Mon Dieu, la belle main!
Et qu'on recevrait mieux, sans être un bon apôtre,
Soufflets de celle-là que caresses d'une autre!
MAGUELONNE, _charmée._
Vous vous moquez!
LE ROI.
Jamais!
MAGUELONNE.
Je suis laide!
LE ROI.
Oh! non pas.
Rends donc plus de justice à tes divins appas!
Je brûle! Ignores-tu, reine des inhumaines,
Comme l'amour nous tient, nous autres capitaines,
Et que, quand la beauté nous accepte pour siens,
Nous sommes braise et feu jusque chez les Russiens?
MAGUELONNE, _éclatant de_ rire.
Vous avez lu cela quelque part dans un livre.
LE ROI, _à part._
C'est possible.
_Haut._
Un baiser.
MAGUELONNE.
Allons, vous êtes ivre!
LE ROI, _souriant_.
D'amour.
MAGUELONNE.
Vous vous raillez avec votre air mignon,
Monsieur l'insouciant de belle humeur!
LE ROI.
Oh! Non
_Le roi l'embrasse._
MAGUELONNE.
C'est assez!
LE ROI.
Çà, je veux t'épouser.
MAGUELONNE, _riant._
Ta parole?
LE ROI.
Quelle fille d'amour délicieuse et folle!
_Il la prend sur ses genoux et se met à lui parler tout bas. Elle rit
et minaude. Blanche n'en peut supporter davantage; elle se retourne,
pâle et tremblante, vers Triboulet._
TRIBOULET, _après l'avoir regardée un instant en silence_.
Hé bien! que penses-tu de la vengeance, enfant?
BLANCHE, _pouvant à peine parler_.
Ô trahison!--L'ingrat! Grand Dieu! mon coeur se fend!
Oh! comme il me trompait! Mais c'est qu'il n'a point d'âme!
Mais c'est abominable! Il dit à cette femme
Des choses qu'il m'avait déjà dites à moi.
_Cachant sa tête dans la poitrine de son père._
--Et cette femme, est-elle effrontée!--oh!
TRIBOULET, _à voix basse_.
Tais-toi.
Pas de pleurs. Laisse-moi te venger!
BLANCHE.
Hélas!--Faites
Tout ce que vous voudrez.
TRIBOULET.
Merci!
BLANCHE.
Grand Dieu! vous êtes
Effrayant. Quel dessein avez-vous?
TRIBOULET.
Tout est prêt.
Ne me le reprends pas, cela m'étoufferait!
Écoute. Va chez moi, prends-y des habits d'homme,
Un cheval, de l'argent, n'importe quelle somme,
Et pars, sans t'arrêter un instant en chemin,
Pour Évreux, où j'irai te joindre après-demain.
--Tu sais, ce coffre auprès du portrait de ta mère?
L'habit est là.--Je l'ai d'avance exprès fait faire.--
Le cheval est sellé.--Que tout soit fait ainsi.
Va.--Surtout garde-toi de revenir ici:
Car il va s'y passer une chose terrible.
Va.
BLANCHE.
Venez avec moi, mon bon père!
TRIBOULET.
Impossible.
_Il l'embrasse._
BLANCHE.
Ah! je tremble!
TRIBOULET.
À bientôt!
_Il l'embrasse encore. Blanche se retire en chancelant._
Fais ce que je te dis.
_Pendant toute cette scène et la suivante, le roi et Maguelonne,
toujours seuls dans la salle basse, continuent de se faire des agaceries
et de se parler à voix basse en riant.--Une fois Blanche éloignée,
Triboulet va au parapet et fait un signe. Saltabadil reparaît. Le jour
baisse._
SCÈNE III.
TRIBOULET, SALTABADIL, _dehors_.--MAGUELONNE,
LE ROI, _dans la maison_.
TRIBOULET, _comptant des écus d'or devant Saltabadil_.
Tu m'en demandes vingt, en voici d'abord dix.
_S'arrêtant au moment de les lui donner._
Il passe ici la nuit, pour sûr?
SALTABADIL, _qui a été examiner l'horizon avant de répondre._
Le temps se couvre.
TRIBOULET, _à part._
Au fait, il ne va pas toujours coucher au Louvre.
SALTABADIL.
Soyez tranquille; avant une heure il va pleuvoir.
La tempête et ma soeur le retiendront ce soir.
TRIBOULET.
À minuit je reviens.
SALTABADIL.
