III

--Obéissez, petit sot, reprenez ce livre! intima la voix sèche de la

gouvernante.

Une réplique confuse de l’enfant, que l’on entendit piétiner, en pleine

rébellion, fut suivie du claquement d’un violent soufflet.

--L’horrible fille! cria Denise. Elle a battu Claude!...

Elle bondit de la chaise où elle travaillait, s’approcha de la fenêtre,

ouverte au midi, par où se propageait dans l’appartement un bruit de

sanglots, puis, semblant tout à coup se décider, traversa le bureau d’un

pas rapide.

--Alors, demanda Georges, que vas-tu faire?

L’accent de la question la déconcerta. Sur le point de sortir, le bras

étendu, elle eut un brusque arrêt de biche hésitante. Elpémor, renversé

dans son grand fauteuil, fumait nonchalamment une cigarette et la

considérait avec ironie.

--Lui donner ses huit jours! répondit-elle. N’as-tu pas entendu ce qui

s’est passé?

Il inclina la tête et daigna sourire.

--Il m’a semblé que le Bouzou recevait une gifle. J’ajouterai qu’il m’a

paru l’avoir méritée et qu’il n’y a, d’ailleurs, pas là de quoi

s’émouvoir.

--Pas de quoi? cria Denise en se redressant.

--Admets-tu que l’enfant doive obéir?

--Oui, mais je n’admets pas que cette fille le batte!

--Tes huit jours, dans ce cas, n’auraient aucun sens. Si tu n’es pas

décidée à la laisser libre, il faut la congédier immédiatement.

Il avait appuyé sur le dernier mot, en avait détaché toutes les

syllabes. La voyant indécise et un peu gênée:

--Va la trouver, ajouta-t-il, et mets-la dehors!

Denise lut dans ses yeux un défi railleur, que toute son attitude

accusait du reste et qui accrut le trouble dont elle souffrait en le lui

montrant démasqué. Cachait-elle donc si mal la timidité que lui

inspirait Lola Dimbre? Assurément, la scène lui serait pénible. Elle ne

se voyait pas conservant son calme et bannissant de sa maison cette

fille effrontée qui la mesurerait d’un regard de reine. Mais les

sanglots du petit Claude n’étaient pas éteints: l’indignation galvanisa

son mauvais courage.

--Tu as raison, dit-elle, mieux vaut en finir! On la reconduira tout à

l’heure à Aix.

Déjà elle sortait. La main de Georges s’abattit avec force sur le

bureau, et d’une voix toute changée, tonitruante, qui arrêta Denise près

du chambranle et la contraignit aussitôt à l’obéissance:

--Ferme cette porte! ordonna-t-il. Je t’interdis expressément de bouger

d’ici!

Elle ne l’avait jamais vu dans un tel état. Les mécontentements

d’Elpémor se traduisaient ordinairement par de froides colères où le

courroux perçait à peine sous l’impertinence. Devant cette furieuse

explosion, elle sentit de la sueur lui perler au dos en même temps que

ses jambes s’engourdissaient.

Il déchargea son cœur comme on vide une outre. On aurait dit que de ses

mains étreignant son buste il en comprimait les parois afin d’en faire

jaillir par flots successifs tous les ressentiments accumulés. Avec une

ironie que fouettait la rage, elle dut s’entendre reprocher jusqu’à sa

tendresse, traitée de vertu flasque et de fausse parure. Mais surtout la

diatribe l’attaqua sur Claude. Que prétendait-elle faire de cet enfant?

Par son aveuglement et par sa faiblesse ne l’avait-elle pas corrompu?

Montrait-il un défaut qu’il ne tînt d’elle, où son stupide amour ne se

fût flatté, qu’elle n’eût développé comme à dessein avec la complaisance

la plus imbécile? La décevante expérience avait trop duré. Elpémor

entendait qu’on en fît une autre, et il y insista, le cria presque, en

écrasant à grands coups de son poing serré la reliure du livre ouvert

devant lui.

Denise ne l’avait pas interrompu. Son geste même, aux endroits les plus

durs, n’avait pas élevé une protestation. On ne lisait dans son regard

attaché sur Georges que l’expression d’un étonnement résigné. Toute la

douceur de sa nature était sur son front, dans la courbe douloureuse de

sa bouche amère, dans l’attitude abandonnée de son col de cygne

qu’infléchissait le poids de la tête penchée. Elle écoutait, méditait et

souffrait. Le silence qui suivit le dernier éclat lui parut délicieux

comme un trait d’eau fraîche.

--Georges, soupira-t-elle, que tu m’as fait mal!

