Oui, que viens-tu nous dire?

TRIBOULET, _le regardant de la tête aux pieds._

Que si vous vous mettez à faire le charmant

Vous allez devenir encor plus assommant.

_Pendant toute la première partie de la scène, Triboulet a l'air de

chercher, d'examiner, de fureter. Le plus souvent son regard seul

indique cette préoccupation. Quelquefois, quand il croit qu'on n'a pas

l'oeil sur lui, il déplace un meuble, il tourne le bouton d'une porte

pour voir si elle est fermée. Du reste, il cause avec tous, comme à son

habitude, d'une manière railleuse, insouciante et dégagée. Les

gentilshommes, de leur côté, ricanent entre eux et se font des signes,

tout en parlant de choses et d'autres._

Où l'ont-ils cachée?--Oh! si je la leur demande,

Ils se riront de moi!

_Accostant Marot d'un air riant._

Marot, ma joie est grande

Que tu ne te sois pas cette nuit enrhumé.

MAROT, _jouant la surprise_.

Cette nuit?

TRIBOULET, _clignant de l'oeil d'un air d'intelligence_.

Un bon tour, et dont je suis charmé!

MAROT.

Quel tour?

TRIBOULET, _hochant la tête_.

Oui!

MAROT, _d'un air candide_.

Je me suis, pour toutes aventures,

Le couvre-feu sonnant, mis sous mes couvertures,

Et le soleil brillait quand je me suis levé.

TRIBOULET.

Ah! tu n'es pas sorti cette nuit? J'ai rêvé!

_Il aperçoit un mouchoir sur la table et se jette dessus._

MONSIEUR DE PARDAILLAN, _bas à monsieur de Pienne_.

Tiens, duc, de mon mouchoir il regarde la lettre.

TRIBOULET, _laissant tomber le mouchoir, à part._

Non ce n'est pas le sien.

MONSIEUR DE PIENNE, _à quelques jeunes gens qui rient au

fond._

Messieurs!

TRIBOULET, _à part._

Où peut-elle être?

MONSIEUR DE PIENNE, _à monsieur de Gordes_.

Qu'avez-vous donc à rire ainsi?

MONSIEUR DE GORDES, _montrant Marot._

Pardieu, c'est lui

Qui nous fait rire!

TRIBOULET, _à part._

Ils sont bien joyeux aujourd'hui!

MONSIEUR DE GORDES, _à Marot, en riant._

Ne me regarde pas de cet air malhonnête,

Ou je vais te jeter Triboulet à la tête.

TRIBOULET, _à monsieur de Pienne_.

Le roi n'est pas encore éveillé!

MONSIEUR DE PIENNE.

Non, vraiment!

TRIBOULET.

Se fait-il quelque bruit dans son appartement?

_Il veut approcher de la porte. Monsieur de Pardaillan le retient._

MONSIEUR DE PARDAILLAN.

Ne va pas réveiller Sa Majesté!

MONSIEUR DE GORDES, _à monsieur de Pardaillan_.

Vicomte!

Ce faquin de Marot nous fait un plaisant conte!

Les trois Guy, revenus, ma foi, l'on ne sait d'où,

Ont trouvé l'autre nuit,--qu'en dit ce maître fou?--

Leurs femmes, toutes trois, avec d'autres

MAROT.

Cachées.

TRIBOULET.

Les morales du temps se font si relâchées!

MONSIEUR DE COSSÉ.

Les femmes, c'est si traître!

TRIBOULET, _à monsieur de Cossé._

Oh! prenez garde!

MONSIEUR DE COSSÉ.

Quoi?

TRIBOULET.

Prenez garde, monsieur de Cossé!

MONSIEUR DE COSSÉ.

Quoi?

Je voi

Quelque chose d'affreux qui vous pend à l'oreille.

MONSIEUR DE COSSÉ.

Quoi donc?

TRIBOULET, _lui riant au nez_.

Une aventure absolument pareille!

MONSIEUR DE COSSÉ, _le menaçant avec colère_.

Hun!

TRIBOULET.

Messieurs, l'animal est, vraiment, curieux.

Voilà le cri qu'il fait quand il est furieux.

_Contrefaisant monsieur de Cossé._

--Hun!

_Tous rient. Entre un gentilhomme à la livrée de la reine._

MONSIEUR DE PIENNE.

Qu'est-ce, Vaudragon?

LE GENTILHOMME.