N'en prenez pas la peine.
Je puis jeter tout seul un cadavre à la Seine.
TRIBOULET.
Non, je veux l'y jeter moi-même.
SALTABADIL.
À votre gré.
Tout cousu dans un sac je vous le livrerai.
TRIBOULET, _lui donnant l'argent_.
Bien.--À minuit!--J'aurai le reste de la somme.
SALTABADIL.
Tout sera fait--Comment nommez-vous ce jeune homme?
TRIBOULET.
Son nom? Veux-tu savoir le mien également?
Il s'appelle le crime, et moi le châtiment!
_Il sort._
SCÈNE IV.
LES MÊMES, _moins_ TRIBOULET.
_SALTABADIL, resté seul, examinant l'horizon qui se charge de
nuages du côté de Saint-Germain. La nuit est presque tombée; quelques
éclairs._
L'orage vient, la ville en est presque couverte.
Tant mieux! tantôt la grève en sera plus déserte.
_Réfléchissant._
Autant qu'on peut juger de tout ceci, ma foi,
Tous ces gens-là m'ont l'air d'avoir on ne sait quoi.
Je ne devine rien de plus, l'aze me quille!
_Il examine le ciel en hochant la tête. Pendant ce temps-là, le roi
badine avec Maguelonne._
LE ROI, _essayant de lui prendre la taille_.
Maguelonne!
MAGUELONNE, _lui échappant_.
Attendez!
LE ROI.
Ô la méchante fille!
MAGUELONNE, _chantant._
Bourgeon qui pousse en avril
Met peu de vin au baril.
LE ROI.
Quelle épaule! quel bras! ma charmante ennemie,
Qu'il est blanc!--Jupiter! la belle anatomie!
Pourquoi faut-il que Dieu qui fit ces beaux bras nus
Ait mis le coeur d'un Turc dans ce corps de Vénus?
MAGUELONNE.
Lairelanlaire!
_Repoussant encore le roi._
Point. Mon frère vient.
_Entre Saltabadil, qui referme la porte sur lui._
LE ROI.
Qu'importe!
_On entend un tonnerre éloigné._
MAGUELONNE.
Il tonne.
SALTABADIL.
Il va pleuvoir d'une admirable sorte.
LE ROI, _frappant sur l'épaule de Saltabadil_.
Bon. Qu'il pleuve!--Il me plaît cette nuit de choisir
Ta chambre pour logis.
MAGUELONNE.
C'est votre bon plaisir?
Prend-il des airs de roi!--Monsieur, votre famille
S'alarmera.
_Saltabadil la tire par le bras et lui fait des signes._
LE ROI.
Je n'ai ni grand'mère, ni fille,
Et je ne tiens à rien.
SALTABADIL, _à part._
Tant mieux!
_La pluie commence à tomber à larges gouttes. Il est nuit noire._
LE ROI, _à Saltabadil_.
Tu coucheras,
Mon cher, à l'écurie, au diable, où tu voudras.
SALTABADIL, _saluant_.
Merci.
MAGUELONNE, _au roi, très-bas et très-vivement, tout en
allumant une lampe._
Va-t'en!
LE ROI, _éclatant de rire et tout haut_.
Il pleut. Veux-tu pas que je sorte
D'un temps à ne pas mettre un poëte à la porte?
_Il va regarder à la fenêtre._
SALTABADIL, _bas à Maguelonne, lui montrant l'or qu'il a
dans la main._
Laisse-le donc rester!--Dix écus d'or! et puis
Dix autres à minuit.
_Gracieusement au roi._
Trop heureux si je puis
Offrir pour cette nuit à monseigneur ma chambre!
LE ROI, _riant_.
On y grille en juillet, en revanche en décembre
On y gèle, est-ce pas?
SALTABADIL.
Monsieur la veut-il voir?
LE ROI.
Voyons.
_Saltabadil prend la lampe. Le roi va dire deux mots en riant à
l'oreille de Maguelonne. Puis tous deux montent l'échelle qui mène à
l'étage supérieur, Saltabadil précédant le roi._
MAGUELONNE, _restée seule_.
Pauvre jeune homme!
_Allant à une fenêtre,_
Ô mon Dieu! qu'il fait noir!
_On voit par la lucarne d'en haut Saltabadil et le roi dans le
grenier._
SALTABADIL, _au roi._
Voici le lit, monsieur, la chaise; puis la table.
LE ROI.
