C'est là l'impression qui avait évidemment saisi Léopold Robert, homme des
champs lui-même, dans ses haltes fréquentes sous le chêne ou sous le rocher
de _Sonnino_, pendant ses excursions pittoresques avec la sauvage et tendre
Thérésina. C'est cette félicité de l'humanité naïve, laborieuse, opulente
de peu, qu'il avait rêvée, qu'il avait vue, et qu'il voulait reproduire en
un groupe, comme une image complète du bonheur terrestre, comme l'hymne
sans mots de la création.
Il pouvait prendre cette image de l'extase humaine sous mille aspects, sous
mille formes, dans mille attitudes et dans mille scènes plus élevées du
drame de la vie: les palais, les temples, les bosquets, les bords des
fontaines lui offraient ces images de la félicité ou de la volupté, dans
les champs de victoire, dans les triomphes des guerriers ou des orateurs
sauveurs de la patrie et idoles des peuples, dans les actes de foi et de
culte qui unissent les hommes à Dieu par la piété, cette plénitude de
l'âme; par les langueurs de l'amour heureux, dans les jardins d'Armide et
d'Alcine, où le Tasse et l'Arioste enlacent leurs héros dans les bras de
beautés ivres de regards. Tout cela lui parut ou trop abstrait, ou trop
conventionnel, ou trop mystique, ou trop sensuel: il conçoit, plus près de
terre, une félicité rurale et domestique plus accessible à l'universalité
de l'espèce humaine, félicité fondée non sur les chimères d'esprit ou de
coeur, mais sur les instincts innés de l'homme et sur les réalités
péniblement douces de la vie. La famille, l'amour, le travail, l'enfance,
la jeunesse, la maturité, la sainte vieillesse, la récolte après la
moisson, la mort dans l'espérance, après la vie dans la sueur. En un mot,
sa félicité ce n'est pas l'Éden c'est la terre. Regardez! voilà le groupe.