La reine ma maîtresse

Demande à voir le roi pour affaire qui presse.

_Monsieur de Pienne lui fait signe que la chose est impossible, le

gentilhomme insiste._

Madame de Brézé n'est pas chez lui pourtant.

MONSIEUR DE PIENNE, _avec impatience._

Le roi n'est pas levé.

LE GENTILHOMME.

Comment, duc! dans l'instant

Il était avec vous.

MONSIEUR DE PIENNE, _dont l'humeur redouble, et qui fait

au gentilhomme des signes que celui-ci ne comprend pas, et que

Triboulet observe avec une attention profonde_.

Le roi chasse!

LE GENTILHOMME.

Sans pages

Et sans piqueurs alors; car tous ses équipages

Sont là.

MONSIEUR DE PIENNE, _à part._

Diable!

_Parlant au gentilhomme entre deux yeux et avec colère._

On vous dit, comprenez-vous ceci?

Que le roi ne peut voir personne!

TRIBOULET, _éclatant et d'une voix de tonnerre._

Elle est ici!

Elle est avec le roi!

_Étonnement dans les gentilshommes._

MONSIEUR DE GORDES.

Qu'a-t-il donc? il délire!

Elle!

TRIBOULET.

Oh! vous savez bien, messieurs, qui je veux dire!

Ce n'est pas une affaire à me dire: Va-t'en!

--La femme qu'à vous tous, Cossé, Pienne et Satan,

Brion, Montmorency!... la femme désolée

Que vous avez hier dans ma maison volée,

--Monsieur de Pardaillan, vous en étiez aussi!--

Oh! je la reprendrai, messieurs!--Elle est ici!

MONSIEUR DE PIENNE, _riant._

Triboulet a perdu sa maîtresse!--gentille

Ou laide, qu'il la cherche ailleurs.

TRIBOULET, _effrayant_.

Je veux ma fille!

TOUS.

Sa fille!

_Mouvement de surprise._

TRIBOULET, _croisant les bras_.

C'est ma fille!--Oui, riez maintenant!

Ah! vous restez muets! vous trouvez surprenant

Que ce bouffon soit père et qu'il ait une fille?

Les loups et les seigneurs n'ont-ils pas leur famille?

Ne puis-je avoir aussi la mienne? Allons! assez!

_D'une voix terrible._

Que si vous plaisantiez, c'est charmant, finissez!

Ma fille, je la veux, voyez-vous!--Oui, l'on cause,

On chuchote, on se parle en riant de la chose.

Moi, je n'ai pas besoin de votre air triomphant.

Messeigneurs, je vous dis qu'il me faut mon enfant!

_Il se jette sur la porte du roi._

Elle est là!

_Tous les gentilshommes se placent devant la porte, et

l'empêchent._

MAROT.

Sa folie en furie est tournée.

TRIBOULET, _reculant avec désespoir_.

Courtisans! courtisans! démons! race damnée!

C'est donc vrai qu'ils m'ont pris ma fille, ces bandits!

--Une femme à leurs yeux, ce n'est rien, je vous dis!

Quand le roi, par bonheur, est un roi de débauches,

Les femmes des seigneurs, lorsqu'ils ne sont pas gauches,

Les servent fort.--L'honneur d'une vierge, pour eux,

C'est un luxe inutile, un trésor onéreux.

Une femme est un champ qui rapporte, une ferme

Dont le royal loyer se paye à chaque terme.

Ce sont mille faveurs pleuvant on ne sait d'où,

C'est un gouvernement, un collier sur le cou,

Un tas d'accroissements que sans cesse on augmente!

_Les regardant tous en face._

--En est-il parmi vous un seul qui me démente?

N'est-ce pas que c'est vrai, messeigneurs?--En effet,

_Il va de l'un à l'autre._

Vous lui vendriez tous, si ce n'est déjà fait.

Pour un nom, pour un titre, ou toute autre chimère,

_À monsieur de Brion._

Toi, ta femme, Brion!

_À monsieur de Gordes._

Toi, ta soeur!

_Au jeune page Pardaillan._

Toi, ta mère!

_Un page se verse un verre de vin au buffet, et se met à boire en

fredonnant:_

Quand bourbon vit Marseille,

Il a dit à ses gens:

Vrai Dieu! quel capitaine

TRIBOULET, _se retournant_.

Je ne sais à quoi tient, vicomte d'Aubusson,

Que je te brise aux dents ton verre et ta chanson!

