La funèbre vision de la couche mortuaire s’ajouta au cortège d’idées
noires qui pressaient Davier.
Au devant de ces multiples tristesses, planait une crainte, menace
harcelante, qui reléguait dans la pénombre toutes les autres
appréhensions, si poignantes qu’elles fussent.
Depuis les confidences de M. Clozel, confirmant les suppositions de
Fulvie sur l’amour qui portait Valentin vers Raymonde, Davier ne cessait
de creuser cette énigme: sa femme aurait-elle deviné aussi juste en ce
qui concernait Évelyne? L’enfant, au cœur si tendre, avait-elle conçu
une espérance condamnée à se flétrir?
Ah! s’il n’en était rien? Si ces conjectures tombaient à faux? De quel
soulagement serait pour le père cette certitude qui lui donnerait plus
de liberté d’action!
Aussitôt revenu à sa maison, le docteur monta à la chambre de la petite
malade. Évelyne, couchée, paraissait idéalement enfantine avec le
serpent doré de sa longue natte, ondulant sur la chemise finement brodée
d’où se dégageait le col mince et laiteux.
La jeune fille, souriante, présenta son front poli au baiser paternel.
--Mon méchant docteur va-t-il enfin me permettre de me lever
aujourd’hui? fit-elle, espiègle. J’en ai assez d’être clouée au lit! Et
je ne veux pas d’infirmière! Je ne me sens plus du tout malade!
--Non! mademoiselle, charitablement, a passé son rhume à son petit
frère! Le voilà en observation!
--Oh! que je regrette! Pauvre chéri! Mais tu le guériras vite, papa!
--On y tâchera! En attendant, vous resterez recluse, pour ne pas semer
çà et là vos microbes! Ne te crois pas encore hors de cause, fanfaronne!
Au lit! Au lit!... Et la tête au repos!... Que vois-je? Encore un
bouquin!... Et d’importance! Un in-octavo pour le moins!
Et le docteur attirait une brochure, glissée sous l’édredon. Évelyne
agrippa vivement le volume.
--Oh! papa! Il te paraît lourd! Et c’est une lecture si savoureuse, si
réchauffante qu’elle vous enlève, vous ravit! L’histoire de la chère
petite sœur Thérèse! Elle me transporte au troisième ciel!
--Reste sur la terre, mignonne, car je ne saurais te suivre si haut!
repartit Davier, s’asseyant sur le fauteuil, placé au pied de l’élégante
couchette laquée.
Et jetant un coup d’œil circulaire autour de la chambrette, décorée
d’aquarelles et de gracieuses futilités:
--Tiens! j’avise là, près de la fenêtre, une encoignure tout indiquée
pour un petit bureau de marqueterie que j’ai déniché quelque part, et
qui, surmonté d’un vieux miroir, fera ici le plus bel effet du monde!
--Papa! tu me gâtes trop! Sans cesse, tu inventes de nouvelles
gentillesses!
--Pour te retenir... ou pour me faire regretter... Car, je ne m’abuse
pas!... Un jour, il faudra te céder! Que peut un pauvre vieux papa quand
l’amour se met de la partie? Et puis, je serai enchanté--nonobstant--de
faire sauter des petits-enfants sur mes genoux!
Sous le voltigement des paroles badines, l’âpre arrière-pensée
continuait sa marche. L’œil du causeur contredisait le ton plaisant.
Acéré, attentif, il épiait les moindres fluctuations de la physionomie
transparente.
La peau nacrée du jeune visage se rosait légèrement. Les prunelles
bleues, où dansait d’abord une lueur gaie, s’embuèrent de rêve. Puis
Évelyne, les paupières lentement abaissées, s’immobilisa dans le
silence. Mais sa pensée ne demeurait pas inerte. Une flamme monta à son
front, ses lèvres s’agitèrent sans qu’aucun murmure en sortît. La jeune
fille, enfin, dirigea vers son père un regard paisible.
--Tu parles de petits-enfants, papa! Je crains que tu ne puisses faire
sauter sur tes genoux tous ceux que je veux te donner!