Il haussa les épaules et sortit, la laissant tout en larmes sur le

fauteuil où elle s’était laissé tomber misérablement.

* * * * *

Si au lieu de s’éloigner, la tête un peu basse, déjà confus de la

violence qu’il avait montrée, il s’était retourné vers la maison,

Elpémor se serait aperçu que le regard de Lola l’accompagnait.

De sa chambre, elle avait suivi toute la scène; non certes mot à mot,

différentes phrases prononcées sur un ton trop sourd n’étant pas

arrivées jusqu’à elle, mais d’assez près pour en dégager les grandes

lignes. Le premier signe de colère donné par Georges, cette interdiction

d’un accent presque sauvage jeté à Denise qui sortait, l’avait attirée à

la fenêtre, inclinée toute frémissante sur la barre d’appui. Et telle

était la concordance des deux incidents qu’elle avait pu le rattacher

sans hésitation au châtiment qu’elle venait d’infliger à Claude.

L’enfant envoyé en pénitence, elle avait rapidement repris sa place,

tendue avec passion vers le conflit, devinant Denise effondrée et

sentant tomber en elle comme une goutte de joie à chacun des outrages

d’elle subissait.

Un sourire dédaigneux, pourtant cruel, éclairait à demeure son regard

fixe occupé à suivre Georges à travers les branches. Son menton reposait

sur une de ses mains, et elle se penchait, de temps à autre, en baissant

les yeux, dans l’espoir que Denise, pour se rafraîchir, allait

apparaître à son tour. Le spectacle de sa confusion l’aurait enchantée.

Peu de minutes, dans ses dernières années, lui avaient apporté une

pareille jouissance d’amour-propre.

Mais celle-ci constituait-elle un heureux présage? La destinée, sur un

cadran qu’elle teignait en noir, ne l’avait-elle pas laissée blanche

accidentellement? Longtemps gâtée par elle, Lola s’en était vue

maltraitée avec tant de suite que son scepticisme était devenu sans

égal. Elle ne croyait au monde qu’à ses vingt-quatre ans, à sa profonde

intelligence et à sa beauté: encore lui avaient-ils si peu servi qu’il

n’aurait pas fallu la presser beaucoup pour qu’elle renonçât même à

cette courte foi.

Quel chemin parcouru depuis son enfance! Avait-elle vraiment été la

fillette ardente que son père, le violoniste Gabriel Dimbre, mauvais

compositeur et exécutant de génie, digne instrument des demi-dieux qu’il

servait en prêtre, avait chérie au-delà de la pure musique? Tant

d’aspirations l’en séparaient, tant d’habitudes intellectuelles et

sentimentales dont elle ne retrouvait dans l’enfant d’alors aucun germe,

qu’elle était tentée, lorsqu’elle se reportait à la première période de

sa vie, de la considérer comme une ère fictive animée d’une figure

attendrissante qu’elle avait rêvée.

Sa mère, Nelly Armstrong, était irlandaise. Gabriel Dimbre, alors en

plein succès, l’avait rencontrée à Dublin, courtisée, séance tenante, et

gagnée à lui dans les intervalles d’un concert, épousée par amour en

rentrant en France. Elle était belle et réservée, spirituelle et douce,

douée d’une voix magnifique et d’un port de reine. Lola se souvenait de

cette mère charmante, mais elle n’avait que cinq ans et quelques mois

lorsque une maladie foudroyante l’avait emportée.

A partir de ce moment, et en moins d’un lustre, elle avait vu se

succéder autour d’elle une dizaine de femmes, qui étaient les maîtresses

de son père. Les unes la chérissaient et les autres non, mais toutes la

pomponnaient et l’attifaient, la conduisaient aux Tuileries,

l’emmenaient aux courses. On n’accédait au violoniste que par sa fille,

on ne régnait sur lui que dûment couronnée par les petites mains

inconstantes qui déchargeaient un front du diadème aussi capricieusement

qu’elles le lui avaient imposé. N’eût été la totale inconscience avec

laquelle elle accomplissait ce manège, on aurait pu dire de Lola qu’elle

ordonnait l’inconduite de son faible père, qui, d’ailleurs, ne pouvait

se passer de femmes et n’en aimait aucune, les adorant toutes.