Combien de pieds en tout?
_Il regarde alternativement le lit, la table et la chaise._
Trois, six, neuf,--admirable!
Tes meubles étaient donc à Marignan, mon cher,
Qu'ils sont tous éclopés?
_S'approchant de la lucarne, dont les carreaux sont cassés._
Et l'on dort en plein air.
Ni vitres, ni volets. Impossible qu'on traite
Le vent qui veut entrer de façon plus honnête!
_À Saltabadil, qui vient d'allumer une veilleuse sur la table._
Bonsoir.
SALTABADIL.
Que Dieu vous garde!
_Il sort, pousse la porte, et on l'entend redescendre lentement
l'escalier._
_LE ROI, seul, débouclant son baudrier._
Ah! je suis las, mordieu!--
Donc, en attendant mieux, je vais dormir un peu.
_Il pose sur la chaise son chapeau et son épée, défait ses bottes et
s'étend sur le lit._
Que cette Maguelonne est fraîche, vive, alerte!
_Se redressant._
J'espère bien qu'il a laissé la porte ouverte.
--Oui, c'est bien!
_Il se recouche, et en un moment on le voit profondément endormi sur le
grabat. Cependant Maguelonne et Saltabadil sont tous deux dans la salle
inférieure. L'orage a éclaté depuis quelques instants. Il couvre le
théâtre de pluie et d'éclairs. À chaque instant des coups de tonnerre.
Maguelonne est assise près de la table, quelque couture à la main. Son
frère achève de vider, d'un air réfléchi, la bouteille qu'a laissée le
roi. Tous deux gardent quelque temps le silence, comme préoccupés d'une
idée grave_.
MAGUELONNE.
Ce jeune homme est charmant!
SALTABADIL.
Je crois bien.
Il met vingt écus d'or dans ma poche.
MAGUELONNE.
Combien?
SALTABADIL.
Vingt écus.
MAGUELONNE.
Il valait plus que cela.
SALTABADIL.
Poupée!
Va voir là-haut s'il dort. N'a-t-il pas une épée?
Descends-la.
_Maguelonne obéit. L'orage est dans toute sa violence. On voit paraître,
au fond du théâtre, Blanche, vêtue d'habits d'homme, habit de cheval,
des bottes et des éperons, en noir; elle s'avance lentement vers la
masure, tandis que Saltabadil boit et que Maguelonne, dans le grenier,
considère avec sa lampe le roi endormi_.
MAGUELONNE, _les larmes aux yeux_.
Quel dommage!
_Elle prend l'épée._
Il dort. Pauvre garçon!
_Elle redescend et rapporte l'épée à son frère._
SCÈNE V.
LE ROI, endormi dans le grenier, SALTABADIL et MAGUELONNE
dans la salle basse, BLANCHE dehors.
BLANCHE, _venant à pas lents dans l'ombre, à la lueur des
éclairs. Il tonne à chaque instant._
Une chose terrible!--Ah! je perds la raison.
--Il doit passer la nuit dans cette maison même.
--Oh! je sens que je touche à quelque instant suprême.--
Mon père, pardonnez, vous n'êtes plus ici.
Je vous désobéis d'y revenir ainsi;
Mais je n'y puis tenir.--
_S'approchant de la maison._
Qu'est-ce donc qu'on va faire?
Comment cela va-t-il finir?--Moi qui naguère,
Ignorant l'avenir, le monde et les douleurs,
Pauvre fille, vivais cachée avec des fleurs,
Me voir soudain jetée en des choses si sombres!--
Ma vertu, mon bonheur, hélas! tout est décombres!
Tout est deuil!--Dans les coeurs où ses flammes ont lui
L'amour ne laisse donc que ruine après lui?
De tout cet incendie il reste un peu de cendre.
Il ne m'aime donc plus!--
_Relevant la tête._
Il me semblait entendre,
Tout à l'heure, à travers ma pensée, un grand bruit
Sur ma tête. Il tonnait, je crois.--L'affreuse nuit!
Il n'est rien qu'une femme au désespoir ne fasse.
Moi qui craignais mon ombre!
_Apercevant la lumière de la maison._
Oh! qu'est-ce qui se passe?
_Elle avance, puis recule._
Tandis que je suis là, Dieu! j'ai le coeur saisi!
Pourvu qu'on n'aille pas tuer quelqu'un ici!
_Maguelonne et Saltabadil se remettent à causer dans la salle
voisine._
SALTABADIL.