--Comment? As-tu l’intention de devenir une mère Gigogne?
Elle rit, puis, mutine, affirma avec un mouvement de tête volontaire:
--Oui! Oui! Mère Gigogne! Mère Gigogne d’une certaine façon!
Et aussitôt, étendant la main pour saisir celle de son père:
--Peux-tu m’écouter cinq minutes? Je vais te raconter une historiette.
--Va, Schéhérazade! acquiesça-t-il, le cœur étreint d’une frayeur
mystérieuse.
--Cela date de mon dernier été à la pension. Il y a donc deux ans. Nous
nous promenions toutes en forêt, un peu à la débandade. Nous venions de
quitter la route des Loges pour prendre une avenue transversale, où nous
nous amusions à chercher les derniers muguets. Au débouché d’un
carrefour, nous fîmes la plus charmante, la plus amusante rencontre; une
très jeune religieuse franciscaine,--ah! je la vois encore avec son
bandeau blanc appliqué sur le front, et son ruban rouge et son crucifix,
et cette expression de sérénité céleste!--une jeune religieuse donc nous
apparut, poussant devant elle une grappe de marmots. Ils étaient tout
petits, de l’âge où, trébuchant encore, l’enfant cherche la jupe de sa
mère. Mais leurs menottes maladroites eussent déchiré l’étoffe légère du
voile, si elles s’y étaient suspendues. Alors, pour les réunir et leur
fournir un appui, la petite sœur tenait le milieu d’une énorme corde à
puits, nouée de place en place, et les petites pattes se cramponnaient
aux nœuds. Rien n’était plus touchant que ce vivant chapelet, si ce
n’est la béatitude dont rayonnait l’angélique figure du guide... De ce
jour, papa, mon rêve d’avenir se fixa!
--Évelyne!
Davier retirait brusquement sa main pour la porter devant ses yeux.
L’enfant se souleva sur sa couche et, d’un souple glissement, parvint
près de son père.
--Papa, cela devait se dire un jour ou l’autre. Pardonne-moi de te faire
un peu de chagrin. Mais tu m’aimes trop, dis, pour m’empêcher... pour
t’opposer!... Tu me ferais tant de peine!
De ses deux bras, elle attirait la tête qui résistait, et en baisait la
tempe avec une tendresse ardente.
--Papa, mon bonheur est là! Comment t’en étonnerais-tu? Ne m’as-tu pas
donné l’exemple en consacrant ton savoir, tes soins, tes forces au
service des affligés? Me reprocheras-tu de me vouer au bien? Non... Dès
que ta surprise sera passée, tu te diras: Dieu me bénit en indiquant à
ma petite fille la voie où elle trouvera la sécurité!
Il eut un rire amer.
--Étrange bénédiction! Oh! malheureux que je suis!...
--Non! non! se récria-t-elle avec énergie. Pas malheureux! Je t’en
conjure, ne dis pas ce mot injuste! Réjouis-toi avec moi! Je ne suis pas
faite pour la lutte! Je me trouverai abritée dans une vie de retraite et
de prière qui convient à ma nature, et qui, seule, peut satisfaire les
besoins de mon cœur! Réjouis-toi, ô mon père que j’aime tant! Laisse-moi
suivre l’appel! Ne regrette rien, rien, puisque j’irai vers mon bonheur!
Je remercie Dieu de t’avoir eu pour père! Je veux que tu le remercies de
venir vers ta fille!
Elle se pressait contre lui, roulant sa tête blonde câline sur l’épaule
courbée. Hors de lui, Davier saisit le corps fluet aux aisselles,
recoucha l’enfant, rabattit les couvertures et l’édredon d’un coup de
main.
--Tu vas prendre froid! murmura-t-il d’une voix entrecoupée. Fais
attention!
Et se dérobant aux supplications muettes du regard éploré et des mains
jointes, le père sortit précipitamment de la chambrette pour descendre
d’un trait à son cabinet.
