--Obéissez, petit sot, reprenez ce livre! intima la voix sèche de la
gouvernante.
Une réplique confuse de l’enfant, que l’on entendit piétiner, en pleine
rébellion, fut suivie du claquement d’un violent soufflet.
--L’horrible fille! cria Denise. Elle a battu Claude!...
Elle bondit de la chaise où elle travaillait, s’approcha de la fenêtre,
ouverte au midi, par où se propageait dans l’appartement un bruit de
sanglots, puis, semblant tout à coup se décider, traversa le bureau d’un
pas rapide.
--Alors, demanda Georges, que vas-tu faire?
L’accent de la question la déconcerta. Sur le point de sortir, le bras
étendu, elle eut un brusque arrêt de biche hésitante. Elpémor, renversé
dans son grand fauteuil, fumait nonchalamment une cigarette et la
considérait avec ironie.
--Lui donner ses huit jours! répondit-elle. N’as-tu pas entendu ce qui
s’est passé?
Il inclina la tête et daigna sourire.
--Il m’a semblé que le Bouzou recevait une gifle. J’ajouterai qu’il m’a
paru l’avoir méritée et qu’il n’y a, d’ailleurs, pas là de quoi
s’émouvoir.
--Pas de quoi? cria Denise en se redressant.
--Admets-tu que l’enfant doive obéir?
--Oui, mais je n’admets pas que cette fille le batte!
--Tes huit jours, dans ce cas, n’auraient aucun sens. Si tu n’es pas
décidée à la laisser libre, il faut la congédier immédiatement.
Il avait appuyé sur le dernier mot, en avait détaché toutes les
syllabes. La voyant indécise et un peu gênée:
--Va la trouver, ajouta-t-il, et mets-la dehors!
Denise lut dans ses yeux un défi railleur, que toute son attitude
accusait du reste et qui accrut le trouble dont elle souffrait en le lui
montrant démasqué. Cachait-elle donc si mal la timidité que lui
inspirait Lola Dimbre? Assurément, la scène lui serait pénible. Elle ne
se voyait pas conservant son calme et bannissant de sa maison cette
fille effrontée qui la mesurerait d’un regard de reine. Mais les
sanglots du petit Claude n’étaient pas éteints: l’indignation galvanisa
son mauvais courage.
--Tu as raison, dit-elle, mieux vaut en finir! On la reconduira tout à
l’heure à Aix.
Déjà elle sortait. La main de Georges s’abattit avec force sur le
bureau, et d’une voix toute changée, tonitruante, qui arrêta Denise près
du chambranle et la contraignit aussitôt à l’obéissance:
--Ferme cette porte! ordonna-t-il. Je t’interdis expressément de bouger
d’ici!
Elle ne l’avait jamais vu dans un tel état. Les mécontentements
d’Elpémor se traduisaient ordinairement par de froides colères où le
courroux perçait à peine sous l’impertinence. Devant cette furieuse
explosion, elle sentit de la sueur lui perler au dos en même temps que
ses jambes s’engourdissaient.
Il déchargea son cœur comme on vide une outre. On aurait dit que de ses
mains étreignant son buste il en comprimait les parois afin d’en faire
jaillir par flots successifs tous les ressentiments accumulés. Avec une
ironie que fouettait la rage, elle dut s’entendre reprocher jusqu’à sa
tendresse, traitée de vertu flasque et de fausse parure. Mais surtout la
diatribe l’attaqua sur Claude. Que prétendait-elle faire de cet enfant?
Par son aveuglement et par sa faiblesse ne l’avait-elle pas corrompu?
Montrait-il un défaut qu’il ne tînt d’elle, où son stupide amour ne se
fût flatté, qu’elle n’eût développé comme à dessein avec la complaisance
la plus imbécile? La décevante expérience avait trop duré. Elpémor
entendait qu’on en fît une autre, et il y insista, le cria presque, en
écrasant à grands coups de son poing serré la reliure du livre ouvert
devant lui.
Denise ne l’avait pas interrompu. Son geste même, aux endroits les plus
durs, n’avait pas élevé une protestation. On ne lisait dans son regard
attaché sur Georges que l’expression d’un étonnement résigné. Toute la
douceur de sa nature était sur son front, dans la courbe douloureuse de
sa bouche amère, dans l’attitude abandonnée de son col de cygne
qu’infléchissait le poids de la tête penchée. Elle écoutait, méditait et
souffrait. Le silence qui suivit le dernier éclat lui parut délicieux
comme un trait d’eau fraîche.
--Georges, soupira-t-elle, que tu m’as fait mal!