Quel temps!
MAGUELONNE.
Pluie et tonnerre.
SALTABADIL.
Oui, l'on fait à cette heure
Mauvais ménage au ciel; l'un gronde et l'autre pleure.
BLANCHE.
Si mon père savait à présent où je suis!
MAGUELONNE.
Mon frère!
BLANCHE, _tressaillant_.
On a parlé, je crois.
_Elle se dirige en tremblant vers la maison, et applique à la fente du
mur ses yeux et ses oreilles._
MAGUELONNE.
Mon frère!
SALTABADIL.
Et puis?
MAGUELONNE.
Sais-tu, mon frère, à quoi je pense?
SALTABADIL.
Non.
MAGUELONNE.
Devine.
SALTABADIL.
Au diable!
MAGUELONNE.
Ce jeune homme est de fort bonne mine.
Grand, fier comme Apollo, beau, galant par-dessus.
Il m'aime fort. Il dort comme un enfant Jésus.
Ne le tuons pas.
BLANCHE, _qui entend et voit tout_.
Ciel!
SALTABADIL, _tirant d'un coffre un vieux sac de toile et un
pavé, et présentant le sac à Maguelonne d'un air impassible._
Recouds-moi tout de suite
Ce vieux sac.
MAGUELONNE.
Pourquoi donc?
SALTABADIL.
Pour y mettre au plus vite,
Quand j'aurai dépêché là-haut ton Apollo,
Son cadavre et ce grès, et tout jeter à l'eau.
MAGUELONNE.
Mais
SALTABADIL.
Ne te mêle pas de cela, Maguelonne.
MAGUELONNE.
Si
SALTABADIL.
Si l'on t'écoutait, on ne tûrait personne.
Raccommode le sac.
BLANCHE.
Quel est ce couple-ci?
N'est-ce pas dans l'enfer que je regarde ainsi?
MAGUELONNE, _se mettant à raccommoder le sac_.
J'obéis.--Mais causons.
SALTABADIL.
Soit.
MAGUELONNE.
Tu n'as pas de haine
Contre ce cavalier?
SALTABADIL.
Moi! C'est un capitaine!
J'aime les gens d'épée, en étant moi-même un.
MAGUELONNE.
Tuer un beau garçon qui n'est pas du commun,
Pour un méchant bossu fait comme un S!
SALTABADIL.
En somme,
J'ai reçu d'un bossu pour tuer un bel homme,
Cela m'est fort égal, dix écus tout d'abord;
J'en aurai dix de plus en livrant l'homme mort.
Livrons. C'est clair.
MAGUELONNE.
Tu peux tuer le petit homme
Quand il va repasser avec toute la somme.
Cela revient au même.
BLANCHE.
Ô mon père!
MAGUELONNE.
Est-ce dit?
SALTABADIL, _regardant Maguelonne en face._
Hein! pour qui me prends-tu, ma soeur? suis-je un bandit?
Suis-je un voleur? Tuer un client qui me paie!
MAGUELONNE, _lui montrant un fagot_.
Hé bien! mets dans le sac ce fagot de futaie.
Dans l'ombre, il le prendra pour son homme.
SALTABADIL.
C'est fort.
Comment veux-tu qu'on prenne un fagot pour un mort?
C'est immobile, sec, tout d'une pièce, roide,
Cela n'est pas vivant.
BLANCHE.
Que cette pluie est froide!
MAGUELONNE.
Grâce pour lui!
SALTABADIL.
Chansons!
MAGUELONNE.
Mon bon frère!
SALTABADIL.
Plus bas!
Il faut qu'il meure! Allons, tais-toi.
MAGUELONNE.
Je ne veux pas!
Je l'éveille et le fais évader.
BLANCHE.
Bonne fille!
SALTABADIL.
Et les dix écus d'or?
MAGUELONNE.
C'est vrai.
SALTABADIL.
Là, sois gentille,
Laisse-moi faire, enfant!
MAGUELONNE.
Non. Je veux le sauver!
_Maguelonne se place d'un air déterminé devant l'escalier, pour
barrer le passage à son frère. Saltabadil, vaincu par sa résistance,
revient sur le devant de la scène et paraît chercher dans son esprit un
moyen de tout concilier._
SALTABADIL.
Voyons.--L'autre à minuit viendra me retrouver.