Là, il s’écroula dans son fauteuil, les coudes sur la table, la poitrine
soulevée de tumultueux sanglots.
--Évelyne! Mon ange! Se peut-il!...
La logique des choses lui apparaissait frappante, évidente, implacable!
L’enfant sans mère, étendant les bras pour y enfermer les orphelins et
souhaitant une maternité innombrable! La jeune fille, effleurée
peut-être d’un chaste espoir que le destin démentait, cherchant un idéal
plus haut, l’Amour Éternel! Quel rigoureux enchaînement de causes, de
faits et de conséquences!
Cher lis, trop suave et trop délicat pour de vulgaires contacts! Sans
doute, Évelyne serait-elle prémunie des heurts grossiers et des
déceptions communes, dans l’existence, fleurie de joies mystiques,
qu’enviait son âme innocente! Mais pour le père, quel holocauste
sanglant que le renoncement imposé!
Dans la consécration d’amour, que la vierge prononcerait avec
allégresse, l’homme voyait le sacrifice de l’agneau immaculé, victime
propitiatoire. Et il se courbait en tremblant, sentant, réel et
tangible, l’enserrement de la Main Toute-Puissante. Tôt ou tard, l’heure
arrive, l’heure de l’Immanente Justice que nul ne peut méconnaître, et
qui se manifeste aux yeux mêmes de l’incrédule.
Au fond de sa conscience, le voile, trop longtemps maintenu, se
déchirait en lambeaux, laissant visible la Vérité, le fantôme de la
Faute initiale.
Jadis, il l’avait aperçue d’un éclair, cette Vérité haïssable,
rigoureuse! Il refusa de l’examiner de près, car il se serait vu
contraint de la manifester au dehors. Tout dérivait de là!
Maintenant, elle venait, irrésistible et barbare, elle s’abattait sur
lui, elle remplissait son horizon!
Un choc interrompit la lutte morne où il s’épuisait: la perception d’une
présence.
Sa femme, debout de l’autre côté de la table, se penchait vers lui. Il
n’avait pas entendu le frôlement des pas sur le tapis, et sa figure,
couverte de larmes, démasquée à l’improviste, montrait un tel égarement
que Fulvie s’alarma.
--Grand Dieu! en quel état je vous retrouve! Qu’avez-vous? Évelyne
serait-elle plus mal?
Une sincère inquiétude se lisait dans les yeux élargis de la femme. Le
médecin secoua la tête.
--Non! rassurez-vous! Heureusement l’enfant va mieux. La fièvre a
disparu.
--Alors?... Alors?... répéta-t-elle, intriguée.
Il la pénétra de ce regard triste, empreint de douceur, de pitié et de
tendresse qui l’avait remuée, un jour, et faiblement, la voix si altérée
que le timbre ne s’en reconnaissait plus:
--Ne m’en veuillez point si je ne vous réponds pas... immédiatement.
Bientôt vous saurez tout ce qui doit se savoir...
Le mystère accrut l’angoisse de la jeune femme. Malgré sa bravoure
naturelle, le courage lui manqua pour récidiver ses questions.
Elle dit, après une pause, avec embarras:
--Je regrette, étant donné vos préoccupations, d’avoir consenti à
recevoir Stany à dîner, ce soir.
Elle ajouta, de plus en plus gênée, et baissant son front humilié:
--Il doit partir demain pour le Midi... ayant encore changé de
situation. Je me propose de le gronder à ce propos. Il n’est plus d’âge
à se montrer ainsi versatile! Mais je vais lui téléphoner de venir plus
tôt. Je le renverrai les adieux échangés.
Davier demeurait silencieux, les yeux détournés. Fulvie se dirigea vers
la porte. Elle s’entendit rappeler d’une voix affermie et nette. Son
mari se levait et disait:
--Ne changez rien! Laissez venir votre frère. Je vous prierai même
d’accepter un convive de plus. M. Clozel devait me visiter aujourd’hui.
Je vais l’inviter à se joindre à nous.