_À tous._

Qui le croirait? des ducs et pairs, des grands d'Espagne,

Ô honte! Vermandois qui vient de Charlemagne,

Un Brion, dont l'aïeul était duc de Milan,

Un Gordes-Simiane, un Pienne, un Pardaillan,

Vous, un Montmorency! les plus grands noms qu'on nomme,

Avoir été voler sa fille à ce pauvre homme!

--Non, il n'appartient point à ces grandes maisons

D'avoir des coeurs si bas sous d'aussi fiers blasons!

Non, vous n'en êtes pas!--Au milieu des huées,

Vos mères aux laquais se sont prostituées!

Vous êtes tous bâtards!

MONSIEUR DE GORDES.

Ah! ça, drôle!

TRIBOULET.

Combien

Le roi vous donne-t-il pour lui vendre mon bien?

Il a payé le coup, dites!

_S'arrachant les cheveux._

Moi qui n'ai qu'elle!

--Si je voulais.--Sans doute.--Elle est jeune, elle est belle!

Certes, il me la paîrait!

_Les regardant tous._

Est-ce que votre roi

S'imagine qu'il peut quelque chose pour moi?

Peut-il couvrir mon nom d'un nom comme les vôtres?

Peut-il me faire beau, bien fait, pareil aux autres?

--Enfer! il m'a tout pris!--Oh! que ce tour charmant

Est vil, atroce, horrible, et s'est fait lâchement!

Scélérats! assassins! vous êtes des infâmes,

Des voleurs, des bandits, des tourmenteurs de femmes!

Messeigneurs, il me faut ma fille! il me la faut

À la fin! allez-vous me la rendre bientôt?

--Oh! voyez cette main,--main qui n'a rien d'illustre,

Main d'un homme du peuple, et d'un serf, et d'un rustre,

Cette main qui paraît désarmée aux rieurs,

Et qui n'a pas d'épée, a des ongles, messieurs!

--Voici longtemps déjà que j'attends, il me semble!

Rendez-la-moi!--La porte! ouvrez-la!

_Il se jette de nouveau en furieux sur la porte, que défendent

tous les gentilshommes. Il lutte contre eux quelques temps et revient

enfin tomber sur le devant du théâtre, épuisé, haletant, à genoux._

Tous ensemble

Contre moi! dix contre un!

_Fondant en larmes et en sanglots._

Hé bien! je pleure, oui!

_À Marot._

Marot, tu t'es de moi bien assez réjoui.

Si tu gardes une âme, une tête inspirée,

Un coeur d'homme du peuple, encor, sous ta livrée,

Où me l'ont-ils cachée, et qu'en ont-ils fait, dis!

Elle est là, n'est-ce pas? Oh! parmi ces maudits,

Faisons cause commune en frères que nous sommes!

Toi seul as de l'esprit dans tous ces gentilshommes.

Marot! mon bon Marot!--Tu te tais!

_Se traînant vers les seigneurs._

Oh! voyez!

Je demande pardon, messeigneurs, sous vos pieds!

Je suis malade... Ayez pitié, je vous en prie!

--J'aurais un autre jour mieux pris l'espièglerie.

Mais, voyez-vous, souvent j'ai, quand je fais un pas,

Bien des maux dans le corps dont je ne parle pas.

On a comme cela ses mauvaises journées

Quand on est contrefait.--Depuis bien des années,

Je suis votre bouffon: je demande merci!

Grâce! ne brisez pas votre hochet ainsi!

Ce pauvre Triboulet qui vous a tant fait rire!

Vraiment, je ne sais plus maintenant que vous dire!

Rendez-moi mon enfant, messeigneurs, rendez-moi

Ma fille, qu'on me cache en la chambre du roi!

Mon unique trésor!--Mes bons seigneurs, par grâce!

Qu'est-ce que vous voulez à présent que je fasse

Sans ma fille?--Mon sort est déjà si mauvais!

C'était la seule chose au monde que j'avais!

_Tous gardent le silence. Il se relève désespéré._

Ah Dieu! vous ne savez que rire ou que vous taire!

C'est donc un grand plaisir de voir un pauvre père

Se meurtrir la poitrine, et s'arracher du front

Des cheveux que deux nuits pareilles blanchiront!

_La porte de la chambre du roi s'ouvre brusquement. Blanche

en sort, éperdue, égarée, en désordre; elle vient tomber dans les bras de

son père avec un cri terrible._

BLANCHE.

