Elpémor, en sortant pour calmer sa fièvre, avait laissé Denise dans un
tel désordre qu’elle demeura longtemps, frappée d’inertie, dans la pièce
où la scène avait eu lieu. Elle ne s’arrêtait de pleurer que pour se
rappeler certains reproches et y puiser les motifs de nouveaux sanglots.
Ainsi, dans deux appartements superposés, avec une frappante symétrie,
la violence du seul homme qui vécût entre elles avait, se déchaînant,
jeté d’une part l’orgueil, de l’autre le désespoir dans deux âmes,
chacune particulièrement désignée pour se gonfler outre mesure de son
lot soudain.
Quand une femme du caractère de Denise s’est donné un maître, les
colères de l’élu peuvent la briser sans susciter en elle aucune
réaction. Dépositaire de l’ancien esprit d’esclavage, elle tremble à
toute menace, non d’indignation, mais de crainte, profondément persuadée
de sa faiblesse et de l’affront que lui vaudrait une fière attitude.
La sérénité de la jeune femme n’avait pu survivre à l’installation sous
son toit de Mlle Dimbre.
Elle pensait l’accueillir sans prévention, acceptant l’expérience voulue
par Georges, en reconnaissant même la nécessité. Mais il avait suffi que
Lola parût pour ébranler ces dispositions conciliantes. S’attendant à
recevoir une personne âgée, discrète dans ses manières, effacée dans sa
mise, Denise n’avait pas vu sans désappointement sauter de la voiture
une jeune fille alerte, dont le brillant visage et le libre ton
ruinaient sa conception de l’institutrice. Elle avait dû prendre sur
elle pour n’en rien montrer, puis pour dissimuler sous un air d’aisance
la timidité que lui inspirait l’étrangère.
Quelques jours s’écoulaient, et cette timidité ne faisait que croître
dans un cœur qui aurait voulu s’enhardir. La gouvernante s’était déjà
emparée de Claude, pour qui elle ordonnait un programme de vie avant
même de l’avoir apprivoisé. Denise aurait aimé qu’on la consultât, à
tout le moins qu’on lui fît part des décisions prises, avec un air de
s’inquiéter de son propre avis. Mais tout se passait en dehors d’elle.
Les heures de promenade et les heures d’étude se succédaient dans un
enchaînement inflexible, réglées par une autorité qui n’admettait pas de
partage et s’isolait jalousement pour mieux s’exercer. L’enfant ne
paraissait guère qu’aux repas, où il était l’objet d’une telle
surveillance qu’il ne s’y montrait pas dans son naturel.
Une mère moins passionnée, souffrant moins qu’elle, mais douée d’un
caractère plus énergique, aurait rompu d’un coup la situation, renvoyé
l’institutrice à Paris et repris son fils. Denise n’osait pas même se
confier à Georges. Elle aurait craint, en le faisant, de l’impatienter,
et il avait fallu cet incident, la gifle inattendue, révélatrice, qui
lui avait semblé retentir sur sa propre chair, pour arracher à son
indignation le cri que sa tristesse n’aurait pas poussé.
Elle dut se faire quelque violence pour paraître à table. La diatribe de
son mari la rendait confuse comme si, pour la blesser dans son
amour-propre, il l’avait proférée publiquement. Mais personne ne faisait
attention à elle. La gouvernante, impassible à son ordinaire, attachait
la serviette de l’enfant. Denise considéra avec émotion le pauvre petit
visage maltraité, où elle n’aurait été qu’à demi surprise de voir encore
se détacher le feu du soufflet.
--Eh! bien, Mademoiselle, demanda Georges, êtes-vous satisfaite de votre
élève?
--Médiocrement, Monsieur, répondit Lola. Il m’a désobéi cet après-midi.
--C’est ce qu’il m’a semblé, dit le jeune homme.
Il attacha sur sa femme un regard aigu dont l’ironie se nuançait de
quelque pitié. Denise baissa la tête pour cacher son trouble. Ce regard
la désemparait complètement, la rejetait à sa honte et à son chagrin à
l’instant même où elle se sentait soulagée par l’indifférence. Le repas
s’acheva sans qu’elle eût parlé, ni prêté en apparence la moindre
attention à la conversation de son mari avec la jeune fille.
L’enfant vint l’embrasser avant de monter. Elle appuya la petite tête un
instant contre elle, la pétrissant de ses doigts fins, caressant les
joues, ses lèvres enfoncées dans la toison brune. Et elle lui demandait
mentalement pardon. Mais la gouvernante était debout et elle fit un
signe: Claude aussitôt se dégagea pour courir à elle et Denise, les bras
vides, faillit pleurer en le voyant s’éloigner vers le vestibule.
Cette soirée devait marquer le début d’une ère où son cœur, brûlant
d’une soif jamais étanchée, traverserait une épreuve aussi cruelle que
l’agonie du voyageur du milieu des sables.
En Claude, chéri d’avance et pieusement porté, elle avait mis au monde
un garçon libre, formé, pensait-elle, pour le bonheur et de qui sa
vigilance constamment soucieuse saurait écarter tous les maux. Les
conditions de sa naissance permettaient ce rêve. Penchée sur son
berceau, le contemplant, dans la ferveur et les extases d’un amour si
vif qu’elle s’en trouvait elle-même transfigurée, elle avait ingénûment
nourri l’ambition de remplacer auprès de lui les marraines des contes.
Elle le voyait devenir beau et s’en réjouissait, elle se répétait avec
fièvre qu’il serait riche et ne relèverait que de ses caprices. Toute
son intelligence, toute sa délicatesse s’étaient employées à lui
composer une enfance exceptionnelle dont il pût remercier l’ordonnatrice
et conserver un souvenir vraiment merveilleux. L’adolescence en serait
née, comme la fleur du bouton, avec la ferme plénitude et l’éclat
parfait que l’épanouissement peut comporter. Claude aurait pris son pas,
choisi sa route. Attentive et discrète, elle l’aurait accompagné à
travers la vie, pareille à ces vieilles mères qu’elle vénérait, dont
l’âme est la fontaine où se lavent les blessures, le cœur le sûr refuge
où s’abritent les craintes, et qui n’aspirent, en récompense de leur
dévouement, qu’au droit d’aimer leur fils et d’en être aimées.
