Pendant que nous vaguions ainsi, à la froide rosée de la nuit, de châlet en
châlet, sans qu'une porte voulût s'ouvrir à la voix des guides, les
frissons qui sortaient des sapins et des cascades nous saisissaient; la
faim et le sommeil, après une journée de marche, faisaient transir et
grelotter les femmes; une nuit sans foyer, sans toit et sans nourriture,
sur une couche d'herbe humide de neige, au sommet de l'Apennin, alarmait ma
tendresse pour des santés chères et délicates. Je commençais à maudire ma
curiosité, quand un bruit de pas, à travers le feuillage, sous les arbres
sur notre droite, appela notre attention.
C'était un pâtre d'un châlet voisin qui accourait, envoyé vers nous par
deux étrangers abrités, comme nous cherchions à nous abriter nous-mêmes,
sous son toit de feuilles. Ces deux jeunes et aimables étrangers, nous dit
le pâtre, étaient le prince Napoléon et la princesse Charlotte, sa femme,
arrivés un peu avant nous au monastère, et, comme nous, repoussés du seuil
par l'affluence des pèlerins aux Camaldules. Ils venaient d'apprendre que
le ministre de France et sa suite avaient été renvoyés comme eux, sans
égards, des portes du couvent, et qu'ils cherchaient en vain un toit de
berger pour y reposer leur tête. Bien que le châlet où ils nous avaient
devancés fût étroit, ils nous en offraient avec empressement la moitié. Le
prince avait chargé son envoyé d'ajouter de sa part que, si nous avions
quelque scrupule à loger ainsi les représentants de deux dynasties opposées
dans la même chaumière, nous serions libres de ne pas nous voir, et qu'il
se retirerait avec la princesse dans la partie séparée du châlet où les
montagnards gardent le foin des vaches pour l'hiver.
Nous acceptâmes, avec les expressions d'une vive reconnaissance,
l'obligeante proposition; seulement nous insistâmes pour que rien ne fût
dérangé à l'établissement nocturne dans le châlet intérieur, et nous ne
consentîmes à accepter que le logement du fenil. Nos hôtes ajoutèrent, à
cette exquise politesse, l'envoi de la moitié de leur souper; mais les
frontières furent fidèlement respectées de part et d'autre, et, malgré le
désir de nous voir plus intimement à cette hauteur, au-dessus des petites
convenances diplomatiques, nous ne franchîmes, ni l'un ni l'autre, la
palissade de branches de châtaignier qui séparait le fenil du châlet.
X
Nous passâmes une nuit délicieuse, sous les couvertures de nos mules,
étendus sur le foin embaumé par les fleurs du thé de montagnes, au
bruissement des feuilles de sapin et des châtaigniers, qui faisaient
chanter, sur des modes différents, les brises de la nuit. Le torrent des
Camaldules grondait dans le fond de son ravin, comme un mouvement convulsif
de la terre qui fait mieux goûter l'immobile sérénité du ciel; les aigles
jetaient des cris sur leurs rochers au lever de la lune et de chaque grande
étoile qu'ils prenaient pour l'aurore. Une bande blanche et jaune à
l'horizon de la mer Adriatique annonça le jour. Le prince et la princesse,
qui voulaient poursuivre leur voyage plus loin que nous, sortirent,
couverts de leur manteau, du châlet, au premier crépuscule du matin. Nous
les saluâmes respectueusement du geste par la fenêtre sans vitres du fenil,
et nous nous séparâmes pour ne plus nous revoir.
La princesse Charlotte, jeune, mince, grêle, flexible comme un roseau qui
n'a pas encore ses noeuds, était plus semblable à un enfant qu'à une jeune
femme. On n'entrevoyait sa puissance d'attraction future qu'à l'extrême
finesse de sa physionomie et à la profondeur précoce de son regard; la
passion encore absente pouvait un jour se répandre de là sur les traits
pour tout animer. C'était un visage qui ne charmait pas au premier regard,
mais qui saisissait l'oeil et qui forçait à y revenir. La beauté de son
mari jetait encore une ombre de plus sur elle. À cette époque, cette femme
était quelque chose de fragile qui pouvait se consolider ou se briser,
selon le sort. Telle était cette princesse; elle devait tuer un jour, bien
involontairement, le jeune peintre qui aurait pu devenir le Raphaël de son
siècle et qui ne fut que Léopold.
J'ai passé souvent bien des heures, au palais Barberini de Rome, à
contempler cette naïve et opulente figure de la belle _Fornarina_, dont
l'attrait consuma Raphaël. Quelle différence entre ces deux visages! Mais
l'amour se cache sous la laideur comme sous la beauté: ce n'est pas le
regard qui aime, c'est le coeur.