Mon père! ah!

TRIBOULET, _la serrant dans ses bras._

Mon enfant! ah! c'est elle! ah! ma fille!

Ah! messieurs!

_Suffoqué de sanglots et riant au travers._

Voyez-vous, c'est toute ma famille,

Mon ange!--Elle de moins, quel deuil dans ma maison!

--Messeigneurs, n'est-ce pas que j'avais bien raison,

Qu'on ne peut m'en vouloir des sanglots que je pousse,

Et qu'une telle enfant, si charmante et si douce,

Qu'à la voir seulement on deviendrait meilleur,

Cela ne se perd pas sans des cris de douleur!

_À Blanche._

--Ne crains plus rien.--C'était une plaisanterie,

C'était pour rire.--Ils t'ont fait bien peur, je parie.

Mais ils sont bons.--Ils ont vu comme je t'aimais.

Blanche, ils nous laisseront tranquilles désormais.

_Aux seigneurs._

--N'est-ce pas?

_À Blanche en la serrant dans ses bras._

--Quel bonheur de te revoir encore!

J'ai tant de joie au coeur, que maintenant j'ignore

Si ce n'est pas heureux,--je ris, moi qui pleurais!--

De te perdre un moment pour te ravoir après!

_La regardant avec inquiétude._

--Mais pourquoi pleurer, toi?

BLANCHE, _voilant dans ses mains son visage couvert de

larmes et de rougeur_.

Malheureux que nous sommes!

La honte

TRIBOULET, _tressaillant_.

Que dis-tu?

BLANCHE, _cachant sa tête dans la poitrine de son père_.

Pas devant tous ces hommes!

Rougir devant vous seul!

TRIBOULET, _se tournant avec un tremblement de rage vers

la porte du roi._

Oh! l'infâme--elle aussi!

BLANCHE, _sanglotant et tombant à ses pieds_.

Rester seule avec vous!

TRIBOULET, _faisant trois pas, et balayant du geste tous les

seigneurs interdits_.

Allez-vous-en d'ici!

Et si le roi François par malheur se hasarde

À passer près d'ici,

_À monsieur de Vermandois._

vous êtes de sa garde,

Dites-lui de ne pas entrer,--que je suis là.

MONSIEUR DE PIENNE.

On n'a jamais rien vu de fou comme cela.

MONSIEUR DE GORDES, _lui faisant signe de se retirer_.

Aux fous comme aux enfants on cède quelque chose.

Veillons pourtant, de peur d'accident.

_Ils sortent._

TRIBOULET, _s'asseyant sur le fauteuil du roi et relevant sa

fille_.

Allons, cause,

Dis-moi tout.--

_Il se retourne, et apercevant monsieur de Cossé, qui est resté, il se

lève à demi en lui montrant la porte._

M'avez-vous entendu, monseigneur?

MONSIEUR DE COSSÉ, _tout en se retirant comme subjugué

par l'ascendant du bouffon_.

Ces fous, cela se croit tout permis, en honneur!

_Il sort._

SCÈNE IV.

BLANCHE, TRIBOULET.

TRIBOULET, _grave._

Parle à présent.

BLANCHE, _les yeux baissés, interrompue de sanglots_.

Mon père, il faut que je vous conte

Qu'il s'est hier glissé dans la maison...--

_Pleurant, et les mains sur ses yeux._

J'ai honte!

_Triboulet la serre dans ses bras et lui essuie le front avec

tendresse._

Depuis longtemps,--j'aurais dû vous parler plus tôt,--

Il me suivait.--

_S'interrompant encore._

Il faut reprendre de plus haut.

--Il ne me parlait pas.--Il faut que je vous dise

Que ce jeune homme allait le dimanche à l'église

TRIBOULET.

Oui! le roi!

BLANCHE, _continuant_.

Que toujours, pour être vu, je crois,

Il remuait ma chaise en passant près de moi.

_D'une voix de plus en plus faible._

Hier, dans la maison il a su s'introduire

TRIBOULET.

Que je t'épargne au moins l'angoisse de tout dire!

Je devine le reste!--

_Il se lève._

Ô douleur! il a pris,

Pour en marquer ton front, l'opprobre et le mépris!

Son haleine a souillé l'air pur qui t'environne!

Il a brutalement effeuillé ta couronne!

Blanche! ô mon seul asile en l'état où je suis!

