Un peu au-dessous des deux joueurs de musette dansants on aperçoit les
têtes de quelques moissonneuses courbées sur le sillon. La première et la
plus rapprochée du char se relève aux sons de la _zampogna_, et tourne aux
trois quarts son visage du côté du groupe.
Ce visage est un des plus ravissants qui soient jamais sortis d'une toile.
La belle moissonneuse de Léopold Robert compte dix-neuf ans; la délicatesse
et la force de cette saison de la vie se marient, dans un harmonieux
ensemble, sur ses traits; elle regarde avec un demi-sourire de distraction
et de raillerie les grotesques gambades des danseurs maladroits de
l'Abruzze; mais son oeil large, ouvert et tendu par une arrière-pensée,
lance au-dessus d'eux un regard chargé de rêverie vers le bel adolescent
qui retient les buffles; on voit qu'elle a l'espérance d'être bientôt la
fiancée de cet Antinoüs rustique et de monter à son tour sur le char comme
fille du maître du champ. Il ne manquait à ce drame rural que l'amour: le
voilà! Il sort, tout voilé, mais tout brûlant, du regard de la belle
moissonneuse et de l'attitude langoureuse, pensive et fière, du toucheur de
buffles. Évidemment cette tête est un portrait encore. Est-ce la princesse?
Est-ce Thérésina? Qui sait si ce n'est pas l'une et l'autre, fondues et
transfigurées en une seule réminiscence?