pinceau ne rivalise pas avec la plume?
Est-ce qu'il y a plus de langage dans un mot écrit que dans un trait peint?
Est-ce que Michel-Ange n'est pas aussi foudroyant que Bossuet? Est-ce que
Raphaël n'est pas aussi lyrique dans _la Transfiguration_ qu'_Isaïe_?
Est-ce que Scheffer n'est pas aussi mystique que saint Augustin? Est-ce que
Léopold Robert n'est pas aussi pathétique que Bernardin de Saint-Pierre
dans son naufrage de Virginie? Est-ce qu'en sortant d'une galerie du
Louvre ou du Vatican vous ne vous sentez pas l'âme aussi remuée qu'en
fermant les plus beaux livres d'une bibliothèque?
S'il en est ainsi, pourquoi donc vous étonneriez-vous que j'aie fait
entrer, pour la première fois, la musique et la peinture, et bientôt la
statuaire, dans un cours de littérature?
Et pourquoi n'aurais-je pas choisi, pour cette innovation, un des plus
littéraires des peintres de ce temps, Léopold Robert? Car c'est
véritablement pour moi celui dont le crayon se rapproche le plus de la
plume, le plus pensif et le plus senti, avec Scheffer, de tous ceux qui ont
écrit leur âme avec des formes et des couleurs sur une toile. Ce ne sera
pas un peintre si vous voulez, dirai-je à ces critiques, mais ce sera le
plus lyrique, le plus pathétique, le plus dramatique, le plus idéal des
écrivains à l'huile! Et si vous doutez de son talent, regardez sa vie et
regardez sa mort; il a vécu de ses rêves, il a peint du sang de son coeur,
il est mort de son génie. Blâmons son acte; plaignons sa défaillance; mais
aimons son âme. Tout est infini en Dieu, même le pardon!