C’était précisément sur ce dernier point qu’elle se voyait menacée par
une étrangère. Comme une danseuse qui se dépouille de son lourd manteau,
défait sa chevelure et apparaît nue quand l’approbation du public lui
est acquise, la gouvernante, se sentant soutenue par Georges, s’était
vite affranchie de tout ménagement. Clémente les premiers jours,
tempérant sa sévérité d’indulgences que cachait à Denise effarouchée
l’apparente rigueur de l’ensemble, son autorité se déploya, s’exerça
vraiment dès qu’elle la vit consolidée jusqu’en ses moyens. Le petit
Claude, qui ne connaissait de la discipline que les roses et déjà leur
trouvait mauvaise odeur, apprit à ses dépens ce qu’en est l’épine. Entre
Lola et lui, la lutte s’engagea, lutte de louve et d’agneau, mais d’un
agneau singulièrement rebelle et que semblait avoir nourri la mamelle
d’une louve. La maison retentissait d’éclats terrifiants. Excepté celle
de se soumettre et celle de gémir, l’enfant n’eut bientôt plus aucune
liberté: encore exigeait-on qu’il obéît avec une docilité humiliante
dont s’exaltait l’orgueil de l’éducatrice.
Celle-ci s’était formé une âme de despote. L’exercice du pouvoir
n’allait pas chez elle sans un esprit taquin qui l’avilissait. Sa
passion était moins d’améliorer Claude que de l’avoir devant les yeux
coupable et craintif. Toute occasion lui était bonne, toute manœuvre
honnête pour le surprendre en faute ou le confesser. Le parcourant alors
d’un regard de chatte, l’enveloppant dans un silence ourdi de menaces
dont l’impression presque physique le faisait trembler, elle jouissait
délicieusement de sa confusion. Puis elle le repoussait, l’éloignait
d’elle.
--C’est bien! Allez-vous en!... Vous serez puni.
Aux récréations, aux promenades, à table où l’excitait la présence de
Georges, sa sévérité méticuleuse était sans pitié. Mais c’était aux
heures d’étude qu’elle régnait surtout. Claude y montrait souvent une
obstination dont se serait impatientée la douceur d’une sainte. Installé
devant sa tâche dans une attitude exemplaire, les yeux sur le volume ou
sur le cahier, plein de zèle en apparence, et d’un zèle tenace qui lui
plissait le front entre les sourcils, il refusait de lire, refusait
d’écrire, sans un geste emporté, sans un mot d’humeur, simplement
inerte. Ces caprices le prenaient sans qu’on sût pourquoi. Lui-même n’en
donnait pas d’explication, se bornait, d’un air stupide, à secouer la
tête, lorsqu’enfin, roué de coups, il devait céder. Mais la scène
quelquefois durait une heure: l’enfant se raidissait comme un âne buté,
et plutôt que de quitter la position prise la rigoureuse institutrice
l’aurait mis en pièces.
Ces conflits trop fréquents, alternés de silences et de cris affreux qui
permettaient à la pensée d’en imaginer toutes les phases, retentissaient
si cruellement au cœur de Denise qu’elle s’enfuyait de la maison pour ne
plus entendre. On la voyait gagner un bosquet de pins, nu-tête, d’un pas
rapide, et elle n’y était pas plus tôt entrée qu’elle se jetait par
terre au pied d’un arbre, les mains sur les oreilles et pleurant tout
haut. Sa souffrance était vraiment une souffrance de bête, quelque chose
de farouche, de saisissant, où se fondaient en désespoir toutes ses
facultés. Elle ne raisonnait pas, n’analysait pas, ne cherchait pas à
distinguer le juste et l’injuste dans une sévérité totalement maudite,
elle se laissait aller et elle souffrait. Dans la fureur de ses
transports, elle accusait Dieu. Une amoureuse abandonnée en pleine ère
de foi n’a pas d’accents plus vifs, ni plus profonds. La pinède en
tirait une grandeur auguste, un caractère de temple étendant sa voûte
sur la faiblesse humaine réduite aux abois. Sa fraîcheur apaisait le
visage ardent lorsqu’un état mélancolique succédait aux larmes.
De pareilles crises, même endurées dans la solitude, auraient été
navrantes mais supportables, n’auraient agi qu’à la manière d’un violent
typhon après lequel ce qui fut détruit se relève par la grâce du soleil
réapparu, si dans l’esprit qu’elles ravageaient s’étaient succédé les
merveilleuses variations du climat indien. Mais que l’on se figure une
bruyère d’Ecosse quotidiennement soumise à l’action brutale d’une
tornade. Concevra-t-on paysage plus désolé? Ne gardera-t-elle pas toute
son horreur après le passage du fléau et chacun des ouragans qui la
balaieront ne soufflera-t-il pas sur une plus farouche étendue?
Denise offrait l’image de cette terre maudite. Jusqu’aux répits dont
elle jouissait lui étaient cruels. Voir Claude deux heures par jour,
sous un regard plein d’impatience quand elle l’embrassait, c’était juste
de quoi raviver en elle le dévorant chagrin de ne l’avoir plus. Au
souvenir des témoignages de son affection, de ces élans naïfs et
désordonnés dont elle pliait comme une jeune vigne sous le poids d’une
grappe, elle sentait s’envenimer sa souffrance intime de toute la peine
qu’elle supposait au cœur de l’enfant. Lorsqu’au hasard d’une promenade
elle l’apercevait d’un peu loin, suivant pas à pas l’institutrice, comme
aspiré par le sillage de cette fille altière, il lui semblait que le
petit visage se tournait vers elle pour lui demander assistance.