Il haussa les épaules et sortit, la laissant tout en larmes sur le
fauteuil où elle s’était laissé tomber misérablement.
* * * * *
Si au lieu de s’éloigner, la tête un peu basse, déjà confus de la
violence qu’il avait montrée, il s’était retourné vers la maison,
Elpémor se serait aperçu que le regard de Lola l’accompagnait.
De sa chambre, elle avait suivi toute la scène; non certes mot à mot,
différentes phrases prononcées sur un ton trop sourd n’étant pas
arrivées jusqu’à elle, mais d’assez près pour en dégager les grandes
lignes. Le premier signe de colère donné par Georges, cette interdiction
d’un accent presque sauvage jeté à Denise qui sortait, l’avait attirée à
la fenêtre, inclinée toute frémissante sur la barre d’appui. Et telle
était la concordance des deux incidents qu’elle avait pu le rattacher
sans hésitation au châtiment qu’elle venait d’infliger à Claude.
L’enfant envoyé en pénitence, elle avait rapidement repris sa place,
tendue avec passion vers le conflit, devinant Denise effondrée et
sentant tomber en elle comme une goutte de joie à chacun des outrages
d’elle subissait.
Un sourire dédaigneux, pourtant cruel, éclairait à demeure son regard
fixe occupé à suivre Georges à travers les branches. Son menton reposait
sur une de ses mains, et elle se penchait, de temps à autre, en baissant
les yeux, dans l’espoir que Denise, pour se rafraîchir, allait
apparaître à son tour. Le spectacle de sa confusion l’aurait enchantée.
Peu de minutes, dans ses dernières années, lui avaient apporté une
pareille jouissance d’amour-propre.
Mais celle-ci constituait-elle un heureux présage? La destinée, sur un
cadran qu’elle teignait en noir, ne l’avait-elle pas laissée blanche
accidentellement? Longtemps gâtée par elle, Lola s’en était vue
maltraitée avec tant de suite que son scepticisme était devenu sans
égal. Elle ne croyait au monde qu’à ses vingt-quatre ans, à sa profonde
intelligence et à sa beauté: encore lui avaient-ils si peu servi qu’il
n’aurait pas fallu la presser beaucoup pour qu’elle renonçât même à
cette courte foi.
Quel chemin parcouru depuis son enfance! Avait-elle vraiment été la
fillette ardente que son père, le violoniste Gabriel Dimbre, mauvais
compositeur et exécutant de génie, digne instrument des demi-dieux qu’il
servait en prêtre, avait chérie au-delà de la pure musique? Tant
d’aspirations l’en séparaient, tant d’habitudes intellectuelles et
sentimentales dont elle ne retrouvait dans l’enfant d’alors aucun germe,
qu’elle était tentée, lorsqu’elle se reportait à la première période de
sa vie, de la considérer comme une ère fictive animée d’une figure
attendrissante qu’elle avait rêvée.
Sa mère, Nelly Armstrong, était irlandaise. Gabriel Dimbre, alors en
plein succès, l’avait rencontrée à Dublin, courtisée, séance tenante, et
gagnée à lui dans les intervalles d’un concert, épousée par amour en
rentrant en France. Elle était belle et réservée, spirituelle et douce,
douée d’une voix magnifique et d’un port de reine. Lola se souvenait de
cette mère charmante, mais elle n’avait que cinq ans et quelques mois
lorsque une maladie foudroyante l’avait emportée.
A partir de ce moment, et en moins d’un lustre, elle avait vu se
succéder autour d’elle une dizaine de femmes, qui étaient les maîtresses
de son père. Les unes la chérissaient et les autres non, mais toutes la
pomponnaient et l’attifaient, la conduisaient aux Tuileries,
l’emmenaient aux courses. On n’accédait au violoniste que par sa fille,
on ne régnait sur lui que dûment couronnée par les petites mains
inconstantes qui déchargeaient un front du diadème aussi capricieusement
qu’elles le lui avaient imposé. N’eût été la totale inconscience avec
laquelle elle accomplissait ce manège, on aurait pu dire de Lola qu’elle
ordonnait l’inconduite de son faible père, qui, d’ailleurs, ne pouvait
se passer de femmes et n’en aimait aucune, les adorant toutes.