Jour qui me réveillais au sortir de leurs nuits!

Âme par qui mon âme à la vertu remonte!

Voile de dignité déployé sur ma honte!

Seul abri du maudit à qui tout dit adieu!

Ange oublié chez moi par la pitié de Dieu!

Ciel! perdue, enfouie, en cette boue immonde,

La seule chose sainte où je crusse en ce monde!

Que vais-je devenir après ce coup fatal,

Moi qui dans cette cour, prostituée au mal,

Hors de moi comme en moi, ne voyais sur la terre

Que vice, effronterie, impudeur, adultère,

Infamie et débauche, et n'avais sous les cieux

Que ta virginité pour reposer mes yeux!--

Je m'étais résigné, j'acceptais ma misère.

Les pleurs, l'abjection profonde et nécessaire,

L'orgueil qui toujours saigne au fond du coeur brisé,

Le rire du mépris sur mes maux aiguisé,

Oui, toutes ces douleurs où la honte se mêle,

J'en voulais bien pour moi, mon Dieu, mais non pour elle!

Plus j'étais tombé bas, plus je la voulais haut.

Il faut bien un autel auprès d'un échafaud.

L'autel est renversé!--cache ton front,--oui, pleure,

Chère enfant! je t'ai fait trop parler tout à l'heure,

N'est-ce pas? pleure bien.--Une part des douleurs,

À ton âge, parfois, s'écoule avec les pleurs.--

Verse tout, si tu peux, dans le coeur de ton père!

_Rêvant._

Blanche, quand j'aurai fait ce qui me reste à faire,

Nous quitterons Paris.--Si j'échappe pourtant!

_Rêvant toujours._

Quoi! suffit-il d'un jour pour que tout change tant?

_Se relevant avec fureur._

Ô malédiction! qui donc m'aurait pu dire

Que cette cour infâme, effrénée, en délire,

Qui va, qui court, broyant et la femme et l'enfant,

Échappée à travers tout ce que Dieu défend,

N'effaçant un forfait que par un plus étrange,

Éparpillant au loin du sang et de la fange,

Irait, jusque dans l'ombre où tu fuyais leurs yeux,

Éclabousser ce front chaste et religieux!

_Se tournant vers la chambre du roi._

Ô roi François Premier! puisse Dieu qui m'écoute

Te faire trébucher bientôt dans cette route!

Puisse s'ouvrir demain le sépulcre où tu cours!

BLANCHE, _levant les yeux au ciel. À part_.

Ô Dieu! n'écoutez pas, car je l'aime toujours!

_Bruit de pas au fond du théâtre; dans la galerie extérieure

paraît un cortège de soldats et de gentilshommes. À leur tête, monsieur

de Pienne._

MONSIEUR DE PIENNE, _appelant._

Monsieur de Montchenu, faites ouvrir la grille

Au sieur de Saint-Vallier qu'on mène à la Bastille.

_Le groupe de soldats défile deux à deux au fond. Au moment où

monsieur de Saint-Vallier, qu'ils entourent, passe devant la porte, il s'y

arrête et se tourne vers la chambre du roi._

MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, _d'une voix haute._

Puisque, par votre roi d'outrages abreuvé,

Ma malédiction n'a pas encor trouvé

Ici-bas ni là-haut de voix qui me réponde,

Pas une foudre au ciel, pas un bras d'homme au monde,

Je n'espère plus rien. Ce roi prospérera.

TRIBOULET, _relevant la tête et le regardant en face_.

Comte, vous vous trompez!--Quelqu'un vous vengera.

