Le noviciat.
L’habit et la tonsure servent peu: c’est le changement de mœurs
et la mortification entière des passions qui font le vrai
religieux. (IMIT. DE J. C.)
«Le noviciat, conseillé par la prudence naturelle et établi par des lois
ecclésiastiques, est ce temps, plus ou moins long, qui précède la
profession, pendant lequel on éprouve sa vocation, avant de se lier par
des vœux.»
Chaque état a le sien, quelque nom qu’on lui donne, stage, surnumérariat
ou apprentissage; la vie elle-même a son noviciat, les années d’enfance,
qui servent à former l’homme en l’instruisant par des leçons,
l’encourageant par des récompenses, le corrigeant même par des
châtiments.
Il importe d’étudier sa vocation, de la mettre à l’épreuve et d’entrer
surtout dans la voie où Dieu nous appelle, religieux ou séculier, sous
peine de se jeter dans l’inconnu et de se préparer un avenir dont on ne
peut prévoir l’issue, semblable à ces astres errants qui vont à
l’aventure, sans orbite déterminée, jouets de toutes les influences,
longtemps ballotés à droite et à gauche, pour être jetés un jour on ne
sait où... Une vocation manquée ne peut promettre à la religion et à la
société qu’un fléau destructeur, menaçant comme une comète, un
révolutionnaire ou un apostat.
Les ordres religieux ont eu leurs moines réfractaires et des religieux
infidèles, violateurs de leurs vœux; mais ces cas sont bien rares
aujourd’hui.
On n’offre plus les enfants à Dieu dans les monastères, comme on le
faisait à une autre époque, en enveloppant la main du nouveau Samuël
dans le voile de l’autel, après l’avoir déshérité d’avance de tous
biens, présents et à venir, pour l’obliger ainsi à garder des vœux qu’il
n’avait pas faits; mais, l’excès contraire a prévalu: on s’oppose aux
vocations naissantes, on cherche même à les tuer dans leur germe; et,
s’il en éclôt quelqu’une au souffle de la grâce, on en gêne l’exécution,
on en arrête la réalisation, au risque de tout compromettre en mettant
obstacle aux desseins du Très-Haut.
Le noviciat est ordinairement précédé de cette grande lutte contre la
chair et le sang, qu’un amour aveugle suscite, la première des épreuves
qu’une vocation religieuse ait à subir, la plus décisive même; car,
après cette victoire sur la nature, on peut le dire, le monde est
vaincu... et alors la prise d’habit sera pour le postulant un jour de
fête.
Je n’ai pas eu le bonheur d’assister ni à la prise d’habit ni à la
profession d’un religieux trappiste. Aussi suis-je obligé, pour
compléter mon récit, d’emprunter les détails de ces cérémonies à la _Vie
du P. Marie Ephrem_.
Le matin du jour où le postulant doit prendre le saint habit,
immédiatement après prime, on le mène à la salle du chapitre, où toute
la communauté vient de se réunir, parée de ses plus beaux habits; il se
fait un grand silence. Le père-maître, qui l’accompagne, le conduit
jusque vis-à-vis le siége abbatial; il s’y prosterne de toute la
longueur de son corps, son front touche à terre.
Le révérend père lui adresse alors ces courtes paroles:
_Quid petis?_ Que demandez-vous?
Il répond, toujours prosterné: _Misericordiam Dei et ordinis._ La
miséricorde du Seigneur et l’indulgence dans la communauté.
_Surge, in nomine Domini._ Levez-vous; au nom du Seigneur, lui dit alors
le père abbé. Il se lève et se tient debout, pendant que le supérieur
lui adresse une courte allocution:
«Mon frère, lui dit-il, avez-vous bien considéré l’action que vous venez
de faire? C’est proprement la réponse à la demande que vous venez de
nous adresser. Vous demandez d’être admis dans notre ordre, notre ordre
vous répond en vous faisant allonger par terre en forme de croix; c’est
pour vous faire voir que dans cette prostration se trouve l’abrégé de
toute votre vie, si vous la passez parmi nous: porter la croix,
embrasser la croix, c’est là toute la vie du moine. Il est vrai, cette
croix, portée avec amour et dévouement, n’est pas un fardeau
insupportable; la grâce de Dieu en diminue le poids aux âmes généreuses,
et de plus elle vous assurera la miséricorde du Seigneur que vous
sollicitez; car, pour obtenir ce trésor inappréciable, nous ne
connaissons d’autre moyen que le travail, la pauvreté, la souffrance,
les humiliations. Croyez-vous donc, mon cher frère, avoir la force de
courir dans cette carrière et de soutenir le genre de vie qui se
pratique ici?
Oui, mon révérend père; répond le postulant, je l’espère avec la grâce
de Dieu et le secours de vos prières.
Eh bien! mon frère, je n’ai qu’un seul mot à ajouter; ce mot est celui
que notre bienheureux père saint Bernard adressait à ses novices, quand
il leur donnait le saint habit: «Si vous faites tant que de commencer,
mettez-vous y tout de bon. _Si incipis, perfectè incipe._ Dieu
couronnera votre zèle. Vous allez vous dépouiller de vos habits, pour en
prendre de plus grossiers et de plus pauvres; c’est pour vous apprendre
que vous devez quitter toutes vos habitudes et toutes les affections que
vous avez eues dans ce monde, pour vous revêtir des sentiments qui
conviennent à des pénitents.»