X
Le soir venu, Mme Davier fut, à bon droit, stupéfaite de voir, très
maître de lui, presque en belle humeur, l’homme surpris, le matin, dans
la prostration, voûté sous un faix--invisible, mais accablant.
Avenant, libre et dispos--tout au moins d’apparence--le docteur semblait
uniquement occupé de rendre sa maison agréable à ses hôtes, dont il
avait augmenté le nombre en recrutant Maître Bénary. La présence de
l’avocat stimulait particulièrement sa verve.
Bénary, jadis fourchette réputée--épaissi et un tantinet congestionné en
ces dernières années--dosait maintenant nourriture et boisson avec une
circonspection peureuse. Et le médecin l’en taquinait:
--Voyons, cher bâtonnier, vous, l’honneur de la table française autant
que du barreau, vous, le gardien des saines et nobles traditions
culinaires, vous, l’amateur de truffes, de coulis savants, dégustateur
averti de nos crus nationaux, vous, le digne héritier des Grimod de la
Reynière, des Brillat-Savarin, des Charles Monselet, de tous les
illustres gourmets gratifiés du beau titre de _fines gueules_, dois-je
avoir la douleur de vous voir déserter l’élite des disciples d’Épicure!
J’en suis à ce point indigné que mes transports me jettent dans une
intempérance de langage cicéronienne, genre d’éloquence que je réprouve!
Maître Bénary gémit comiquement:
--Jusqu’à quand, ô Louis Davier, me lapideras-tu de tes invectives et de
tes périodes ronronnantes! Ne raille plus un misérable à qui tu infliges
la plus barbare comme la plus raffinée des tortures: le supplice de
Tantale! Vainement me font risette tes flacons poudreux de Bourgogne et
de Beaulieu! Mes narines flairent avec délices les voluptueux effluves
des sauces succulentes! Mais, au bord de cette table, chargée de tout ce
qui doit charmer les yeux et le goût, se dressent à mes regards effarés
les spectres épouvantables que tu évoques, oracle d’Esculape: Goutte,
Sciatique, Dyspepsie, Gravelle! _Vade retro, Satanas!_... Il m’est
inutile de savoir que _bonum vinum lætificat cor hominis!_ car par tes
ordres, ô Torquemada, désormais tristement _Bibo Vitellium!_
Le médecin se mit à rire et, se détournant vers Stany:
--Vous qui vous lancez vers le cinéma, voilà un thème splendide: la
table tentatrice, les fantômes implacables, le gourmand terrorisé: ainsi
peut-on rajeunir le sempiternel tableau de Macbeth et de l’ombre de
Banco.
--Très humoristique! convint Stany qui, ayant reçu, avant le dîner, une
vigoureuse mercuriale de Fulvie, en guise d’apéritif, se tenait coi et
sage, entre son beau-frère et M. Clozel.
Celui-ci n’était pas moins ébahi que Mme Davier du tour imprévu que
prenaient les choses. En se rendant à l’invitation du médecin, l’éditeur
croyait recevoir, comme conclusion de la conversation de la veille, le
supplément d’informations promis et qu’il attendait avec impatience. Se
trouver en face de convives étrangers, entendre des propos presque
folâtres, lui était fastidieux. Le père de Valentin se scandalisait
presque de voir le docteur Davier si différent de ce qu’il paraissait
d’ordinaire, enjoué et plaisant, alors que ses deux enfants, malades,
étaient retenus à la chambre.
En désespoir de cause, pour rompre un mutisme qui semblerait
discourtois, l’éditeur échangea quelques mots avec son voisin, Stanislas
de Lancreau.
--Vous vous occupez de cinéma, monsieur?
Stany, sans se faire prier, exhala son enthousiasme et sa jubilation.
Oui! Il avait eu l’extraordinaire faveur d’être présenté à
Bonnet-Durapet,--le roi, pouvait-on dire, des cinés actuels--et ce
potentat l’engageait comme régisseur d’une troupe qui opérait sur la
Côte d’Azur. Mais ce n’était là qu’un pied mis à l’étrier. Stany
comptait transporter à l’écran quelques actes, restés dans son tiroir.
