La communion.
C’est aujourd’hui la grande fête au couvent: celle de saint Bernard. Il
est dix heures; tous les religieux se rendent à l’église.
Le chœur est fort grand; il contient deux rangs de salles de chaque
côté: les novices occupent celles d’en bas, les profès le rang
au-dessus. La stalle du R. P. abbé se distingue par la crosse qui est
toujours enclavée à son adossement, et l’abbé lui-même ne diffère des
autres que par sa croix pastorale, son cordon violet et l’anneau qu’il
porte au doigt. A voir tous ces religieux, on croirait se trouver au
milieu d’un chœur nombreux de chanoines, où tous les offices se
célèbrent et toutes les cérémonies s’exécutent presque sans
interruption, durant la nuit comme pendant le jour, avec la pompe et la
solennité que l’on admire dans les métropoles.
J’ai assisté à la grand’messe, qui était très-solennelle. L’officiant
avait une chasuble de casimir blanc, dont la croix entière était
composée de fleurs habilement brodées et nuancées en laine; de pieuses
et nobles mains ont sans doute fait ce présent au père abbé.
Je m’étais figuré ces religieux dépourvus de tout lien qui les unît les
uns aux autres; mais l’instant si beau de la communion m’a prouvé le
contraire.
Le prêtre vient de prononcer les paroles du _Domine non sum dignus_, et
aussitôt commence cette cérémonie si parlante de la sainte communion. O
vous qui avez eu le bonheur de jouir du spectacle de la Trappe faisant
la sainte communion, n’est-il pas vrai que cette vue a pénétré votre
cœur et l’a attendri jusqu’aux larmes? n’est-il pas vrai qu’encore ce
souvenir vous touche délicieusement? Au moment de la communion du
prêtre, le diacre, qui s’était mis à genoux à côté de lui, se lève,
baise avec un saint tremblement l’autel sacré où repose la Victime de
propitiation, qui va se distribuer pour devenir la nourriture des élus
du ciel; il se penche ensuite au cou du ministre saint, en reçoit le
baiser de paix. Comme autrefois, dans l’institution de ce sacrifice
redoutable, le souverain Sacrificateur, prêtre et victime, voulut
embrasser tous ses disciples avant de les admettre à la participation de
son corps et de son sang adorable; ainsi, dans la continuation des mêmes
mystères, le diacre, au nom du prêtre, qui ne s’éloigne pas du Saint des
saints, va porter cette paix au sous-diacre et, par lui, à tous ceux qui
vont se ranger autour du banquet divin.
Quelle charité, quelle joie, quelle félicité dans ces amis du Sauveur!
Ils le suivent constamment au chemin de la croix, pour monter avec lui
jusqu’au Calvaire, et c’est pour les dédommager et les encourager en
même temps, que souvent il daigne les admettre aux délices du Thabor.
Aussi, qui dirait les ravissements qui enivrent ces âmes, vides des
affections de la terre, dans les moments où elles s’unissent si
intimement au Dieu de charité et de toute consolation!
Qu’il est touchant et sublime de contempler ces zélés serviteurs de
Dieu, lorsqu’ils défilent lentement et avec majesté, le front incliné,
les mains jointes!
Au moment de la communion, je vis tous les religieux quitter leurs
stalles et leurs bancs, sans faire entendre le bruit de leurs pas. C’est
un à un que les prédestinés de la Trappe se présentent pour recevoir
leur Dieu, et dans le même ordre qu’ils se retirent; chacun suit son
rang, celui d’ancienneté dans la maison; jamais de confusion, jamais le
moindre dérangement. Arrivé à la première marche de l’autel, le premier
religieux s’arrête et attend le baiser de paix antique et pieux. Le
baiser de paix donné par le célébrant au diacre passe par le sous-diacre
au premier frère qui se présente et par celui-ci à tous les autres. Les
deux frères se saluent avec respect, puis approchant leurs têtes et
étendant les bras, ils se donnent le saint et fraternel baiser.
Quand le diacre récite le _Confiteor_, tous tombent à genoux, le front
presque contre les dalles du sanctuaire. Dans cette humble posture, ils
se reconnaissent indignes de recevoir le Dieu trois fois saint, et se
purifient par un sincère aveu des taches qui pourraient leur demeurer
encore; ils se relèvent. Celui qui doit être le premier s’avance
très-lentement; à peine a-t-il vu l’hostie sainte élevée par les mains
du prêtre, qu’il se prosterne de nouveau pour l’adorer; il approche dans
un saint tremblement, la reçoit avec amour et se retire en passant
derrière l’autel; tous les autres le suivent, observant exactement les
mêmes cérémonies.