C’était un honnête homme que Gabriel Dimbre. Le frais murmure d’une

innocence exposée par lui ne pouvait le laisser éternellement sourd. Un

jour vint, amené par sa lente sagesse, où la maîtresse en exercice,

congédiée d’un mot, fut remplacée par une vieille cousine assez pauvre,

chargée d’instruire Lola et de la former. Lui-même s’occupa d’elle à ses

heures perdues. Il était cultivé, surtout sensible, et vivifiait pour

elle un enseignement aussi sec que le nez en bec d’aigle de leur

parente. L’enfant, intelligente, aimait ses deux maîtres; et elle

s’accommodait de sa nouvelle vie comme elle avait jadis accepté

l’ancienne.

Hormis le personnage extérieur de Mme Ardant, rien d’ailleurs autour

d’elle n’était sévère. L’austérité n’aurait pu terrasser la joie dans la

maison d’un homme comme Gabriel Dimbre. Florissant et sain, favorisé

dans sa réputation et dans sa fortune, il prodiguait sa bonne humeur

sans aucune mesure, ainsi qu’un juste hommage au destin clément. Sa

générosité était extrême. Elle surprenait ordinairement par sa

discrétion et se plaisait, par son ampleur, à déconcerter; mais quand

elle s’appliquait à Lola, elle attendrissait.

Il n’y a guère que dans les contes où passent de bonnes fées que l’on

peut voir des petites filles comblées de tous biens à ne savoir que

faire de leurs trésors. Lola, fillette réelle et pas même princesse,

n’aurait pu les jalouser sans ingratitude. Les plus brillantes poupées,

les plus rares dentelles, les broderies plus fines que des fleurs de

givre, rien ne paraissait digne à Gabriel d’amuser et de parer son

enfant chérie. Il dépensait pour ses caprices dans les magasins avec une

magnificence de radjah, et plus elle grandissait, plus elle se formait,

plus il lui présumait d’ambitions coûteuses. Elle posséda des perles

avant quinze ans, des aigrettes et des robes de bal à l’âge où les

jeunes filles apprennent à danser. L’argent ne comptait pas pour le

musicien, qui le faisait jaillir d’un coup d’archet. Il plaisantait Mme

Ardant sur son avarice quand elle parlait d’épargne ou de restrictions

et l’obligeait à recevoir une broche de vingt louis pour la punir d’une

économie surprise de vingt francs: car il gâtait la vieille cousine,

pourtant bien modeste, comme il avait gâté ses dix maîtresses et gâtait

Lola, par un besoin natif d’être aimé de tous, fût-ce indirectement et

pour ses libéralités excessives.

Quand il tomba malade, il fallut tout vendre. Les objets d’art, les

parures, les violons même, tout devint argent, servit à payer les

médecins et les séjours aux eaux du paralytique. Ce fut une dure épreuve

qui dura trois ans et qui se termina par une mort affreuse. Gabriel

Dimbre aimait la vie avec frénésie. Il espéra en elle jusqu’à la fin, se

refusant à croire qu’elle l’abandonnait après l’avoir traité avec une

particulière dilection. Un baiser de sa fille lui ferma les yeux. Sur la

couverture, à hauteur de sa main froide qui, depuis si longtemps, ne

pouvait plus serrer ni sentir, gisait un misérable instrument d’étude

acheté l’avant-veille pour quelques louis et que la piété de Mme Ardant

avait réussi à lui faire prendre pour le Guarnerius de ses belles

années.

Lola se trouva presque sans nulle ressource. Les très modestes rentes de

la vieille cousine et les quelques billets de mille francs que procura

une dernière vente d’objets superflus ne pouvaient suffire à assurer la

vie des deux femmes. La jeune fille dut se mettre en quête d’un emploi.

Dix-huit mois plus tôt, pressentant que son père allait lui manquer,

elle avait préparé son premier brevet et l’avait obtenu sans grand

effort. Ce n’était pas un lourd bagage pour courir le monde: mais il

avait l’avantage d’être à plusieurs fins et elle n’en connaissait pas,

disait-elle, de moins encombrant.

Par l’entremise d’un vieil ami de Gabriel Dimbre, une place lui fut

offerte en Angleterre. Elle accepta surtout pour quitter Paris. Il

s’agissait d’être maîtresse dans un pensionnat où une liberté relative,

un certain confort, tempéraient les rigueurs de la vie d’école. La

maison, dont elle vit une photographie, avait l’aspect d’une riante

demeure seigneuriale et paraissait entourée d’un fort beau jardin. Lola

devait y faire, quatre années durant, le douloureux apprentissage de la

jalousie, s’y endurcir le cœur contre toute pitié, surtout s’y façonner

une âme ambitieuse.

