Léopold s'achemina donc vers Paris à l'appel de ces amis, mais déjà triste;
la gloire a ses mélancolies comme la religion, comme l'amour: plus on
monte, plus l'on voit de profondeur sous ses pieds; plus on possède, plus
on sent le néant de ce qu'on atteint. D'ailleurs, ce qu'il aimait au fond,
sans peut-être se l'avouer, il ne le possédait pas, il ne pouvait se
flatter de le posséder jamais.
Il s'achemina lentement, très-lentement, vers Paris; la chaîne d'amitié
qui le retenait en Italie était lourde; il accompagna à Florence le prince
et la princesse qui fuyaient Rome. La révolution de 1830 venait d'éclater
en France et de triompher en trois jours. À chaque secousse de la liberté
en France on sent trembler par sympathie le sol antique de l'Italie
indépendante, hélas! de coeur. Les États romains s'agitaient: les
populations les plus vivaces habitent ces montagnes.
Le prince Napoléon était dans une pénible perplexité d'esprit: d'un côté sa
famille et lui devaient une généreuse hospitalité au pape; reconnaître
l'asile qu'ils avaient reçu par une participation aux insurrections contre
leur hôte, c'était une ingratitude; d'un autre côté, agrandir la révolution
française, incomplète, selon eux, en France, où elle venait de couronner un
autre Bourbon, la fomenter, la servir, la transformer en révolution
générale en Italie, c'était ouvrir des perspectives à leur dynastie
napoléonienne ici ou là; c'était de plus acquérir des titres de popularité
héroïque dans cette ancienne patrie de leur famille, redevenue la patrie de
leur exil.
Enfin ils étaient jeunes, et les révolutions sont l'instinct de la
jeunesse, parce qu'elles pressent le pas du temps et parce qu'elles
arrachent violemment à l'avenir le mot du destin. L'impatience, dans l'âme
vraiment italienne du fils aîné de la reine Hortense, l'emporta sur la
convenance de sa situation envers le pape; il se laissa entraîner à la voix
des patriotes romains, ses amis; il marcha en volontaire avec eux contre
les troupes du pape. Le feu de l'insurrection s'amortit avant de s'être
propagé jusqu'à Rome: l'Italie se lève, mais ne se tient pas assez
longtemps debout. Les fatigues d'une campagne d'hiver, les agitations d'un
esprit qui ne savait pas bien où était le devoir, les fièvres contractées
dans les campements nocturnes au milieu des régions insalubres de la
_malaria_, emportèrent en peu de jours le prince. Il mourut sans gloire,
quoique né pour la gloire: il se pressa trop de la saisir là où il crut
apercevoir son ombre; le Ciel lui devait peut-être une meilleure occasion,
et une meilleure mort. L'impatience est le défaut, mais aussi la vertu de
la jeunesse. Il fut jeune; la mort l'en punit: c'était une grande dureté
du destin.