Là, je n’en doute pas, Dieu se rend visible et se montre à ses
bien-aimés, à ceux qui ont tout quitté pour le suivre, pour s’attacher à
lui... Oui, j’en crois la céleste expression de toutes ces figures; la
sainte joie qui les anime ne peut venir que d’une vision divine: c’est
un reflet de la gloire du Dieu que ces saints viennent de voir qui
brille sur leurs visages, si calmes, si heureux, si recueillis; la terre
n’a point de contentement pareil: c’est celui des anges et des élus!
C’est encore une continuation de ce spectacle frappant d’édification,
que cette démarche si grave, si modeste et si recueillie des Trappistes,
se retirant de la sainte communion toujours sur un seul rang. Ils
avancent, mais si lentement, qu’ils semblent immobiles; on dirait que
leurs sens extérieurs sont interdits, pour concentrer toute leur action
dans le cœur où se trouve leur Bien-Aimé: ou plutôt, on dirait les sages
précautions de l’Epoux des Cantiques, pour ne pas troubler avant
l’heure, _donec ipsa velit_, le sommeil de l’Epouse qui les tient dans
un saint ravissement.
Cette cérémonie a tant de solennité, qu’on la revoit toujours avec la
même émotion; les impies eux-mêmes, qui viennent pour se moquer de la
pénitence, répriment tout à coup leurs sarcasmes devant ce témoignage de
charité.
X
Le Salve Regina.
Le Trappiste a commencé sa journée par une prière à la sainte Vierge; il
la finit par une invocation à Marie, le chant du _Salve_.
J’étais monté dans la tribune des étrangers. Alors j’eus devant les yeux
un de ces spectacles trop beaux, trop sublimes pour être fidèlement
dépeints. Les religieux viennent de psalmodier les complies de la sainte
Vierge. A la faible lueur de la lampe du sanctuaire, je vois s’avancer,
comme une suite d’ombres, deux colonnes qui entrent gravement. Quand ces
deux colonnes se sont rencontrées vis-à-vis du tabernacle, elles
s’inclinent devant le trône du Dieu vivant, et vont prendre place, avec
un ordre parfait, au milieu du chœur: ce sont les frères convers qui
viennent réunir leurs voix à celles des religieux, pour le chant du
_Salve Regina_. C’est toute une armée qui vient ainsi se ranger dans ce
camp du Dieu des victoires, pour saluer, avant la retraite, cette
puissante protectrice de leurs combats; deux flambeaux la laissent voir,
dans le fond du sanctuaire, où elle apparaît pleine de majesté.
L’antienne si renommée de la Trappe fut chantée d’un ton très-solennel
et très-élevé par un chœur nombreux, dont les voix fortes et animées
semblaient n’en faire qu’une seule. Le chant en fut si grave, qu’on n’y
mit pas moins de quinze à vingt minutes; et l’intérêt qui devait, ce
semble, languir de cette lenteur, y fut toujours croissant. Le R. P.
abbé donne le signal; alors, au même instant, toutes les voix s’élèvent
comme un seul cri vers le ciel.
Quelle majesté dans la lenteur des chants! On dirait que le poids de
l’exil retient sur leurs lèvres bénies les soupirs qui s’élèvent vers le
ciel. Il y a quelque chose de saisissant dans l’explosion unanime de ces
voix condamnées à un silence éternel, qui ne recouvrent la parole qu’en
face de Dieu, pour chanter ses louanges, et qui se réunissent dans la
même pensée, le même sentiment, le même amour, le même langage, et
jusque dans la même intonation; comme si cette masse d’individus n’avait
qu’un unique organe et une seule âme! comme si elle n’avait qu’une seule
idée à exprimer! comme si ces religieux, morts pour eux-mêmes et n’ayant
rien à se dire sur la terre, ressuscitaient en présence des saints
tabernacles, image de la Jérusalem céleste, où, revêtus de corps
immortels, ils entonneront le cantique sans fin!
Ils sont touchants, ces soupirs de la confiance filiale invoquant là
tendresse maternelle! Ils sont surtout sincères, les vœux de ces exilés
enfants d’Eve, qui, morts au monde, gémissent dans cette vallée de
larmes! Non, rien ne peut donner une idée de la beauté du _Salve
Regina_, chanté par les RR. PP. Trappistes. Ce chant semble ravi à
l’harmonie du ciel[8].