Aussitôt après cette courte instruction, le postulant est conduit par le
père-maître au bas du siége de l’abbé; on l’aide à se dépouiller de ses
habits laïques, et il se revêt de l’humble froc du religieux trappiste,
que l’on vient de bénir pour lui.
Aussitôt, son nom de famille disparaîtra, et il ne sera plus connu que
sous le nom que la religion lui aura donné et il le conservera jusqu’à
la tombe.
L’habit du Trappiste est pauvre et grossier: une chemise de serge qui,
dans les commencements, semble une espèce de cilice; une robe et un
habit blanc de dessus, qu’on appelle _scapulaire_, pour le temps du
travail; et dans le reste du temps, une grande tunique, qui est appelée
_chape_ pour les frères novices et _coule_ pour les religieux; une
ceinture en lisière. Le scapulaire est surmonté d’un capuce, qui sert de
chapeau pendant le jour et de bonnet pendant la nuit. Tous ses habits
très-simples sont en laine: en hiver, ils sont un peu légers; mais
aussi, pendant les chaleurs de l’été, ils sont trop pesants.
Voici, d’après la légende, l’origine mystérieuse de la coule, habit à
longues et larges manches:
«Un ancien abbé de Cîteaux, saint Albéric, dévot à la sainte Vierge, eut
une vision: un jour, pendant qu’il était à l’office avec ses frères, il
venait de lui consacrer son ordre, de se dévouer à la Reine du ciel, et
la sainte Vierge lui apparut vêtue de blanc et portant dans ses mains un
manteau semblable au sien, dont elle revêtit le pieux abbé.»
Cette tradition explique comment le Cistercien est vêtu de blanc,
quoique fils de Saint-Benoît; comment il a renoncé à la coule noire pour
prendre la coule blanche, et pourquoi chaque couvent de l’ordre se
trouve placé sous le patronage de Notre-Dame.
Pendant la cérémonie de la vêture, la communauté chante le cantique
d’action de grâce: Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël, de ce qu’il
a daigné visiter les siens et les retirer de la servitude. _Benedictus
Dominus Deus Israël..._ Tous les religieux sont dans la joie, un nouveau
frère vient de leur être donné.
Après sa réception, le jeune novice est confié à la sollicitude d’un
religieux appelé père-maître des novices, qui est chargé de lui
expliquer la règle sous laquelle il désire combattre et les engagements
qu’il doit contracter; il lui en retrace toute l’étendue et toute la
sévérité. Plusieurs fois par semaine et pendant une année entière, le
novice doit aussi lui-même par trois fois renouveler sa demande du
premier jour; on ne manque pas de lui représenter chaque fois que, libre
encore, il peut en toute liberté de conscience se retirer, mais que le
dernier pas une fois fait, ce sera sans retour et pour jamais.
En attendant, la règle oblige le supérieur à exercer le novice dans
toute sorte d’humiliations, _à temps et à contre-temps_, ce sont ses
propres termes. Dans toutes les communautés tant soit peu nombreuses, il
y a toujours des emplois et des offices plus fatigants et plus
humiliants à remplir: c’est un avantage qu’ils obtiennent sur leurs
pères et sur leurs frères convers.
Ce n’est qu’après ces diverses épreuves que tous les religieux, réunis
en une sorte de conclave, sont invités à décider en conscience et au
moyen du scrutin secret, si le novice peut être admis à faire sa
profession, et alors seulement celui-ci se prononce; spontanément, sans
insinuation aucune, sans même qu’on paraisse tenir beaucoup à lui, il
demande à prononcer ses vœux.
Certes, il s’en faut qu’on procède d’ordinaire avec autant de
circonspection et de sagesse, quand il est question de s’engager au
milieu du monde, dans des états où incontestablement les périls ne sont
pas moins redoutables, ni les regrets moins amers et moins fréquents.
Il ne faut pas se le dissimuler, l’année du noviciat donne plus d’épines
que de roses, soit parce que les commencements sont toujours difficiles,
soit parce qu’il faut rompre avec d’anciennes habitudes, acheter par des
sacrifices le droit de s’appeler Trappiste, faire preuve d’humilité,
d’obéissance et d’abnégation complète, en un mot; faire l’apprentissage
du martyre avant d’être admis à l’école du Calvaire, où le Crucifié
enseigne à ses disciples une passion nouvelle qu’on peut appeler la
passion de la croix, et fait de chaque religieux un autre Christ marqué
aux stigmates de la pénitence.
Chaque jour du noviciat amène son épreuve donnant occasion de dompter sa
nature, de se corriger aujourd’hui d’un défaut, demain d’un penchant et
d’obtenir une à une les vertus qui feront le bon religieux.
Je voudrais bien pouvoir ici satisfaire la curiosité de mes lecteurs en
racontant quelques-unes des épreuves que les novices ont à subir; mais
c’est un secret d’intérieur, un de ces mystères sacrés connus seulement
de ses initiés et caché au vulgaire qui, ne sachant en comprendre la
haute signification, pourrait en profaner la sainteté.
Le cloître est un séjour de privations et de croix, recouvrant, il est
vrai, de célestes et angéliques délices; mais là plus de plaisirs tels
qu’en offre le monde, plus d’amitiés humaines, plus de dissipations,
plus de lectures amusantes, plus de volonté propre: il faut se taire
quand on voudrait parler et parler quand on voudrait se taire; agir
quand on voudrait se reposer et se reposer quand on voudrait agir. Il
faut savoir supporter une confusion sans trouble, une correction sans
excuse, une louange sans plaisir, un commandement tout opposé à ses
goûts sans réplique et même avec joie.