Elle avait des révoltes qui duraient peu et d’où elle retombait, sa
fièvre usée, dans le plus complet abattement. A son esprit se
présentaient vingt projets contraires, tous ébauchés en vue de bannir
Lola, mais qui s’entre-croisant, se ramifiant comme les voies ferrées
dans une gare, la laissaient en fin de compte dans l’incertitude de
celui qu’il était séant d’adopter. Irrésolue par nature, surtout timide,
elle ne pouvait que se méfier doublement d’elle-même dans le rôle où
l’enfermait une servante adroite. Un dessein ne l’avait pas entièrement
séduite que déjà elle inclinait en faveur d’un autre, au-dessus duquel,
encore brouillé, elle en voyait poindre un troisième. Aucun ne lui
semblait assez prudent: elle redoutait le contre-coup d’une fâcheuse
attaque et n’entreprenait rien pour ne rien risquer.
Les voies de la violence ne s’ouvrant à elle que pour lui découvrir les
plus inquiétantes perspectives, elle décida de s’arrêter à une politique
plus mesquine, mais qui ferait de Georges son instrument. Bien qu’en
apparence indifférent, il ne pouvait rester vraiment insensible à la
façon dont son fils était traité. Si la sévérité de la gouvernante ne
l’avait pas encore dressé contre elle, c’était, pensait Denise, qu’en
ayant approuvé les premiers actes il hésitait par amour-propre à se
déjuger devant une application plus complète. Qu’elle réussît à l’y
amener peu à peu et Lola n’aurait plus qu’à boucler ses malles.
Une pénible surprise l’attendait. Uniquement occupée de son fils, elle
n’avait jamais prêté la moindre attention aux rapports de son mari et de
l’étrangère. La résolution prise de les opposer l’un à l’autre les lui
montra soudain en étroit accord. Sous la banalité des propos courants,
la parfaite correction des attitudes, elle découvrit entre eux une si
évidente sympathie qu’elle mesura la profondeur de son désarroi par
l’ignorance où elle en était restée si longtemps. L’avait-il donc rendue
aveugle et sourde? Un tiers indifférent, à peine attentif, aurait été
frappé de ces mille nuances qui font d’un entretien et d’un silence même
un perpétuel aveu de complicité. Intéressée comme elle l’était à n’en
perdre aucune, par quel prodige d’insouciance ou de distraction
avait-elle pu les laisser se multiplier sans ressentir au fond de l’âme
une atteinte nouvelle? Que Georges se souciât d’une subalterne, que
celle-ci, dépouillant ses façons blessantes, s’entretînt avec lui
familièrement et sur un ton d’égalité qu’il semblait admettre,
n’étaient-ce pas là des indices d’autant plus troublants que leur
jalouse entente, excluant Denise, paraissait de ce fait même dirigée
contre elle?
Dans un cœur qui se croit formé pour souffrir, qu’une délicatesse
excessive et presque morbide a conduit aux limites du désenchantement,
l’appétit du martyre devient insatiable. Les chrétiens, devant les ours,
réclamaient les lions: Denise, en qui déjà gémissait la mère, ne douta
pas un seul instant qu’elle ne fût trahie. S’étant vite aperçue qu’elle
ne l’était pas, elle resta convaincue qu’elle allait l’être et perdit
presque de vue son grief réel pour se déchirer avec fureur à celui
qu’elle aurait un jour prochain.
Sa jalousie s’irrita d’être sans objet comme la rancune avide d’un
ambitieux de ne pas se voir justifiée. Il lui fallait un aliment et elle
le chercha. La surveillance qu’elle ne manqua pas d’établir autour des
suspects lui fournit dix occasions de sangloter seule, aucune de
reprocher à l’un d’eux ses larmes. Un jour, elle vit Lola rentrer de la
promenade avec Georges, mais elle apprit qu’ils venaient de se
rencontrer et que l’enfant, d’ailleurs, appelant son père, avait été la
cause de leur réunion. Un autre jour, passant près d’un bosquet où son
mari, à haute voix, lisait des vers, elle se jeta derrière un arbre et
s’y tint cachée: Georges acheva la pièce, parla d’une autre, ajouta pour
Lola, occupée à coudre, une ou deux réflexions sur le goût public, puis
s’éloigna nonchalamment en serrant son livre, sans même un regard
derrière lui.
Réduite à se nourrir d’un seul chagrin, Denise puisa du moins dans ses
présomptions de quoi le rendre plus amer et plus substantiel. Elle
ouvrit de nouveau tout son cœur à Claude, se rejeta dans le supplice de
n’être plus mère que pour compter des cris et subir des hontes, mais
pénétrée du sentiment de son impuissance, avec l’ivresse farouche du
désespoir.
V
--Claude, venez ici!... Qui vous commande?
--Vous, Mademoiselle.
--Me devez-vous toujours obéissance?
--Oui, Mademoiselle.
--Devez-vous obéir à votre papa?
--Oui, Mademoiselle.
--Devez-vous obéir à votre maman?
--Non, Mademoiselle.
--Qu’adviendrait-il si vous obéissiez à votre maman?
--Je serais corrigé, Mademoiselle.
--Et si jamais vous lui racontiez, petit sot, que je vous ai défendu de
lui obéir?
--Je serais corrigé encore plus fort.
--Allons, nous commençons à nous comprendre! Vous savez que je n’ai pas
l’habitude de promettre en l’air: je ferais de gros nœuds au martinet et
je vous fouetterais jusqu’au sang...
Devant sa gouvernante assise, l’enfant tremblait presque. Un instant,
elle lui retint les mains dans les siennes, le pénétrant de ce regard
qui lui fouillait l’âme. Elle semblait lire en lui ses pensées secrètes,
en éprouver à ses artères le rythme et la force.
--Canne-à-pêche! appela dans le jardin la voix d’Elpémor.
Par la fenêtre ouverte, en se penchant, Lola vit le ratier bondir dans
l’herbe; Georges lui faisait signe, légèrement incliné, coiffé du
chapeau de paille à bord souple qu’il ne mettait ordinairement que pour
les longues courses, la canne tendue comme un obstacle à l’élan du
chien.
--Préparez-vous, dit la jeune fille, nous allons sortir.