[8] Adhémar, évêque du Puy et légat du Saint-Siége, est, à ce que l’on
croit, l’auteur de la sublime antienne _Salve Regina_, que l’ordre
de Cîteaux s’est en quelque sorte appropriée, et à laquelle saint
Bernard, qui l’appelait _l’Antienne du Puy_, ajouta la touchante
invocation adoptée plus tard par l’Eglise universelle: _O clemens, o
pia, o dulcis Virgo Maria!_
On ne saurait décrire l’effet sublime de ces alternatives de silence et
de vibrations pleines et sonores: c’est comme une mélodie tranquille et
grave, qui plane lentement et s’en va, et à laquelle succède un autre
flot musical. Ainsi, la vague se forme dans le lointain, s’avance
grossissant et grandissant, pour venir mourir sur le sable désert du
rivage, qui se découvre peu à peu et se montre à nu jusqu’à ce qu’il
soit englouti sous une seconde masse d’eau. Dans ce flux de paroles
accentuées, dans ces ondulations de sons périodiques, on ne sait lequel
est le plus sublime, ou de cet unisson massif qui s’élève du milieu du
silence, ou de ce vaste silence dans lequel s’éteint l’unisson: image
symbolique d’une âme qui s’anéantit dans la prière, se tourne vers le
Ciel, se prosterne dans l’adoration, succombe dans l’extase et se relève
forte pour succomber encore.
Le musicien ne trouvera point l’art dans ce chant simple et tout à
l’unisson; mais le chrétien y reconnaîtra le cri des enfants d’Eve,
exilés et gémissant dans cette vallée de larmes: _Exules filii Evæ,
gementes et flentes in hac lacrymarum valle._
Lecteurs écoutez plutôt:
«_Salve..._ Voyez-vous ce nuage blanchâtre et grisâtre qui grossit,
s’agite, s’étend dans l’espace. Regardez... il noircit... La mer, encore
calme, remue ses flots... Elle gronde sourdement... Le bruit augmente...
Ah! que vois-je au loin? C’est un petit bateau pêcheur... Il périra...
--Pourquoi donc?... Parce que ce nuage est nommé par les marins un
_grain_... qui porte dans ses flancs d’horribles tempêtes...
--Puis, c’est le naufrage, pour ces pauvres marins, et la mort!!!
--_Salve Regina, Mater misericordiæ!_...
Aussi, prêtez l’oreille!
Entendez-vous les matelots (qui craignent le danger) entonner de leurs
fortes voix l’hymne de l’espérance?
«Salut, Reine du ciel, Mère de miséricorde! Salut, ô vous qui êtes la
vie, la douceur et notre espérance! _Vita, dulcedo, et spes nostra,
salve!_»
--Déjà les vents sont déchaînés!... La mer, orageuse et bouleversée,
pousse et roule avec colère ses vagues immenses par-dessus les
rivages...
--Ecoutez encore!!!
--Les cris redoublent. Les matelots tremblent de ne pas arriver au
port;--de ne plus toucher le sol de la patrie;--de ne plus voir leur
père;--de ne plus embrasser leur mère... _Ad te clamamus, exules, filii
Evæ!_
--Mon Dieu! mon Dieu! Oh! ils sont perdus... Voyez leurs parents sur le
rivage... C’est un père... c’est une mère... C’est un frère, une sœur...
C’est un ami, un bienfaiteur...
--Ils pleurent, ils sanglotent. Ah! quels cris déchirants!
--La barque a perdu son gouvernail.
--La voile est brisée par la fureur des vents...
--Oh! Ils vont périr... Ils nous tendent les bras ou plutôt ils
s’adressent à Marie, leur unique espérance, l’étoile de la mer!
... _Ad te suspiramus, gementes et flentes, in hac lacrymarum valle!_
C’en est fait. La barque prend eau; elle s’enfonce;--elle
disparaît;--elle va sombrer;--les forces des marins s’épuisent;--ils
vont faire naufrage.
--Il n’y a que Marie toute-puissante qui puisse les sauver...
--Les cris de détresse et d’espérance augmentent et redoublent encore!!
«_Eia! ergo, Advocata nostra! Illos tuos misericordes oculos, ad nos
converte._»
_Eia! eia!_ Au secours! au secours! Bonne Vierge Marie!...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
--Bonheur! bonheur! vive Marie! vive Marie... Ils sont sauvés!
--Ils arrivent au port... au port... au port du ciel, après les tempêtes
des passions, des chagrins et des tentations d’une vie d’exilés et de
malheureux!...
Marie montrera Jésus, le fruit béni de son sein, à ceux qui l’ont
invoquée et imitée durant cette courte vie!...
--_Et Jesum benedictum, fructum ventris tui, nobis post hoc exilium
ostende!_
Et éternellement, pour remercier la vierge Marie, la bonne Mère, nous la
louerons,--nous la bénirons,--nous l’aimerons avec les pieux Trappistes,
en chantant avec eux!