IV

BLANCHE

ACTE QUATRIÈME

_Une grève déserte au bord de la Seine, au-dessous de Saint-Germain.--À

droite, une masure misérablement meublée de grosses poteries et

d'escabeaux de chêne, avec un premier étage en grenier où l'on distingue

un grabat par la fenêtre. La devanture de cette masure tournée vers le

spectateur est tellement à jour, qu'on en voit tout l'intérieur. Il y a

une table, une cheminée, et au fond un roide escalier qui mène au

grenier. Celle des faces de cette masure qui est à la gauche de l'acteur

est percée d'une porte qui s'ouvre en dedans. Le mur est mal joint,

troué de crevasses et de fentes, et il est facile de voir au travers ce

qui se passe dans la maison. Il y a un judas grillé à la porte, qui est

recouverte au dehors d'un auvent et surmontée d'une enseigne

d'auberge.--Le reste du théâtre représente la grève.--À gauche, il y a

un vieux parapet en ruine au bas duquel coule la Seine, et dans lequel

est scellé le support de la cloche du bac.--Au fond, au delà de la

rivière, le bois du Vésinet. À droite, un détour de la Seine laisse voir

la colline de Saint-Germain avec la ville et le château dans

l'éloignement._

SCÈNE PREMIÈRE

TRIBOULET, BLANCHE, _en dehors_; SALTABADIL,

_dans la maison._

_Pendant toute cette scène, Triboulet doit avoir l'air inquiet et

préoccupé d'un homme qui craint d'être dérangé, vu et surpris. Il doit

regarder souvent autour de lui, et surtout du côté de la masure.

Saltabadil, assis dans l'auberge, près d'une table, s'occupe à fourbir son

ceinturon, sans rien entendre de ce qui se passe à côté._

TRIBOULET.

Et tu l'aimes?

BLANCHE.

Toujours!

TRIBOULET.

Je t'ai pourtant laissé

Tout le temps de guérir cet amour insensé.

BLANCHE.

Je l'aime.

TRIBOULET.

Ô pauvre coeur de femme!--Mais explique

Tes raisons pour l'aimer.

BLANCHE.

Je ne sais.

TRIBOULET.

C'est unique!

C'est étrange!

BLANCHE.

Oh! non pas. C'est bien cela qui fait

Justement que je l'aime. On rencontre en effet

Des hommes quelquefois qui vous sauvent la vie,

Des maris qui vous font riche et digne d'envie.--

Les aime-t-on toujours?--Lui ne m'a fait, je crois,

Que du mal, et je l'aime, et j'ignore pourquoi.

Tenez, c'est à ce point qu'il n'est rien que j'oublie,

Et que, s'il le fallait,--voyez quelle folie!--

Lui qui m'est si fatal, vous qui m'êtes si doux,

Mon père, je mourrais pour lui comme pour vous!

TRIBOULET.

Je te pardonne, enfant!

BLANCHE.

Mais, écoutez, il m'aime.

TRIBOULET.

Non!--Folle!

BLANCHE.

Il me l'a dit! il me l'a juré même!

Et puis il dit si bien, et d'un air si vainqueur,

De ces choses d'amour qui vous prennent au coeur!

Et puis il a des yeux si doux pour une femme!

C'est un roi brave, illustre et beau!

TRIBOULET, _éclatant_.

C'est un infâme!

Il ne sera pas dit, le lâche suborneur,

Qu'il m'ait impunément arraché mon bonheur!

BLANCHE.

Vous aviez pardonné, mon père

TRIBOULET.

Au sacrilége!

Il me fallait le temps de construire le piége.

Voilà.

BLANCHE.

Depuis un mois,--je vous parle en tremblant,--

Vous avez l'air d'aimer le roi.

TRIBOULET.

Je fais semblant.

--Je te vengerai, Blanche!

BLANCHE, _joignant les mains_.

Épargnez-moi, mon père!

TRIBOULET.

Te viendrait-il du moins au coeur quelque colère

S'il te trompait?

BLANCHE.

Lui? non. Je ne crois pas cela.

TRIBOULET.

Et si tu le voyais de ces yeux que voilà?

Dis, s'il ne t'aimait plus, tu l'aimerais encore?

BLANCHE.

Je ne sais pas.--Il m'aime, il me dit qu'il m'adore.

Il me l'a dit hier.

TRIBOULET, _amèrement_.

À quelle heure?

BLANCHE.

Hier soir.

TRIBOULET.

Eh bien! regarde donc, et vois si tu peux voir!

_Il désigne à Blanche une des crevasses du mur de la maison: elle

regarde._

BLANCHE, _bas._

Je ne vois rien qu'un homme.

TRIBOULET, _baissant aussi la voix_.

Attends un peu.

_Le roi, vêtu en simple officier, paraît dans la salle basse de

l'hôtellerie. Il entre par une petite porte qui communique avec quelque

chambre voisine._

BLANCHE, _tressaillant_.

Mon père!

_Pendant toute la scène qui suit, elle demeure collée à la crevasse du

mur, regardant, écoutant tout ce qui se passe dans l'intérieur de la

salle, inattentive à tout le reste, agitée par moments d'un tremblement

convulsif._

SCÈNE II.

LES MÊMES, LE ROI, MAGUELONNE.