En moins d’une minute, elle fut gantée. Sur sa table, à côté d’une pile
de livres, se détachait une grosse revue à couverture bleue qu’elle jeta
sous son bras gauche, avec son ombrelle.
En haut de l’escalier, elle arrêta Claude.
--Petit ami, lui demanda-t-elle à voix basse, avez-vous dit bonjour à
votre maman, ce matin?
--Pas encore, Mademoiselle...
--Il faut y aller. Mais je n’ai pas l’intention d’attendre une heure!...
Tenez, je vais marcher vite: j’entends que vous m’ayez rejointe avant le
ruisseau.
La matinée retentissait du bruit des cigales. Sur la terrasse, la
lumière semblait pleuvoir, les larges fronts des arbres se confondant et
ne la laissant tomber que par gouttes. Mais, au-delà de cette zone
relativement fraîche, la campagne éblouissait, sous un ciel flambant,
par de violentes oppositions de soleil et d’ombre et des réverbérations
aveuglantes. La vigne, plantée en contre-bas derrière la maison,
parsemée d’oliviers aux rondes têtes grises et de petits pêchers piqués
de points d’or, était longée d’un sentier à peine abrité dans lequel la
jeune fille s’engagea. Devant elle se déroulait un site harmonieux, où
les champs alternaient avec les ombrages, dans un amphithéâtre de
coteaux tout couverts de bois au flanc desquels on apercevait, çà et là,
des toits de tuiles bronzées parmi les pins. Elle approchait déjà de
l’étroit canal, roulant une eau bruyante entre les bords sans accident
d’un lit maçonné, lorsqu’elle entendit derrière elle un galop rapide qui
cessa brusquement à sa hauteur.
--C’est bien, murmura-t-elle, vous êtes exact!... Et que vous a dit
votre maman?
--Pas grand’chose, Mademoiselle! Elle voulait m’emmener dans la remise,
voir les petits que la chatte a trouvés cette nuit; mais alors je lui ai
dit que vous m’attendiez, et elle m’a tout de suite laissé partir.
--Cela ne vous aurait-il pas amusé d’aller avec elle?
--Mon Dieu... comme ci, comme ça! répondit Claude, trop fier pour
confesser que la crainte des suites l’avait empêché de céder à la
tentation.
La gouvernante sourit orgueilleusement en caressant du bout des doigts
le petit visage qu’avait coloré l’exercice. Chacun des avantages qu’elle
remportait, chaque défaite infligée par ses froids calculs à une rivale
en posture de la congédier lui emplissait le cœur d’une joie débordante.
Il lui semblait que la justice reprenait ses droits, que le sort, qui
l’avait longtemps maltraitée, l’acheminait par une voie sûre, son
mystère aux lèvres, vers des triomphes proportionnés à ses déceptions.
* * * * *
Si ingrat que puisse être un tel retour, et bien que les circonstances
du récit aient permis précédemment d’en noter plusieurs, il est utile
pour la clarté de ce qui suivra d’analyser ici les sentiments dont
s’était inspirée la conduite de cette fille lucide depuis le jour de son
arrivée à la Cagne.
Quatre années d’une humiliante servitude l’y avaient amenée en pleine
révolte. Elle était résolue à changer sa vie, à violenter en elle le
sexe et la race pour manœuvrer la fortune comme un jeune Anglais, et,
n’ayant aucun plan, ne pouvant, faute de ressources, en établir un,
nourrissait une de ces confuses ambitions qui ne connaissent leur objet
que lorsqu’elles le tiennent.
On lui avait dit d’Elpémor qu’il était étrange. Il n’en avait pas fallu
plus pour l’attirer, de même qu’il suffit d’un léger indice pour donner
au prospecteur avide de richesses la curiosité d’un terrain. Fatiguée de
vivre au milieu de figures conventionnelles, elle aspirait au voisinage
d’une originalité, même blessante, fût-ce en pleine campagne, dans un
cercle étroit, où les inconvénients en sont plus sensibles. Ne
devait-elle pas, pour réussir, faire elle-même favorablement apprécier
la personnalité la plus excessive, et à quel meilleur juge la déférer
qu’à un esprit réputé vif et indépendant?
Denise, à ses yeux, ne comptait pas. Avant de la connaître, elle s’était
tracé d’elle un portrait moral à quelques nuances près parfaitement
exact. Une maîtresse de maison sans plus d’empire, une mère se
déchargeant du soin naturel de faire choix pour son fils d’une
gouvernante, ne lui semblait pouvoir tenir qu’un rôle de comparse, à
peine plus encombrant dans sa modestie que celui d’une aïeule
paralytique ou d’une servante gardée par charité. De telles figures,
ombrageuses, mais passives et constamment la proie d’un songe intérieur,
n’ont été épargnées par la nature que pour servir de piédestal aux
volontés fortes. Il arrive cependant qu’avant de les utiliser celles-ci
les jalousent et puisent dans un dépit bassement fondé le désir de les
humilier davantage.
La jeune fille n’avait pu approcher Denise sans se sentir pénétrée de
cette jalousie. Inintelligente et sensible, d’une beauté sans caractère
et sans précision et d’une nonchalante élégance qui s’y accordait,
plutôt l’air d’un fantôme que d’une vivante, inférieure à l’idée qu’elle
s’en faisait et qui pourtant déjà n’était pas flatteuse, Mme Elpémor lui
était apparue dans ce cadre des femmes privilégiées qui n’ont eu, dit le
vulgaire, que la peine de naître. La considération et la fortune se
joignant sur elle firent à Lola l’effet d’un manteau de cour attaché aux
épaules d’une pauvresse. Elle pensa aux filles-reines, dont elle était,
que dépossèdent des meilleures parts, contre toute justice, d’aussi
insignifiantes créatures. Que celle-ci, par la toute-puissance de
l’argent, alors qu’elle était faite pour quelque courtier, eût en outre
réussi à parer ses tares de l’éclat d’un mari tel que Georges,
n’était-ce pas comme un défi jeté par malice à la splendeur sans dot et
au talent pauvre? Sourdement, son ambition de parvenir se doubla du vœu
que ce fût aux dépens de cette femme comblée et par cet homme
impertinent et méditatif dont il sautait aux yeux qu’elle n’était pas
digne.