Si d'ici là quelqu'un, un voyageur, n'importe,
Vient nous demander gîte et frappe à notre porte,
Je le prends, je le tue, et puis, au lieu du tien,
Je le mets dans le sac. L'autre n'y verra rien.
Il jouira toujours autant dans la nuit close,
Pourvu qu'il jette à l'eau quelqu'un ou quelque chose.
C'est tout ce que je puis faire pour toi.
MAGUELONNE.
Merci.
Mais qui diable veux-tu qui passe par ici?
SALTABADIL.
Seul moyen de sauver ton homme.
MAGUELONNE.
À pareille heure!
BLANCHE.
Ô Dieu! vous me tentez, vous voulez que je meure!
Faut-il que pour l'ingrat je franchisse ce pas?
Oh! non, je suis trop jeune!--Oh! ne me poussez pas,
Mon Dieu!
_Il tonne._
MAGUELONNE.
S'il vient quelqu'un dans une nuit pareille,
Je m'engage à porter la mer dans ma corbeille.
SALTABADIL.
Si personne ne vient, ton beau jeune homme est mort.
BLANCHE, _frissonnant_.
Horreur!--Si j'appelais le guet!... Mais non, tout dort,
D'ailleurs cet homme-là dénoncerait mon père.
Je ne veux pas mourir pourtant. J'ai mieux à faire,
J'ai mon père à soigner, à consoler; et puis
Mourir avant seize ans, c'est affreux! Je ne puis!
Ô Dieu! sentir le fer entrer dans ma poitrine!
Ah!
_Une horloge frappe un coup._
SALTABADIL.
Ma soeur, l'heure sonne à l'horloge voisine.
_Deux autres coups._
C'est onze heures trois quarts. Personne avant minuit
Ne viendra. Tu n'entends au dehors aucun bruit?
Il faut pourtant finir, je n'ai plus qu'un quart d'heure.
_Il met le pied sur l'escalier. Maguelonne le retient en sanglotant._
MAGUELONNE.
Mon frère, encore un peu!
BLANCHE.
Quoi! cette femme pleure!
Et moi, je reste là, qui peux le secourir!
Puisqu'il ne m'aime plus, je n'ai plus qu'à mourir.
Hé bien! mourons pour lui.--
_Hésitant encore._
C'est égal, c'est horrible!
SALTABADIL, _à Maguelonne_.
Non, je ne puis attendre, enfin c'est impossible.
BLANCHE.
Encor si l'on savait comme ils vous frapperont!
Si l'on ne souffrait pas! mais on vous frappe au front,
Au visage... Ô mon Dieu!
SALTABADIL, _essayant toujours de se dégager de
Maguelonne, qui l'arrête_.
Que veux-tu que je fasse?
Crois-tu pas que quelqu'un viendra prendre sa place?
BLANCHE, _grelottant sous la pluie_.
Je suis glacée!
_Se dirigeant vers la porte._
Allons!
_S'arrêtant._
Mourir ayant si froid!
_Elle se traîne en chancelant jusqu'à la porte et y frappe un faible
coup._
MAGUELONNE.
On frappe.
SALTABADIL.
C'est le vent qui fait craquer le toit,
_Blanche frappe de nouveau._
MAGUELONNE.
On frappe.
_Elle court ouvrir la lucarne et regarde au dehors._
SALTABADIL.
C'est étrange!
MAGUELONNE, _à Blanche_.
Holà! qu'est-ce?
_À Saltabadil._
Un jeune homme.
BLANCHE.
Asile pour la nuit.
SALTABADIL.
Il va faire un fier somme!
MAGUELONNE.
Oui, la nuit sera longue.
BLANCHE.
Ouvrez!
SALTABADIL, _à Maguelonne_.
Attends!--Mordieu!
Donne-moi mon couteau, que je l'aiguise un peu.
_Elle lui donne son couteau, qu'il aiguise au fer d'une faux._
BLANCHE.
Ciel! j'entends le couteau qu'ils aiguisent ensemble!
MAGUELONNE.
Pauvre jeune homme! il frappe à son tombeau.
BLANCHE.
Je tremble.
Quoi! je vais donc mourir!
_Tombant à genoux._
Ô Dieu, vers qui je vais,
Je pardonne à tous ceux qui m'ont été mauvais;
Mon père, et vous, mon Dieu, pardonnez-leur de même,
Au roi François Premier, que je plains et que j'aime,
À tous, même au démon, même à ce réprouvé,
Qui m'attend là, dans l'ombre, avec un fer levé!