_Le roi frappe sur l'épaule de Saltabadil, qui se retourne, dérangé

brusquement dans son opération._

LE ROI.

Deux choses sur-le-champ.

SALTABADIL.

Quoi?

LE ROI.

Ta soeur et mon verre.

TRIBOULET, _dehors._

Voilà ses moeurs. Ce roi par la grâce de Dieu

Se risque souvent seul dans plus d'un méchant lieu,

Et le vin qui le mieux le grise et le gouverne

Est celui que lui verse une Hébé de taverne.

LE ROI, _dans le cabaret, chantant_.

Souvent femme varie,

Bien fol est qui s'y fie!

Une femme souvent

N'est qu'une plume au vent!

_Saltabadil est allé silencieusement chercher dans la pièce voisine une

bouteille et un verre, qu'il apporte sur la table. Puis il frappe deux

coups au plafond avec le pommeau de sa longue épée. À ce signal, une

belle jeune fille, vêtue en bohémienne, leste et riante, descend

l'escalier en sautant. Dès qu'elle entre, le roi cherche à l'embrasser;

mais elle lui échappe._

LE ROI, _à Saltabadil, qui s'est remis gravement à

__frotter son baudrier._

L'ami, ton ceinturon deviendrait bien plus clair,

Si tu l'allais un peu nettoyer en plein air.

SALTABADIL.

Je comprends.

_Il se lève, salue gauchement le roi, ouvre la porte du dehors, et sort

en la refermant après lui. Une fois hors de la maison, il aperçoit

Triboulet, vers qui il se dirige d'un air de mystère. Pendant les

quelques paroles qu'ils échangent, la jeune fille fait des agaceries au

roi, et Blanche observe avec terreur.--Bas à Triboulet, désignant du

doigt la maison._

Voulez-vous qu'il vive ou bien qu'il meure?

Votre homme est dans nos mains.--Là.

TRIBOULET.

Reviens tout à l'heure.

_Il lui fait signe de s'éloigner. Saltabadil disparaît à pas lents

derrière le vieux parapet. Pendant ce temps-là, le roi lutine la jeune

bohémienne, qui le repousse en riant._

MAGUELONNE, _que le roi veut embrasser._

Nenni.

LE ROI.

Bon. Dans l'instant, pour te serrer de près,

Tu m'as très-fort battu. Nenni, c'est un progrès.

Nenni, c'est un grand pas.--Toujours elle recule!

--Causons.--

_La bohémienne se rapproche._

Voilà huit jours,--c'est à l'hôtel d'Hercule

--Qui m'avait mené là? mons Triboulet, je crois,--

Que j'ai vu tes beaux yeux pour la première fois.

Or, depuis ces huit jours, belle enfant, je t'adore.

Je n'aime que toi seule!

MAGUELONNE, _riant._

Et vingt autres encore!

Monsieur, vous m'avez l'air d'un libertin parfait!

LE ROI, _riant aussi_.

Oui, j'ai fait le malheur de plus d'une, en effet.

C'est vrai, je suis un monstre.

MAGUELONNE.

Oh! le fat!

LE ROI.

Je t'assure.

Çà, tu m'as ce matin mené dans ta masure,

Méchante hôtellerie où l'on dîne fort mal

Avec du vin que fait ton frère, un animal

Fort laid, et qui doit être un drôle bien farouche

D'oser montrer son mufle à côté de ta bouche.

C'est égal, je prétends y passer cette nuit.

MAGUELONNE, _à part._

Bon, cela va tout seul.

_Au roi, qui veut encore l'embrasser._

Laissez-moi!

LE ROI.

Que de bruit!

MAGUELONNE.

Soyez sage!

LE ROI.

Voici la sagesse, ma chère:

--Aimons, et jouissons, et faisons bonne chère.

Je pense là-dessus comme feu Salomon.

MAGUELONNE.

Tu vas au cabaret plus souvent qu'au sermon.

LE ROI, _lui tendant les bras._

Maguelonne!

MAGUELONNE, _lui échappant_.

Demain!

LE ROI.

Je renverse la table

Si tu redis ce mot sauvage et détestable.

Jamais une beauté ne doit dire demain.

MAGUELONNE, _s'apprivoisant tout d'un coup et venant

s'asseoir gaiement sur la table auprès du roi._

Eh bien! faisons la paix.

Le Roi s'amuse · 第 4 / 6 段