Georges l’avait d’abord beaucoup intriguée. Prévenue contre lui ou en sa
faveur, selon qu’elle écoutait Mme Ardant ou s’abandonnait à ses
réflexions personnelles, elle avait essayé de le déchiffrer et s’était
rendu compte du sérieux effort que nécessiterait cette besogne. Un
esprit si capricieux, en même temps si fier, ne se livrait pas d’un seul
coup. Il en fallait juxtaposer les aspects soudains. Opération
captivante, pleine d’imprévu, mais dont parfois son caractère s’était
irrité. La pratiquant, il lui semblait, sous un ciel farouche, en pleine
nuit, découvrir par lambeaux un paysage à la clarté intermittente de
brusques éclairs. Tantôt elle apercevait un bas-fond et tantôt une cime;
mais toujours l’échappée était pittoresque et laissait dans l’impatience
de celle qui suivrait.
Lorsqu’elle eut pris de cette nature une vue suffisante, elle fut
surtout frappée des rapports étroits qu’elle présentait avec la sienne à
certains égards. Georges aussi portait le poids d’une âme révoltée. Elle
l’avait pressenti dès le premier jour, en l’entendant parler de sa
blessure dans la charrette qui la conduisait à la Cagne. D’autres
propos, sur les sujets les plus différents, l’avaient confirmée par la
suite dans cette impression; mais c’était à la guerre qu’il revenait,
avec une obstination de possédé et un flegme apparent de clergyman,
lorsqu’il voulait intégralement décharger son cœur.
Le crime social, en elle, l’intéressait peu, ou plutôt il n’en parlait
que secondairement, car il lui reprochait par-dessus tout d’avoir été un
attentat contre sa personne. De ce grief, aussi catégorique, aussi
passionné que celui de l’esclave contre le maître, il extrayait avec
délices toutes les conclusions qu’en peut tirer rigoureusement un esprit
logique.
--Par quelle aberration, aimait-il à dire, peut-on se donner comme
patriote? Que penseriez-vous, je vous prie, d’un particulier qu’un autre
aurait jeté dans le fond d’une cave, y aurait tourmenté plusieurs
années, l’exposant nuit et jour à une mort affreuse et finissant par le
priver de l’usage d’un membre, et qui, la liberté lui étant rendue,
irait se prévaloir avec arrogance d’un fanatique amour pour son
tortionnaire?
D’autres fois, plus farouche, il déclarait:
--La volonté du pays que l’on appelle France m’a jeté malgré moi dans
cette aventure; la France est la raison de ma propre guerre, et c’est à
elle, par conséquent, que va toute ma haine.
Un sens individuel aussi monstrueux ne pouvait qu’éveiller la sympathie
dans le cœur d’une fille comme Lola prête à tout immoler à ses
ambitions. Comparant Georges aux hommes qu’elle connaissait, il lui
semblait dominer les moins stupides de la hauteur d’une tête qui osait
penser. Elle l’admirait aussi de parler sans crainte, dans le mépris des
opinions couramment admises et du scandale que pouvaient susciter les
siennes.
Bien des fois, l’entendant exprimer de sa voix tranchante quelque vérité
audacieuse, elle avait été sur le point de se joindre à lui et ne s’en
était abstenue que rappelée, devant Denise, à la discrétion par le
sentiment de sa condition dépendante. Du moins l’approuvait-elle à
visage ouvert et l’encourageait-elle par son attitude. Elle avait eu
vite fait de se rendre compte qu’Elpémor ne parlait jamais pour sa
femme, incapable de substituer une idée vivante aux préjugés
conservateurs et aux molles doctrines dont son éducation l’avait
nourrie. Dès qu’il abandonnait un sentier battu pour s’élever aux
contreforts du libre examen, c’était elle seule qu’il invitait à fouler
ses pas: elle lui était reconnaissante de cette distinction et, par un
effet même de son orgueil, accordait un mérite exceptionnel à celui dont
le clair sens l’en estimait digne.
Un sentiment traditionnel d’infériorité, que le progrès des mœurs n’a
pas achevé de réduire, tend encore à subordonner la femme de génie à
l’homme en qui scintille la pure étincelle. Elle ne donne sa mesure que
comme complice, et j’allais écrire: comme servante. Lola, orgueilleuse
de son esprit et de sa personne à ne les humilier que la rage au cœur
devant une créature de son sexe, se sentit bientôt heureuse d’être utile
à Georges, fière de le deviner et de le comprendre. Elle s’employa avec
ardeur à servir ses vues, particulièrement empressée lorsqu’elle y
trouvait une occasion d’abaisser Denise.
Ce dernier objectif, d’abord accessoire, se confondait trop bien avec le
premier, sollicitait son amour-propre avec trop d’instance pour qu’elle
ne dût finir par le viser seul. Elle y était poussée par sa fonction
même qui le lui rendait accessible continuellement. Obtenir de son élève
par tous les moyens, dans l’ordre du travail ou de la conduite, ce que
jamais avant elle il n’avait donné, n’était-ce pas démontrer, tout en
flattant Georges, l’incapacité d’une direction qui ne s’était signalée
que par des échecs? Son industrie s’y appliqua, ses rigueurs
s’accrurent, l’éducation dont elle était chargée cessa d’être une fin:
elle en fit un moyen contre une rivale, à laquelle elle n’osait encore
donner ce nom qu’en le prenant dans son acception la plus large.
Un caprice de l’enfant, assez insignifiant en apparence mais qu’elle se
mit en tête d’exploiter, vint lui fournir incidemment une arme terrible.
Claude s’amusait sur la terrasse avec des branchages. Sa mère, une
broderie sur les genoux, ayant laissé tomber une bobine de soie, l’avait
prié à deux reprises de la ramasser: il avait, les deux fois, tourné la
tête et n’avait même pas répondu.