Sa cervelle fermentait. Il voyait partout des sujets à films.
--Je vous en fournirai un tout à l’heure, dont on peut tirer un effet
sensationnel, dit Louis Davier qui, depuis un instant, écoutait son
beau-frère. Hé oui! je suis homme d’imagination encore plus que de
science!... Demandez à Maître Bénary.
--C’est vrai, dit l’avocat! J’ai souvenance de certains petits vers
satiriques... Mais avec votre goût très classique, je ne vous vois pas
du tout inspirant un scénario de cinéma!
Là-dessus, il partit dans une charge à fond de train contre le ciné,
genre inférieur à la pantomime, à la lanterne magique, etc. Mais le
docteur, railleur, l’interrompit.
--Mon cher, prenez-y garde! Ne pas suivre son temps, c’est avérer son
âge, consentir à vieillir, rester en arrière avec les infirmes! Plus
éclectique que vous, j’accepte avec curiosité ce mode nouveau
d’expression scénique, qui peut fournir des moyens d’instruction et de
documentation extrêmement variés et féconds. Les drames, enregistrés par
le film, ressusciteront le bon mélo, éducateur des masses populaires,
qui vont toujours du côté généreux et possèdent un sens de l’équité que
je souhaiterais...
--Aux magistrats! Impertinent!
--Et à tous les gens de chicane! acheva en riant le médecin, se levant
pour passer au salon avec ses invités.
Le café, les liqueurs, les cigares distribués, Mme Davier s’éclipsa
quelques minutes pour courir au chevet de Loys. Quand elle revint, le
sujet cinéma n’était pas encore épuisé. La jeune femme prit une broderie
et s’assit près de M. Clozel.
Le docteur, assis au centre du groupe, près d’un guéridon, écrasa le
bout de son havane dans un cendrier.
--J’attendais votre retour, ma chère amie, pour vous exposer le thème de
mon drame cinématographique. Comme tout causeur mondain, j’appréhende de
voir couper mes effets. Aussi je réclame l’attention générale! Cela
s’appellerait le Voile Déchiré!
--De quel voile s’agit-il? fit Bénary. Serait-ce le Voile du Temple?
--Peut-être un voile d’odalisque! avança Stanislas. L’Orient comme
décor, ce serait fameux!
Davier porta à ses lèvres un petit verre de vieux cognac dont il but
quelques gouttes. Fulvie s’étonna de ce geste; depuis longtemps, son
mari s’abstenait de tout alcool. Une sourde inquiétude s’éveilla en
elle. La physionomie du docteur lui parut étrange; le sourire
s’effaçait, les prunelles se fonçaient. Peut-être étaient-ce là
simplement des symptômes de concentration intellectuelle. Négligemment,
le médecin releva l’observation de son beau-frère.
--Oh! quant au décor, mettez-y toutes les somptuosités que vous
voudrez!--Une ville d’art... Bruges, Florence, Venise... ou Versailles
même! Pourquoi pas?... Et cela à n’importe quelle époque!... Donc, en un
palais, rempli de chefs-d’œuvre, vit un vieux seigneur, dilettante, qui
se plaît à réunir une société choisie!... Tenez! je vois très bien cette
fête à Versailles... au XVIIIe siècle ou même de notre temps. Vous me
suivez bien? ajoutait-il complaisamment à l’adresse de son beau-frère,
assis en face de lui.
--Très bien! assura Stany, dont les yeux verdâtres cillèrent
nerveusement.
--Une soirée touche à sa fin. Musiciens, dames et gentilshommes se
retirent. Le vieux seigneur confère avec l’intendant d’un de ses
domaines, qu’il estime particulièrement. Il lui fait don d’un collier
pour sa fille qui vient de se fiancer, la jolie Maddalena. Tiens! malgré
moi, mon imagination m’emporte vers Venezia! Je vois la scène poétique,
la nuit étoilée, les gondoles, attachées aux pali, la barque emportant
l’intendant Raynaldo qui s’éloigne... N’est-ce pas suggestif?