J'offre pour un ingrat ma vie en sacrifice.
S'il en est plus heureux, oh! qu'il m'oublie!--et puisse,
Dans sa prospérité que rien ne doit tarir,
Vivre longtemps celui pour qui je vais mourir!
_Se levant._
--L'homme doit être prêt!
_Elle va frapper de nouveau à la porte._
MAGUELONNE, _à Saltabadil_.
Hé! dépêche, il se lasse.
SALTABADIL, _essayant sa lame sur la table_.
Bon.--Derrière la porte attends que je me place.
BLANCHE.
J'entends tout ce qu'il dit. Oh!
_Saltabadil se place derrière la porte, de manière qu'en s'ouvrant en
dedans elle le cache à la personne qui entre sans le cacher au
spectateur._
MAGUELONNE, _à Saltabadil_.
J'attends le signal.
SALTABADIL, _derrière la porte, le couteau à la main_.
Ouvre.
MAGUELONNE, _ouvrant à Blanche_.
Entrez.
BLANCHE, _à part_.
Ciel! il va me faire bien du mal!
_Elle recule._
MAGUELONNE.
Hé bien! qu'attendez-vous?
BLANCHE, _à part._
La soeur aide le frère.
--Ô Dieu! pardonnez-leur!--Pardonnez-moi, mon père!
_Elle entre. Au moment où elle paraît sur le seuil de la cabane, on voit
Saltabadil lever son poignard. La toile tombe._
V
TRIBOULET
ACTE CINQUIÈME
_Même décoration; seulement, quand la toile se lève, la maison de
Saltabadil est complétement fermée aux regards: la devanture est garnie
de ses volets. On n'y voit aucune lumière. Tout est ténèbres._
SCÈNE PREMIÈRE.
TRIBOULET, _seul_.
_Il s'avance lentement du fond du théâtre, enveloppé d'un
manteau. L'orage a diminué de violence. La pluie a cessé. Il n'y a que
quelques éclairs et par moments un tonnerre lointain._
Je vais donc me venger!--Enfin! la chose est faite.--
Voici bientôt un mois que j'attends, que je guette,
Resté bouffon, cachant mon trouble intérieur,
Pleurant des pleurs de sang sous mon masque rieur.
_Examinant une porte basse dans la devanture de la maison._
Cette porte...--Oh! tenir et toucher sa vengeance!--
C'est bien par là qu'ils vont me l'apporter, je pense!
Il n'est pas l'heure encor. Je reviens cependant.
Oui, je regarderai la porte en attendant.
Oui, c'est toujours cela.--
_Il tonne._
Quel temps! nuit de mystère!
Une tempête au ciel! un meurtre sur la terre!
Que je suis grand ici! ma colère de feu
Va de pair cette nuit avec celle de Dieu.
Quel roi je tue!--un roi dont vingt autres dépendent,
Des mains de qui la paix ou la guerre s'épandent!
Il porte maintenant le poids du monde entier.
Quand il n'y sera plus, comme tout va plier!
Quand j'aurai retiré ce pivot, la secousse
Sera forte et terrible, et ma main qui la pousse
Ébranlera longtemps toute l'Europe en pleurs,
Contrainte de chercher son équilibre ailleurs!--
Songer que si demain Dieu disait à la terre:
--Ô terre, quel volcan vient d'ouvrir son cratère?
Qui donc émeut ainsi le chrétien, l'ottoman,
Clément Sept, Doria, Charles-Quint, Soliman?
Quel César, quel Jésus, quel guerrier, quel apôtre,
Jette les nations ainsi l'une sur l'autre?
Quel bras te fait trembler, terre, comme il lui plaît?
La terre, avec terreur, répondrait: Triboulet.--
Oh! jouis, vil bouffon, dans ta fierté profonde.
La vengeance d'un fou fait osciller le monde!
_Au milieu des derniers bruits de l'orage, on entend sonner minuit à
une horloge éloignée. Triboulet écoute._
Minuit!
_Il court à la maison et frappe à la porte basse._
VOIX DE L'INTÉRIEUR.
Qui va là?
TRIBOULET.
Moi.
LA VOIX.
Bon.
_Le panneau inférieur de la porte s'ouvre seul._
TRIBOULET.
Vite!
LA VOIX.
N'entrez pas.