--Faudra-t-il que je me lève pour que vous cédiez? avait demandé la
gouvernante sur le ton qui suffisait à le faire pâlir.
Il s’était aussitôt précipité.
--Que signifie cette nouvelle impertinence? Pourquoi, recevant un ordre
de votre mère, n’avez-vous pas immédiatement obéi?
--Je ne savais pas... j’avais cru...
--Nous règlerons ça!
Remontée dans sa chambre un instant après, elle l’avait accablé de
caresses et lui avait donné des friandises.
Une malicieuse animation colorait son teint. Elle venait d’apercevoir,
dans un éclair, l’avantageux parti qu’elle pouvait tirer de l’humeur
contrariante de son élève et en avait fait sur-le-champ la base d’une
méthode. Prenant Claude sur ses genoux, récompense qu’elle ne lui
accordait que de loin en loin, lorsque sa docilité l’avait par hasard
satisfaite, elle le complimenta de sa rébellion et lui enjoignit, pour
l’avenir, de refuser systématiquement à sa mère toute obéissance, le
menaçant des châtiments les plus rigoureux s’il s’avisait de contrevenir
à cet ordre ou d’y faire jamais allusion.
L’enfant redoutait trop son institutrice pour discuter aucune de ses
exigences. Il s’était engagé, et il tenait. Afin de prévenir toute
distraction, elle avait imaginé par la suite de lui rappeler tous les
matins son devoir impie, sous la forme d’un interrogatoire invariable.
Il devait le subir debout près d’elle et elle insistait quotidiennement,
avec cruauté, sur le parti qu’elle lui ferait en cas d’infraction.
Cette manœuvre eut pour effet d’affoler Denise, de la livrer dans une
attitude de vaincue à l’ironie blessante de son mari. Diverses
expériences, toutes désastreuses, lui attirèrent de sa part des
épigrammes dont elle souffrit dans sa tendresse et dans sa fierté, non
moins que de voir Claude, entêté contre elle, se conformer aux ordres
brefs de sa gouvernante avec une rigueur exemplaire. Force lui fut de
renoncer à toute prétention et de se résigner, la honte au cœur, à ne
devoir qu’aux bons offices d’une servante retorse un semblant d’empire
sur son fils. Lola sentit alors qu’elle était maîtresse. Entre cet
enfant qu’elle gouvernait, cette mère dépossédée et cet homme intéressé
par sa réussite, elle se dressait comme une puissance admirée ou crainte
avec laquelle chacun devait compter. Sa réserve disparut sous un flot
d’orgueil, et bientôt elle ne mit plus aucune discrétion à exploiter les
avantages qu’elle avait su prendre.
Mais, à l’usage, les plus brillants lui semblèrent modestes et les plus
positifs la déçurent. Aucun ne paraissait lui faciliter la conquête de
celui qui l’occupait seul. Malgré la bienveillance qu’il lui montrait,
elle ne pouvait légitimement se flatter d’avoir fait un pas dans
l’intimité d’Elpémor. Ce n’était pas à l’occasion d’un geste ou d’un mot
que celui-ci livrait son âme profonde. Lola le rencontrait un quart
d’heure après aussi mystérieux, aussi sec, avare surpris sans doute de
s’être attendri, mais sans tenir pour désastreux, ni même important,
d’avoir distrait de son trésor quelques pièces de bronze. L’or et les
pierreries de cette pensée demeuraient à l’abri des mouvements qui n’en
laissaient tomber avec dédain que de basses monnaies, déjà remarquables
par le style et propres à donner la curiosité de ce qu’elle recélait de
vraiment précieux.
La jeune fille lui avait emprunté des livres, avec l’espoir qu’un goût
commun pour certains auteurs finirait à la longue par les rapprocher.
Elle essayait d’en dire un mot en les lui rendant. Mais tantôt il
détournait la conversation, tantôt il démolissait d’une boutade
l’opinion qu’elle venait à l’instant d’émettre. On le sentait rebelle à
toute discussion, à tout échange de vues sur l’art littéraire et
particulièrement sur la poésie. Lola se rendait compte avec humeur que
ni la clairvoyance, ni l’amour du beau ne compensaient aux yeux de cet
arrogant le tort fondamental de porter des jupes. De quel accent pincé
ne lui avait-il pas répondu sur l’éloge risqué par elle d’une
contemporaine dont elle lui rapportait le dernier volume:
--Je ne conteste pas qu’elle ait du génie: ne serait-ce que celui de
l’incontinence étendue naturellement des mœurs au langage!
Il arrivait parfois qu’il lui lût des vers, la rencontrant dans le
jardin où elle était assise avec Claude et où lui-même se promenait un
volume en main, mais comme on montre une aquarelle à quelque profane, en
ne lui demandant que d’admirer. Peut-être même se serait-il contenté
d’un discret silence, car il ne lisait à haute voix que pour son
plaisir, afin de mieux goûter la cadence des strophes. Le dernier vers
murmuré, il se levait; le timbre pénétrant de sa voix profonde vibrait
encore aux oreilles de la jeune fille qu’il avait déjà disparu.
A dix reprises, elle avait été sur le point de l’interroger, de lui
demander un aperçu de ses propres œuvres dont la curiosité lui hantait
l’esprit. Mais elle n’avait jamais osé s’y aventurer, trop certaine à
l’avance du résultat. Autant aurait valu questionner la mer sur les
paysages qu’elle fait naître. Elpémor ne parlait de ses travaux que pour
leur imputer son humeur maussade lorsqu’il la jugeait trop blessante.
Encore le faisait-il sans aucun détail. Il fallait être au courant de
leur nature pour savoir exactement ce qu’incriminaient alors ses excuses
et son mouvement de tête ennuyé.
«Insupportable et profond!» pensait Lola. Certains jours, où le premier
de ces qualificatifs lui semblait particulièrement mérité, elle
s’exhortait et se contraignait, par dépit, à douter de l’exactitude du
second. Mais le mépris en elle n’était pas sincère. Un geste, un mot de
Georges, un simple changement de physionomie lui rendaient tout son goût
pour une énigme aussi féconde, voulait-elle croire, qu’elle était ardue.
