Un jour cependant, et sans avoir concerté la rencontre, nous nous trouvâmes
inopinément rapprochés par un de ces accidents de voyage qui ont l'air de
préméditation et qui sont des hasards.
C'était dans une chaude semaine du mois de juillet, en Italie. Nous allions
chercher, ma jeune femme et moi, les sites pittoresques et la fraîcheur des
eaux et des bois dans les hautes gorges du groupe des Apennins, à
_Vallombrose_ et aux _Camaldules_, deux célèbres abbayes presque
inaccessibles, comme la Grande-Chartreuse de Grenoble.
Après avoir passé là quelques-uns de ces jours qui ressemblent à des haltes
du temps où la vie cesse de fuir, dans les vastes cellules, dans les longs
corridors frais, au bord des bassins glacés et sous les sapins aux murmures
lyriques de Vallombrose, nous redescendîmes dans la profonde vallée qui
sépare de la Toscane habitée cette oasis de paix, et nous reprîmes à
cheval la route d'une autre oasis encore plus enfoncée dans le ciel au delà
des nuages: les _Camaldules_.
La saison était caniculaire, malgré les haleines du torrent presque
desséché dont nous suivions les bords, et qui montrait ses blocs roulés à
nu dans son lit, comme Job montrait ses os à Dieu dans sa nudité sur sa
couche. La réverbération du soleil contre les parois de marbre de la vallée
incendiait l'air respirable; nous cherchâmes, vers le milieu du jour, un
abri sous un vaste _caroubier_, espèce d'oranger sauvage et gigantesque qui
affecte la régularité immobile de l'oranger taillé par la main de l'homme,
qui porte des fèves succulentes pour les chevaux du désert, et qui verse,
de son dôme touffu et toujours vert, une ombre imperméable au soleil de
midi.
Nous nous oubliâmes trop longtemps, sur la foi de nos guides, dans cette
sieste sous l'arbre. Quand nous remontâmes sur nos vigoureux petits chevaux
de Corse, pour gravir le plateau rocheux qui monte aux Camaldules, la nuit
en descendait à grandes ombres.
Avant d'atteindre la cime du plateau, et de tourner à gauche dans la gorge
sombre de pâturages, de torrents, de grands bois qui servent d'avenues à
l'abbaye, la nuit était faite; on ne voyait plus le chemin sous les pas de
son cheval; quelques rares lueurs, à travers les branches d'arbres,
indiquaient seules une ou deux chaumières éparses, châlets des pasteurs de
l'Apennin plaqués sur les flancs de la montagne, à notre gauche; à droite,
le murmure d'un torrent invisible et profondément encaissé montait comme
une terreur dans la nuit.