C’était un honnête homme que Gabriel Dimbre. Le frais murmure d’une
innocence exposée par lui ne pouvait le laisser éternellement sourd. Un
jour vint, amené par sa lente sagesse, où la maîtresse en exercice,
congédiée d’un mot, fut remplacée par une vieille cousine assez pauvre,
chargée d’instruire Lola et de la former. Lui-même s’occupa d’elle à ses
heures perdues. Il était cultivé, surtout sensible, et vivifiait pour
elle un enseignement aussi sec que le nez en bec d’aigle de leur
parente. L’enfant, intelligente, aimait ses deux maîtres; et elle
s’accommodait de sa nouvelle vie comme elle avait jadis accepté
l’ancienne.
Hormis le personnage extérieur de Mme Ardant, rien d’ailleurs autour
d’elle n’était sévère. L’austérité n’aurait pu terrasser la joie dans la
maison d’un homme comme Gabriel Dimbre. Florissant et sain, favorisé
dans sa réputation et dans sa fortune, il prodiguait sa bonne humeur
sans aucune mesure, ainsi qu’un juste hommage au destin clément. Sa
générosité était extrême. Elle surprenait ordinairement par sa
discrétion et se plaisait, par son ampleur, à déconcerter; mais quand
elle s’appliquait à Lola, elle attendrissait.
Il n’y a guère que dans les contes où passent de bonnes fées que l’on
peut voir des petites filles comblées de tous biens à ne savoir que
faire de leurs trésors. Lola, fillette réelle et pas même princesse,
n’aurait pu les jalouser sans ingratitude. Les plus brillantes poupées,
les plus rares dentelles, les broderies plus fines que des fleurs de
givre, rien ne paraissait digne à Gabriel d’amuser et de parer son
enfant chérie. Il dépensait pour ses caprices dans les magasins avec une
magnificence de radjah, et plus elle grandissait, plus elle se formait,
plus il lui présumait d’ambitions coûteuses. Elle posséda des perles
avant quinze ans, des aigrettes et des robes de bal à l’âge où les
jeunes filles apprennent à danser. L’argent ne comptait pas pour le
musicien, qui le faisait jaillir d’un coup d’archet. Il plaisantait Mme
Ardant sur son avarice quand elle parlait d’épargne ou de restrictions
et l’obligeait à recevoir une broche de vingt louis pour la punir d’une
économie surprise de vingt francs: car il gâtait la vieille cousine,
pourtant bien modeste, comme il avait gâté ses dix maîtresses et gâtait
Lola, par un besoin natif d’être aimé de tous, fût-ce indirectement et
pour ses libéralités excessives.
Quand il tomba malade, il fallut tout vendre. Les objets d’art, les
parures, les violons même, tout devint argent, servit à payer les
médecins et les séjours aux eaux du paralytique. Ce fut une dure épreuve
qui dura trois ans et qui se termina par une mort affreuse. Gabriel
Dimbre aimait la vie avec frénésie. Il espéra en elle jusqu’à la fin, se
refusant à croire qu’elle l’abandonnait après l’avoir traité avec une
particulière dilection. Un baiser de sa fille lui ferma les yeux. Sur la
couverture, à hauteur de sa main froide qui, depuis si longtemps, ne
pouvait plus serrer ni sentir, gisait un misérable instrument d’étude
acheté l’avant-veille pour quelques louis et que la piété de Mme Ardant
avait réussi à lui faire prendre pour le Guarnerius de ses belles
années.
Lola se trouva presque sans nulle ressource. Les très modestes rentes de
la vieille cousine et les quelques billets de mille francs que procura
une dernière vente d’objets superflus ne pouvaient suffire à assurer la
vie des deux femmes. La jeune fille dut se mettre en quête d’un emploi.
Dix-huit mois plus tôt, pressentant que son père allait lui manquer,
elle avait préparé son premier brevet et l’avait obtenu sans grand
effort. Ce n’était pas un lourd bagage pour courir le monde: mais il
avait l’avantage d’être à plusieurs fins et elle n’en connaissait pas,
disait-elle, de moins encombrant.
Par l’entremise d’un vieil ami de Gabriel Dimbre, une place lui fut
offerte en Angleterre. Elle accepta surtout pour quitter Paris. Il
s’agissait d’être maîtresse dans un pensionnat où une liberté relative,
un certain confort, tempéraient les rigueurs de la vie d’école. La
maison, dont elle vit une photographie, avait l’aspect d’une riante
demeure seigneuriale et paraissait entourée d’un fort beau jardin. Lola
devait y faire, quatre années durant, le douloureux apprentissage de la
jalousie, s’y endurcir le cœur contre toute pitié, surtout s’y façonner
une âme ambitieuse.