Elle redoublait alors d’attention. Sa patience et sa ruse, un instant
lassées, redevenaient égales à celles du chasseur cent fois déçu dans la
poursuite d’un gibier farouche, mais qui espère, par une connaissance
parfaite de ses voies, réussir un jour ou l’autre à le capturer.
Après plusieurs semaines de vaines tentatives, Lola avait failli crier
de plaisir en découvrant, un soir, dans le salon, parmi des livraisons
éparpillées, un numéro de revue au sommaire duquel fulgurait le nom
d’Elpémor. Elle était seule, elle avait soustrait l’exemplaire, l’avait
rapidement emporté, le serrant contre elle, aussi émue de son audace,
inquiète de ses suites, que si elle venait de dérober un objet de prix.
Elle s’était mise au lit et elle avait lu. La publication comportait
quelque deux cents vers répartis en trois pièces d’importance égale.
Après un coup d’œil sur une gravure, les ayant parcourues toutes les
trois, afin de satisfaire sur-le-champ sa curiosité, elle était revenue
à la première avec gourmandise, exprimant entre ses lèvres le suc de
chaque strophe comme on fait en été d’un raisin mûr. Son oreille était
seule intéressée, mais tout son corps s’alanguissait et ses mains
tremblaient. La voix même d’Elpémor résonnait en elle. Le peu qu’elle
connaissait de cet homme étrange se reflétait si exactement dans ses
vers qu’il lui semblait l’y contempler comme dans un miroir. Certains
passages, plus évocateurs, plus vibrants ou particulièrement saisissants
par le choix des mots, la renversaient au creux de son oreiller,
chatouillée d’un plaisir qui gonflait sa gorge. Lorsqu’enfin elle
s’était décidée à fermer les yeux, elle savait les poèmes presque par
cœur, et elle s’était endormie, un instant après, dans la cadence,
obsédante comme une ritournelle, d’un quatrain qu’elle avait
spécialement goûté.
Le lendemain, avant sept heures, elle était debout, résolue à tirer
parti le jour même d’un avantage obtenu sans aucune manœuvre. Ses
scrupules de la veille l’avaient quittée. La grande affaire était de
rencontrer Georges. Et encore convenait-il que ce fût à point, dans une
circonstance naturelle, de préférence ailleurs que sur la terrasse où la
proximité de son cabinet lui rendrait une rapide retraite trop aisée. Le
mieux était de se tenir dans l’expectative. Elpémor, vers neuf heures,
s’était montré. Elle avait attendu qu’il s’éloignât et s’était mise en
route derrière lui.
Les habitudes du jeune homme lui étaient connues. Certains coins du
domaine l’attiraient entre autres et il avait suffi à l’observatrice
d’un coup d’œil pour être renseignée dès son départ sur l’itinéraire
qu’il suivrait. Peu friand d’exercice, il marchait uniquement par souci
d’hygiène, se contentant d’aller au but qu’il s’était fixé et
l’atteignant toujours par les mêmes voies. C’était au point qu’il
finissait par tracer des pistes sur lesquelles scrupuleusement il posait
les pieds sans jamais se permettre aucun détour, pistes parfois légères
et parfois rompues, mais familières d’un bout à l’autre à la gouvernante
qui s’était fréquemment amusée à les parcourir.
Elle le regardait cheminer à travers les pins et cessa bientôt de le
suivre pour prendre sur sa gauche un étroit sentier qui conduisait à une
clairière où elle s’arrêta. Un banc couvert de mousse se dressait au
fond. Elpémor déboucherait de l’allée voisine et viendrait un instant
s’y reposer. Lola sourit en s’asseyant sur le siège rustique.
--Apportez-moi votre livre, dit-elle à Claude.
L’enfant le lui tendit, s’installa près d’elle et se mit à l’étude sans
application. L’air était trop vibrant, trop parfumé, il y avait autour
de lui, sous la fraîche futaie, trop de perspectives de plaisir, pour
qu’il prît intérêt au régime des fleuves qu’on lui désignait sur
l’atlas. Fréquemment, son regard fuyait la carte, et il était surpris
que l’institutrice ne l’y ramenât que d’un mot alors qu’elle le faisait
ordinairement de façon plus rude. Tant d’indulgence à son endroit le
rendit rêveur. Désireux d’en épuiser la vertu totale, il donna libre
cours à sa malice, fit exprès des fautes; mais Lola ne semblait pas s’en
apercevoir ou ne les relevait que du bout des lèvres.
--Allez jouer! ordonna-t-elle au bout d’un instant. Nous continuerons la
leçon cet après-midi.
Elle ne se sentait pas d’humeur à lutter. Toute sa pensée était tendue
vers l’entretien proche, autrement intéressant qu’un caprice de Claude.
Reprenant la revue posée près d’elle, elle l’ouvrit aux pages dix fois
lues, sourit d’y retrouver le nom d’Elpémor et chercha l’attitude
abandonnée dans laquelle elle désirait qu’il la crût surprise. De
nouveau, largement, les syllabes chantèrent. La délicieuse matinée leur
prêtait sa grâce et les vers sonnaient plus purs dans le décor même où
peut-être ils avaient été composés. Un des poèmes s’y appliquait de
façon frappante. Il en dégageait si noblement la philosophie que la
jeune fille, levant les yeux, se sentit troublée et que peu s’en fallut
qu’elle ne se penchât pour baiser religieusement sa propre émotion sur
une écorce sèche et tiède au goût de résine.
--Décidément, quand vous vous saturez de littérature dans un lieu
sylvestre, un faune aurait beau jeu à vous surprendre! prononça auprès
d’elle une voix railleuse.
Elle tressaillit, Georges était à deux pas, appuyé sur sa canne, la
regardant.
--Oh! Monsieur, murmura-t-elle, vous m’avez fait peur!...
--Et que lisiez-vous donc de si captivant?
--De beaux vers! dit Lola, qui s’était reprise, en tournant son visage
vers le jeune homme et en abandonnant sur ses genoux la brochure ouverte
afin qu’il fût tenté d’y jeter les yeux.