Lorsque ces voix, qui ne se dépensent pas en inutilités, arrivent à
cette triple exclamation qui termine la sublime antienne: _O clemens! o
pia! o dulcis Virgo Maria!_ le chœur des Trappistes fait une longue
pause, à chacune de ces exclamations. En contemplant ces moines,
immobiles, se courber et se redresser, on est saisi de cet étrange
sentiment qu’on éprouverait en voyant une statue parler et se mouvoir
tout à coup. Pour moi, je crus assister à la résurrection générale et
entendre la voix de l’ange du jugement citant les morts au tribunal
suprême.
Tout cela produit un effet qui agit fortement sur l’âme que le monde n’a
point desséchée. Je plains du fond du cœur celui qui resterait froid en
entendant cette prière; je n’en voudrais pas pour ami.
Voilà le _Salve_ chanté chez les Trappistes!...
C’est durant cette prière que la sainte Vierge prodigue ses grâces, se
rapproche du religieux pour le bénir et lui rendre son salut.
«Qui ne connaît le trait de saint Bernard? Il était agenouillé dans une
église, à l’abbaye d’Afflighem, récitant aux pieds de la sainte Vierge
le _Salve Regina_, qu’il répéta jusqu’à trois fois. Au troisième salut,
dit la chronique, la statue de pierre se serait animée pour lui dire:
_Salve, Bernarde._ La statue existe encore, monument de cette pieuse
tradition; elle est aujourd’hui à Termonde, dans un village de la
Belgique.»
Ce prodige ne se renouvelle pas tous les soirs; mais la voix qui parla à
saint Bernard se fait toujours entendre du religieux, en s’adressant à
son âme, sinon à son oreille, et le Trappiste, trop habitué à ce langage
pour ne par le comprendre, se retire content et va prendre son sommeil.
Aux sublimes accents du _Salve_ succède le plus profond silence; il
semble qu’on attend l’arrêt de l’Eternel.
Lorsque dom Augustin était en exil, quelque chose de plus imposant,
peut-être, suivait immédiatement ce chant sacré, c’était la bénédiction
du soir. Voici comment à ce sujet s’exprime un auteur contemporain: «En
sortant de l’église, la communauté entière se rend à la salle du
chapitre; tous les religieux, sans exception, se rangent sur plusieurs
rangs tout autour de la salle: le vénérable père abbé est à l’une des
extrémités.
»Au signal qu’il donne, tous tombent la face contre terre, et restent
dans une immobilité qui ne peut être comparée qu’à celle de la mort; ils
restent ainsi couchés durant la récitation du psaume _Miserere_; une
faible lueur s’étend sur tous ces corps qui couvrent en entier le pavé
de la salle. On dirait, en les voyant ainsi, que la foudre les a frappés
tous; on n’entend pas le moindre bruit; c’est le calme absolu des
tombeaux.»
Un tableau aussi lugubre est bien capable de faire rentrer l’homme, qui
assiste à cette cérémonie, dans de profondes réflexions.
«Le _Miserere_ fini, le R. P. abbé frappe la terre, et, tout à coup,
semblables à ces morts qui se réveilleront dans la vallée du jugement et
qui se lèveront de la poussière pour comparaître devant le souverain
Juge, tous les religieux se relèvent et défilent lentement, un à un,
devant leur Père spirituel, qui les bénit à mesure qu’ils passent en
s’inclinant devant lui. Ces hommes ont compris que la vie n’est que le
noviciat de la mort.»
C’est bien après de telles cérémonies que l’on peut s’écrier: «Qu’est-ce
que la vie? Une vapeur légère qui paraît un moment et se dissipe presque
aussitôt... La vie est un fantôme qui fuit dans les ténèbres et pourtant
s’agite en vain.»
Accablé sous le poids de mille pensées diverses, je revins à ma chambre
et j’allai m’agenouiller devant mon crucifix, au pied duquel je méditai
sur l’enseignement que je venais de recevoir.
O vie du siècle passée dans les plaisirs, ô jeunesse consumée sur
l’autel de la volupté, comment m’êtes-vous apparues alors, sinon comme
une légère vapeur que colore de mille nuances un rayon de soleil et que
le plus léger vent dissipe? La vie mondaine, si au moins elle
n’aboutissait pas à un affreux précipice, pourrait offrir une
perspective attrayante; mais quand on sait ce qui doit la suivre, il n’y
a plus d’illusion possible. Et cependant la vie, dit Bossuet, donnée
uniquement pour se préparer à la mort, se passe entière dans un profond
oubli du terme où elle doit aboutir. On vit comme si l’on devait
toujours vivre.
D’un côté, donc, se trouvent le calme, la paix et le bonheur; de
l’autre, l’agitation, la tempête des passions, le vide et le malheur. De
quel côté l’homme sensé doit-il porter ses pas?
Je me relevai le cœur soulagé et je m’abandonnai au sommeil.