Que l’on se représente une jeune patricienne adulée par un père
qu’admirait l’Europe, ayant eu l’habitude de la richesse, jolie et le
sachant, mais plus certaine encore de son intelligence que de sa beauté,
jetée, dans une condition inférieure, au milieu de filles de lords
férues de leur sang et des plus massives descendantes de la monumentale
bourgeoisie anglaise; obligée de supporter leurs impertinences, de
s’entendre désavouer lorsqu’elles se plaignent et d’encourir les effets
d’ingénieuses rancunes quand d’aventure il advient qu’on lui donne
raison; enfin, contrainte à vivre avec des collègues dont aucune n’a
reçu son éducation, qui toutes la jalousent hypocritement et saisissent
chaque occasion de la desservir avec une infernale âpreté d’espionnes,
et l’on se fera une idée des ressentiments qui peu à peu s’accumulèrent
dans le cœur farouche de Lola, la dressant en ennemie de la société par
impatience et lassitude de son propre sort.
Quand elle quitta l’école et revint en France, elle était prête tout
aussi bien à sortir du monde pour aller vivre en solitaire au fond d’une
forêt qu’à s’affilier à quelque groupement terroriste et à risquer ses
jours dans un attentat. Aucun espoir ne soutenait cette âme révoltée, où
ne fleurissait plus aucune illusion. La haine et le mépris en glaçaient
un pôle, l’autre étant désolé par l’amour de soi: entre les deux une
vague amère battait des rocs nus, au creux desquels étincelaient comme
des stalactites les cristallisations du plus froid orgueil.
C’est alors que lui fut faite à titre officieux, par une intime amie de
Mme Ardant, ancienne inspectrice des écoles, à qui Georges Elpémor
s’était adressé, la proposition de se rendre aux environs d’Aix où un
original assez misanthrope demandait une gouvernante pour son fils
unique. Lola s’interrogeait depuis plus d’un mois sur la direction
qu’elle allait donner à sa vie. Elle aspirait surtout à quitter Paris,
que la guerre, les souvenirs et le manque d’argent lui rendaient trois
fois détestable. Les indications que put lui fournir l’inspectrice sur
l’importance du concours sollicité, ce qu’elle apprit d’Elpémor et de sa
femme, la perspective d’habiter la vraie campagne, dans le décor de
cette Provence couronnée de pins à laquelle elle devinait qu’elle serait
sensible, éveillèrent son intérêt, et elle accepta. A peine prit-elle le
temps de boucler ses malles: les décisions chez elle, ordinairement
promptes, étaient toujours exécutées sans aucun retard, et elle arrivait
à la Cagne avant même que la bonne Mme Ardant, qui l’avait suppliée de
réfléchir, ne se fût pénétrée de la certitude qu’elle allait de nouveau
l’abandonner.
Lola sourit en évoquant le visage éteint qu’elle honorait pourtant de
quelque tendresse. A quoi bon les conseils, toute la prudence? La vie
tenait-elle compte des précautions prises? Comme elle se délectait à ce
thème ingrat, brillante, encore loin d’elle et telle qu’un trait
éblouissant sous une futaie sombre, la figure d’Elpémor lui apparut: et,
pour la seconde fois, avec la même force, elle se sentit pénétrée d’une
chaude allégresse.
A son plaisir de savoir Denise humiliée, s’ajoutait la satisfaction très
précise qu’elle l’eût été à son profit et du fait de Georges. Il lui
semblait qu’un ordre s’établissait, que des éléments inégaux, un instant
mêlés, prenaient, en se heurtant, leur place rationnelle.
L’insupportable et profond Elpémor, pour user des épithètes dont elle
s’appliquait à le définir brièvement, avait criblé les intentions, les
mérites rivaux et délibérément écarté les humbles. Par son impudence
même, elle lui plaisait. Pressé, sur une audace, de la désavouer, il
opposait à cette instance un refus brutal, écrasait la timide de sa
colère. Depuis son dur apprentissage de la servitude, c’était la
première fois qu’en un parallèle elle se voyait ainsi distinguée. Un
brusque afflux de sang lui teinta les joues, en même temps que
l’ambition se formait en elle de régir désormais cette confiance, de lui
tracer la route qu’elle devait suivre, de la rendre incertaine de ses
limites en l’obligeant à convoyer sa propre ascension.
Le soleil l’incommodait depuis un instant. Elle quitta la fenêtre, et
s’approchant de Claude oublié dans l’ombre:
--Maintenant, petit ami, à nous deux! dit-elle en lui prenant le visage
dans ses mains et en l’obligeant à soutenir son regard de lionne. Vous
venez de recevoir un avertissement: il va falloir changer du tout au
tout si vous voulez que nous vivions à peu près d’accord.