--Absolument! approuva Bénary, avec une subite ardeur. Je vois cela par
vos yeux, si on peut dire!
--Enchanté de vous intéresser, maître! Mon vieux seigneur--admettons
qu’il se nomme Lazzaro--quitte le péristyle, rentre lentement dans les
galeries vides. Il atteint une pièce plus étroite, où il a rassemblé ses
trésors artistiques les plus précieux. Soudain, une tapisserie s’écarte,
un homme surgit. Lazzaro, violemment surpris, porte une main à son cœur
qui craque d’effroi; il étend instinctivement l’autre vers la tenture de
la paroi dont la frange s’arrache. Et il tombe, sans une plainte, sur le
dallage de marbre.
L’inconnu, interdit lui-même devant cette chute, s’approche,
s’agenouille, desserre la cravate. Au fait, Lazzaro portait-il une
cravate?... Ça dépendra de l’époque choisie! Vous vous documenterez à
cet égard.
--Parfaitement! bégaya Stany, allongeant les jambes et roulant une
cigarette d’un air dégagé. Continuez! Je palpite!
--Si le début vous empoigne déjà à ce point, je dois tout espérer des
péripéties qui suivent! articula Davier avec une ironique satisfaction.
Notre individu palpe la poitrine, le pouls de l’homme inanimé. Plus
rien! Un cadavre! Quoi faire? Sa mimique traduit son embarras. Pas un
serviteur en vue! Et puisque les soins sont inutiles! Son regard tombe
sur une boîte à bijoux, encore entr’ouverte, dans laquelle on a vu
Lazzaro chercher le collier, destiné à la fille de son intendant
Raynaldo. L’homme, qui est jeune et alerte, saisit la boîte, la cache
sous son manteau, saute par la fenêtre. On le voit, dans le dernier
tableau de l’épisode, raser les murs d’une ruelle et gagner ainsi le
Rialto. Hein! que de couleur locale!
Fulvie, pâlissante, oubliait sa broderie. M. Clozel, penché en avant,
observait, apercevant enfin le fil conducteur dans ce dédale où il
s’égarait d’abord. Louis Davier s’était levé, allant et venant lentement
devant la cheminée, mais s’arrêtant parfois droit en face de son
beau-frère.
--Voici les serviteurs qui découvrent le mort. Rumeur. Émotion!
Affolement du personnel! On constate la disparition du coffret.
L’intendant est resté le dernier. On trouve le collier entre ses mains.
Tumulte. Raynaldo est arrêté.
--Bref! encore une erreur judiciaire! remarqua Maître Bénary! Mais il
s’en commet de tous temps! J’en ai connu, pour ma part, de bien
regrettables! Je vous demande pardon de l’interruption, cher ami, et
encore plus à vos auditeurs... dont je trouble stupidement le plaisir.
--Un maître de la parole ne saurait garder longtemps le silence, insinua
le médecin avec une malice amicale. Et vos réflexions judicieuses
encouragent mon amour-propre d’auteur! Ne les ménagez donc pas! Je
reprends... Un seigneur, ami du défunt, Marco--appelons-le Marco ou
Ludovico, ad libitum!--appelé dès la première heure dans le palais
endeuillé, trouve, par hasard, dans la pièce mortuaire,--une mince
tablette d’ivoire. Il y lit, en tressaillant, quelques mots tracés par
la main de son beau-fils. Oui, Marco a épousé une veuve qu’il aime
follement. Il sait le fils de celle-ci, Pietro, libertin, léger. Mais de
là à l’accuser d’un vol honteux, Marco ne peut en accepter même la
supposition et se taxe de démence. La tablette a pu se perdre pendant le
bal. Il relègue le doute terrible au fond de son âme et s’interdit de
jamais l’examiner. Un voile tombe, qu’il ne soulèvera pas, afin de
sauvegarder la paix de la femme tendrement aimée.
Cependant il sait l’honnêteté foncière de Raynaldo. Celui-ci a été jeté
en prison.