_Saltabadil sort en rampant par le panneau inférieur de la
porte. Il tire par une ouverture assez étroite quelque chose de pesant,
une espèce de paquet de forme oblongue, qu'on distingue avec peine dans
l'obscurité. Il n'a pas de lumière à la main, il n'y en a pas dans la
maison._
SCÈNE II.
TRIBOULET, SALTABADIL.
SALTABADIL.
Ouf! c'est lourd. Aidez-moi, monsieur, pour quelques pas.
_Triboulet, agité d'une joie convulsive, l'aide à apporter sur le devant
de la scène un long sac de couleur brune, qui paraît contenir un
cadavre._
Votre homme est dans ce sac.
TRIBOULET.
Voyons-le! quelle joie!
Un flambeau!
SALTABADIL.
Pardieu non!
TRIBOULET.
Que crains-tu qui nous voie?
SALTABADIL.
Les archers de l'écuelle et les guetteurs de nuit.
Diable! pas de flambeau! c'est bien assez du bruit!--
L'argent!
TRIBOULET, _lui remettant une bourse_.
Tiens!
_Examinant le sac étendu à terre pendant que l'autre compte._
Il est donc des bonheurs dans la haine!
SALTABADIL.
Vous aiderai-je un peu pour le jeter en Seine?
TRIBOULET.
J'y suffirai tout seul.
SALTABADIL, _insistant_.
À nous deux, c'est plus court.
TRIBOULET.
Un ennemi qu'on porte en terre n'est pas lourd.
SALTABADIL.
Vous voulez dire en Seine? Hé bien! maître, à votre aise!
_Allant à un point du parapet._
Ne le jetez pas là. Cette place est mauvaise.
_Lui montrant une brèche dans le parapet._
Ici, c'est très-profond.--Faites vite.--Bonsoir.
_Il rentre et ferme la maison sur lui._
SCÈNE III.
TRIBOULET, _seul, l'oeil fixé sur le sac_.
Il est là!--Mort!--Pourtant je voudrais bien le voir.
_Tâtant le sac._
C'est égal, c'est bien lui.--Je le sens sous ce voile.--
Voici ses éperons qui traversent la toile.
C'est bien lui.
_Se redressant et mettant le pied sur le sac._
Maintenant, monde, regarde-moi.
Ceci c'est un bouffon, et ceci c'est un roi!--
Et quel roi! le premier de tous! le roi suprême!
Le voilà sous mes pieds, je le tiens, c'est lui-même.
La Seine pour sépulcre, et ce sac pour linceul.
Qui donc a fait cela?
_Croisant les bras._
Hé bien! oui, c'est moi seul.
Non, je ne reviens pas d'avoir eu la victoire,
Et les peuples demain refuseront d'y croire.
Que dira l'avenir? quel long étonnement,
Parmi les nations, d'un tel événement!
Sort, qui nous mets ici, comme tu nous en ôtes!
Une des majestés humaines les plus hautes,
Quoi, François de Valois, ce prince au coeur de feu,
Rival de Charles-Quint, un roi de France, un dieu,
--À l'éternité près,--un gagneur de batailles
Dont le pas ébranlait les bases des murailles,
_Il tonne de temps en temps._
L'homme de Marignan, lui qui, toute une nuit,
Poussa des bataillons l'un sur l'autre à grand bruit,
Et qui, quand le jour vint, les mains de sang trempées,
N'avait plus qu'un tronçon de trois grandes épées,
Ce roi! de l'univers par sa gloire étoilé,
Dieu! comme il se sera brusquement en allé!
Emporté tout à coup, dans toute sa puissance,
Avec son nom, son bruit, et sa cour qui l'encense,
Emporté, comme on fait d'un enfant mal venu,
Une nuit qu'il tonnait, par quelqu'un d'inconnu!
Quoi! cette cour, ce siècle et ce règne, fumée!
Ce roi qui se levait dans une aube enflammée,
Éteint, évanoui, dissipé dans les airs!
Apparu, disparu,--comme un de ces éclairs!
Et peut-être demain, des crieurs inutiles,
Montrant des tonnes d'or, s'en iront par les villes,
Et criront au passant, de surprise éperdu:
--À qui retrouvera François Premier perdu!
--C'est merveilleux!
_Après un silence._
Ma fille, ô ma pauvre affligée,
Le voilà donc puni, te voilà donc vengée!
Oh! que j'avais besoin de son sang! un peu d'or,
Et je l'ai!
_Se penchant avec rage sur le cadavre._