--Ah! vous avez trouvé cette petite bêtise...
Il lui prenait nonchalamment la revue des mains. Tout se fit attentif
dans sa personne. Une cigarette fumait entre ses doigts comme la
pastille d’une cassolette devant une statue. Et, pour la première fois,
elle le vit flatté, tandis qu’il confrontait à l’éloge reçu la valeur de
quelques strophes parcourues sans hâte.
--Alors, demanda-t-il, cela vous plaît?
--Plus que je ne puis dire! répondit Lola.
Georges inclina la tête et rendit le livre en déclarant très simplement
qu’il avait fait mieux. Ces trois poèmes étaient de ceux qu’il prisait,
sans plus, les ayant composés avant la guerre, dans la mollesse d’une
félicité insouciante. Il y manquait le cachet de l’amertume. A présent
qu’il avait vu en action les hommes, mesuré leur sottise et leur malice,
il méprisait du fond du cœur les poètes joyeux, les comparait à des
oiseaux chantant à tue-tête sans prendre garde aux cercles menaçants que
trace au fond du ciel l’épervier.
La jeune fille l’écoutait avec ravissement. Mais à peine prenait-elle
garde au sens des paroles, bercée par le son de la voix grave et
pénétrée d’une indulgence qui gonflait son sein. Ses sentiments lui
étaient doux dans leur confusion. Ils ressemblaient à ceux qui
s’emparent d’un homme lorsqu’une femme, assiégée depuis des mois, se
résout brusquement à capituler et entreprend tout aussitôt de se
dévêtir.
--Moi, je trouve ces poèmes parfaitement beaux! osa-t-elle répéter après
un silence, sans tenir compte de l’appréciation d’Elpémor.
Il la regarda un peu surpris. Les yeux couleur de bronze le
dévisageaient et le sourire qui s’embusqua sous sa fine moustache ne
parut pas déconcerter leur tranquille audace.
--Peut-être avez-vous tort! dit-il enfin. On n’est pourtant jamais bon
juge de ce que l’on fait...
Elle s’enhardit encore et l’interrogea. Appuyé contre un pin, les bras
croisés, il répondait complaisamment à toutes ses questions, évitant
cependant de la regarder et feignant, par contenance, de prendre intérêt
aux ébats de son chien que poursuivait Claude. Elle fut tout étonnée de
le voir timide, sans nulle humilité, nulle confusion, mais dépouillé de
cette orgueilleuse assurance qui le rendait souvent insupportable. Il
exposait d’une voix sereine ses idées sur l’art. A deux ou trois
reprises, il cita des vers que Lola, dans une posture pleine de
recueillement, écoutait avec une reconnaissante attention.
--Et dire que tout cela reste ignoré, qu’un talent comme le vôtre est
perdu pour tous! s’écria-t-elle, sincèrement indignée, comme il venait
de dérouler une strophe harmonieuse.
--Que voulez-vous qu’on en fasse? demanda-t-il.
--Qu’on le connaisse, dit-elle, et qu’on l’apprécie!
--A quoi bon?
Il parut réfléchir quelques instants, puis, inclinant la tête vers la
jeune fille et attachant sur elle un regard sérieux:
--Vous ne saurez jamais, prononça-t-il, combien je me moque de la
gloire! La rechercher, selon moi, c’est s’abaisser. Existe-t-il en
France six douzaines d’hommes capables de goûter un poème parfait?
Ceux-là connaissent mon nom et peuvent lire mes vers puisqu’aussi bien
il en paraît, à longs intervalles, dans quelque revue comme celle-ci.
Quant à la foule, à ces industriels, militaires et politiciens que
Baudelaire, dédaigneusement, nommait: la canaille, non-seulement son
opinion m’est indifférente, mais je ne désire pas la toucher; que me
prouverait l’admiration de gens sans esprit, incapables de distinguer un
alexandrin isolé d’une ligne de prose et dont les plus lettrés
hausseraient l’épaule si vous leur disiez que Paul Fort écrit en vers?
--Mais n’est-ce point précisément, observa Lola, le mépris de certains
poètes pour la foule qui fait d’elle cette canaille incompréhensive?
--Non, répondit Georges. Les poètes ne se sont retirés que lorsqu’ils
ont senti qu’ils ne comptaient plus. Dans notre société, l’artiste est
un monstre et il est bon qu’il vive à l’écart des hommes.
Avant de s’éloigner, il ajouta:
--Puisque vraiment, Mademoiselle, ceci vous a plu, je vous prêterai,
quelque jour, d’autres livraisons dans lesquelles vous trouverez de mes
poésies.
Lola le vit partir, nonchalant et droit, s’appuyant sur sa canne avec
assurance. Elle admira comme en tout il était un maître. Ses attitudes
frappaient par leur dignité. De ses regards, de ses moindres gestes et
de sa voix, émanait une autorité sûre d’elle-même.
--Quelle exception! se dit-elle en fermant les yeux. Et comme il se rend
compte!... Comme il est juste!...
Le soleil la brûlait à travers les branches, donnant au paysage et à ses
mille bruits la plénitude de leur intensité harmonieuse. Elle s’appuya
au tronc surchauffé du pin. Dans son esprit se succédaient de brillantes
images, en même temps que sa chair s’alanguissait. Elle se figura
Georges la suppliant, se traînant à ses genoux, la pressant de fuir et
l’emmenant aux antipodes, sous un ciel de feu. Là, son génie docile se
pliait à elle. Ils habitaient, près d’un grand fleuve, dans une
plantation, sous un ombrage à peine troublé par les cris des singes et
les jeux d’oiseaux éclatants, une demeure magnifique et pleine
d’esclaves, le plus obéissant, le plus fidèle étant cet énigmatique au
teint mat, aux yeux de jais d’Islande parsemé d’or, dont la belle bouche
ne s’ouvrait plus que pour la chanter et ne se remplissait d’un ardent
silence que pour errer sur la soie vivante de sa peau.