Que l’on se représente une jeune patricienne adulée par un père

qu’admirait l’Europe, ayant eu l’habitude de la richesse, jolie et le

sachant, mais plus certaine encore de son intelligence que de sa beauté,

jetée, dans une condition inférieure, au milieu de filles de lords

férues de leur sang et des plus massives descendantes de la monumentale

bourgeoisie anglaise; obligée de supporter leurs impertinences, de

s’entendre désavouer lorsqu’elles se plaignent et d’encourir les effets

d’ingénieuses rancunes quand d’aventure il advient qu’on lui donne

raison; enfin, contrainte à vivre avec des collègues dont aucune n’a

reçu son éducation, qui toutes la jalousent hypocritement et saisissent

chaque occasion de la desservir avec une infernale âpreté d’espionnes,

et l’on se fera une idée des ressentiments qui peu à peu s’accumulèrent

dans le cœur farouche de Lola, la dressant en ennemie de la société par

impatience et lassitude de son propre sort.

Quand elle quitta l’école et revint en France, elle était prête tout

aussi bien à sortir du monde pour aller vivre en solitaire au fond d’une

forêt qu’à s’affilier à quelque groupement terroriste et à risquer ses

jours dans un attentat. Aucun espoir ne soutenait cette âme révoltée, où

ne fleurissait plus aucune illusion. La haine et le mépris en glaçaient

un pôle, l’autre étant désolé par l’amour de soi: entre les deux une

vague amère battait des rocs nus, au creux desquels étincelaient comme

des stalactites les cristallisations du plus froid orgueil.

C’est alors que lui fut faite à titre officieux, par une intime amie de

Mme Ardant, ancienne inspectrice des écoles, à qui Georges Elpémor

s’était adressé, la proposition de se rendre aux environs d’Aix où un

original assez misanthrope demandait une gouvernante pour son fils

unique. Lola s’interrogeait depuis plus d’un mois sur la direction

qu’elle allait donner à sa vie. Elle aspirait surtout à quitter Paris,

que la guerre, les souvenirs et le manque d’argent lui rendaient trois

fois détestable. Les indications que put lui fournir l’inspectrice sur

l’importance du concours sollicité, ce qu’elle apprit d’Elpémor et de sa

femme, la perspective d’habiter la vraie campagne, dans le décor de

cette Provence couronnée de pins à laquelle elle devinait qu’elle serait

sensible, éveillèrent son intérêt, et elle accepta. A peine prit-elle le

temps de boucler ses malles: les décisions chez elle, ordinairement

promptes, étaient toujours exécutées sans aucun retard, et elle arrivait

à la Cagne avant même que la bonne Mme Ardant, qui l’avait suppliée de

réfléchir, ne se fût pénétrée de la certitude qu’elle allait de nouveau

l’abandonner.

Lola sourit en évoquant le visage éteint qu’elle honorait pourtant de

quelque tendresse. A quoi bon les conseils, toute la prudence? La vie

tenait-elle compte des précautions prises? Comme elle se délectait à ce

thème ingrat, brillante, encore loin d’elle et telle qu’un trait

éblouissant sous une futaie sombre, la figure d’Elpémor lui apparut: et,

pour la seconde fois, avec la même force, elle se sentit pénétrée d’une

chaude allégresse.

A son plaisir de savoir Denise humiliée, s’ajoutait la satisfaction très

précise qu’elle l’eût été à son profit et du fait de Georges. Il lui

semblait qu’un ordre s’établissait, que des éléments inégaux, un instant

mêlés, prenaient, en se heurtant, leur place rationnelle.

L’insupportable et profond Elpémor, pour user des épithètes dont elle

s’appliquait à le définir brièvement, avait criblé les intentions, les

mérites rivaux et délibérément écarté les humbles. Par son impudence

même, elle lui plaisait. Pressé, sur une audace, de la désavouer, il

opposait à cette instance un refus brutal, écrasait la timide de sa

colère. Depuis son dur apprentissage de la servitude, c’était la

première fois qu’en un parallèle elle se voyait ainsi distinguée. Un

brusque afflux de sang lui teinta les joues, en même temps que

l’ambition se formait en elle de régir désormais cette confiance, de lui

tracer la route qu’elle devait suivre, de la rendre incertaine de ses

limites en l’obligeant à convoyer sa propre ascension.

Le soleil l’incommodait depuis un instant. Elle quitta la fenêtre, et

s’approchant de Claude oublié dans l’ombre:

--Maintenant, petit ami, à nous deux! dit-elle en lui prenant le visage

dans ses mains et en l’obligeant à soutenir son regard de lionne. Vous

venez de recevoir un avertissement: il va falloir changer du tout au

tout si vous voulez que nous vivions à peu près d’accord.

L'impudente · 第 5 / 14 题