--Les Plombs! ricana Stany, qui se composait une attitude insouciante et
fanfaronne.
Le docteur laissa tomber sur le jeune homme le regard tranquille, au
froid éclat, dont un dompteur maîtrise un chat sauvage. La sueur perla à
la racine des cheveux du persifleur.
--Les Plombs, soit! Ajoutez même que Raynaldo, tourmenté par la
question, a dû passer plusieurs fois le Pont des Soupirs. Marco, sentant
confusément qu’une grande injustice va se commettre, affirme que Lazzaro
lui avait parlé du bijou, destiné à Maddalena, la fille de Raynaldo. Son
témoignage, aidé de plusieurs circonstances...
--Oui! intervint encore Maître Bénary, on pourrait imaginer que le roi
Carnaval règne à Venise, et qu’un Arlequin est allé vendre les bijoux
volés, dans une petite boutique de recéleur de la Merceria.
--Pittoresque intermède! Merci, maître! Et dire que nous abandonnerons
ce scénario émouvant à Stanislas de Lancreau, sans prétendre à des
droits de collaboration! Attendez! Voici la partie vraiment pathétique!
Raynaldo, relaxé sans procès, demeure entaché aux yeux de tous. Le
mariage de Maddalena ne se conclut pas. Les parents de Valério, grands
verriers de Murano, probes et puritains, ne se décident pas à accepter
pour belle-fille l’enfant d’un homme suspecté. Raynaldo meurt de
chagrin, après ces secousses. Marco cherche à secourir la veuve et
l’orpheline du malheureux, mais alors--avec quelle amertume!--il voit sa
femme, sa chère Margherita! prendre ombrage de cette légitime
sollicitude.
Fulvie s’enfonça dans sa bergère. Ses yeux noirs, intensément agrandis,
formaient deux taches obscures dans son visage décoloré. Davier
continua:
--D’autres indices, impondérables, se groupaient peu à peu, fortifiant
les présomptions d’abord repoussées derrière le voile. Ludovico--pardon,
suis-je étourdi! Marco--pour n’avoir pas eu, au moment décisif, le
courage de considérer la rude Vérité, se trouve désormais la proie du
remords. Lui, réputé intègre et droit, il a manqué au plus élémentaire
devoir: aider la Justice à découvrir le coupable.
Ainsi l’innocence de Raynaldo eût été pleinement démontrée, et le
bonheur de deux pauvres enfants qui s’aiment ne serait pas compromis.
L’heure arrive, où toute défaillance se paye!
Un silence profond s’était établi, tandis que Davier, livide,
s’accoudant à la tablette de la cheminée, poursuivait d’une voix
blanche:
--Le voile tendu étant déchiré, Marco examina ce qui lui restait à
faire. L’homme assez vil, assez cynique, pour profiter d’une
circonstance funèbre, assez lâche pour tolérer qu’un autre fût soupçonné
à sa place, ne serait certes pas capable d’un acte de virile franchise.
Rien à attendre de Pietro, rien que des bouffonneries et des
pasquinades! Le mari de Margherita alors se décide à agir. Il existe,
dans la cour du Palais des Doges, des piliers creusés où se déposent les
lettres de délation. Marco écrira le récit du forfait impuni,
revendiquera sa part de responsabilité en dénonçant sa faute de
faiblesse et d’amour--puis, possédant un sûr moyen de délivrance dans le
chaton de sa bague, il ira jeter cette missive dans une bocca de marbre
du Palais.
Mme Davier quitta son siège, traversa le salon, vacillante, tremblant si
fort que les franges perlées de sa robe frissonnaient. Et s’accrochant à
son mari:
--Non! non! non! articula-t-elle, la voix rauque. Non, cette lettre où
cet homme trop bon s’humilie à l’excès, il ne l’enverra pas! Car sa
femme surviendra tandis qu’il l’écrit--oui, cette femme exigeante,
aveuglée... Pour elle aussi, le voile se déchire! Ah! que de choses lui
sont enfin compréhensibles!